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04/02/2012

La marquise prend du repos

A Paris, 25 mai 1681

 

Ma toute bonne,

 

Je ne vous parlerai point ce jour des embarras de Paris ou de la saleté extrême de ses rues ou des dangers qu’on y court en permanence comme celui de se faire détrousser ou celui de recevoir un pot de chambre sur la tête. Heureusement pour moi, je ne vais point à pied. Je parcours les rues de la capitale dans ma voiture ou dans une chaise à porteurs, quelque peu à l’abri des odeurs que dégage l’infâme cloaque parisien avec les chaleurs qui arrivent.

Ce qui retient ma plume en ce jour où l’orage menace et où j’ai décidé de rester en ma demeure au repos, ce sont les encombrants et les encombrés de Paris. Je ne radote pas ma toute bonne. Je suis certaine que vous le pensez à la lecture de ces lignes. Ces encombrants et ces encombrés, ce ne sont point ces vieux meubles ou ces guimbardes hors d’âge qu’enlèvent les services de notre échevin, surnommé je ne sais trop pourquoi Notre-Dame-de-Paris, pour les brûler sur la place de Grève ou les jeter dans la Seine.

Non, ma chère, ces encombrants sont ces personnes qui bloquent la circulation en se posant au milieu de la chaussée. Comme si elles étaient seules au monde, indifférentes aux cris et aux menaces qui les entourent. Elles sont là, immobiles comme des pierres encore mal équarries, comme des colis oubliés. Isolées dans leur monde, prisonnières de leur âme, ou ivres d’alcool, ou malades. Elles s’approprient les quelques arpents qu’elles occupent et oublient le reste de l’humanité.

Les encombrés ne bloquent pas le  passage. Au contraire, ils avalent des distances phénoménales chargés de toutes sortes de sacs qui les font ressembler à des ânes bâtés. Et si par malheur vous les croisez, soyez certaine, ma toute bonne, qu’ils vous enverront d’un coup leur bât à la figure. Imaginez quel calvaire infligent ces baudets à leurs voisins dans les pataches ou dans les coches d’eau sur la Seine. Ma position, grâce à Dieu, m’épargne ce genre de transports. Mais les infortunés qui sont contraints de les emprunter, sont malmenés par ces maudits sacs. Leurs propriétaires, se tortillant sans cesse sur leur siège comme des vers, prennent un malin plaisir à coincer un bagage contre l’estomac de leur voisin ou à placer un panier malodorant sous son nez. Ah ! Comme je plains ceux que Dieu a fait naître dans une condition si basse qu’ils doivent supporter de tels désagréments ! Et je vous épargne la promiscuité, les odeurs douteuses et les bavardages incessants !

Pardonnez-moi ce récit fort peu ragoûtant. J’ai pensé que vous, qui vivez dans une province calme et reculée, seriez  piquée par ces scènes auxquelles vous avez échappé.

Je vous laisse. J’entends la Ventière qui arrive. Je suis fort aise de pouvoir deviser avec lui.  « Passez-moi la rhubarbe et je vous passerai le séné » me dit-il en poussant la porte de mon salon. Jean m’assure qu’il s’agit de la dernière expression à la mode à Versailles où le jeu des concessions et l’échange de complaisances sont plus répandus que l’honnêteté. J’en parlerai au duc de Saint-Simon que je verrai bientôt en son château de La Ferté-Vidame*. Je dois en effet me rendre aux Rochers** pour affaires et ferai une halte chez mon ami le duc.

Je vous embrasse comme je vous aime, de tout mon cœur.

 

*Entre Dreux et Alençon

**Propriété de la marquise de Sévigné près de Vitré (Ille-et-Vilaine)