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17/07/2017

Kotoko le hérisson est de retour

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Les hérissons sont menacés. Lana et Ewan, mes petits-neveux, participent à leur manière à leur protection par ces beaux dessins. Nourrissez les hérissons, ils adorent les croquettes pour les chats. Donnez-leur à boire aussi. Ces doux animaux se font décimer sur les routes goudronnées où ils s'endorment parfois quand elles sont chaudes après une journée de soleil. 

Merci d'y penser. Et bon été.

02/02/2013

L'homme aux fourmis

La nuit est profonde. La lune n’est pas encore levée et c’est à travers une obscurité d’encre noire que l’homme essaie de se diriger. Il a oublié sa lampe de poche et son briquet qui auraient pu lui procurer un peu de lumière. Il est trop tard, il ne veut plus faire demi-tour et rentrer chez lui pour récupérer une source de lumière. Il se dit qu’il connaît le campus de Mount Mary comme sa poche. Il l’a sillonné depuis des années et en a pratiqué tous les sentiers. Toutefois cette nuit est étrange. Le campus est plongé dans le noir, privé d’électricité depuis que le transformateur a brûlé et que le groupe électrogène est à cours de gasoil.

Bien que le soleil se soit couché vers 18h30, comme tous les jours sous les tropiques, l’atmosphère est immobile et brûlante, l’air et le sol ayant été chauffés à blanc toute la journée. L’herbe est si sèche qu’elle craque sous les pieds. Les arbres crépitent comme si leur sève bouillait.

L’homme poursuit son chemin dans la nuit vers la villa où ses amis l’attendent. Il finit par apercevoir les fenêtres éclairées de la maison où il doit dîner. Quelques bougies et lampes à pétrole éclairent l’intérieur et répandent quelque clarté aux alentours. C’est alors que l’homme ressent une étrange impression au niveau de ses mollets, juste au-dessus de ses chaussettes. Par précaution, il n’utilise jamais de nu-pieds quand il sort de chez lui. Serpents et scorpions sont nombreux dans la région de Somanya et il vaut mieux s’en protéger. L’homme sent de petits pincements sur sa peau, comme de légères morsures. Il se dit qu’il a été piqué par des moustiques cet après-midi et que la démangeaison revient après quelques heures de répit. Mais plus il approche de chez ses amis et plus les morsures se multiplient sur ses deux mollets. Il ne prend pas le temps de frapper à la porte d’entrée  et se précipite dans la villa, il n’y tient plus. Ses jambes sont assaillies par mille piqûres incessantes.

-          Ouille, ouille, ouille ! crie l’homme sous le regard incrédule de ses amis. Aïe ! Aïe ! Mais que m’arrive-t-il ? Je n’en peux plus.

Ses amis n’ont pas le temps de lui répondre qu’à leur grande stupeur, l’homme baisse son pantalon et le laisse tomber sur ses chaussures. Et il commence à se gratter les jambes avec frénésie. Contrairement à ce qu’il pensait, la douleur  ne vient pas de piqûres de moustiques. L’homme découvre avec stupeur que ses jambes sont couvertes de grosses fourmis qui s’accrochent à sa peau en fermant leurs mandibules.

-          Ce sont des magnans, Claude, des fourmis magnans, crie Kodjo,  un des invités déjà installé dans un fauteuil un verre de whisky à la main. Elles forment dans la brousse des colonnes larges de 40 ou 50 centimètres. Ces colonnes peuvent s’étirer sur 200 ou 300 mètres… Tu as marché sur une colonne dans l’obscurité, sans t’en rendre compte !

 

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Fourmi magnan (cliché Alex Wide)

 

-          Aïe ! Ouille ! crie Claude, l’homme aux fourmis. Tu es bien gentil Kodjo avec ton cours de sciences naturelles mais tu ferais mieux de m’aider au lieu de pérorer.

-          J’arrive. On va t'aider à décrocher toutes ces bonnes fourmis ouvrières qui ont cru que tu étais bon à dévorer, comme n'importe quelle proie ! Tu leur as marché dessus et il ne leur a fallu qu’un instant aux pour grimper le long de tes mollets !

-          Ces bestioles s’accrochent à ma peau avec leurs mandibules. Cela fait très mal. On dirait des pinces en acier !

-          Tu ne crois pas si bien dire. En médecine traditionnelle, on les utilise pour suturer les petites plaies, explique Kodjo.  Les fourmis ferment leurs mandibules sur les deux côtés de la blessure et s’immobilisent ainsi comme si elles avaient enserré une proie. Elles meurent mais ne desserrent pas leur étreinte, favorisant ainsi la cicatrisation de la plaie…

-          Tu m’en vois ravi, cher Kodjo. En attendant  cela me démange…

-          Allez, prends un verre avec nous, Claude,  et tu oublieras vite cet épisode. On vit en brousse et tu sais comme moi que les insectes y pullulent. Quand l’électricité reviendra, tout ira mieux.

-          Tu as raison et demain dès l’aube, je pars à Tema au siège régional de la Ghana electricity corporation pour qu’on nous change enfin le transformateur défectueux. Tu m’accompagneras Kodjo, s’il te plaît. Tu as des amis là-bas.

-          Oui, patron !

-          Ne m’appelle pas patron. Nous sommes collègues Kodjo. Nous enseignons tous les deux sur ce campus.

-          Oui patron ! s’exclame Kodjo dans un grand éclat de rire.

-          Tu me feras enrager, lui répond Claude en riant.

Pendant ce temps, la colonne de fourmis que Claude a croisée poursuit sa lente progression dans la brousse à la recherche de nourriture, indifférente à la nuit et à la chaleur. Que fait donc Kotoko ? Pourquoi n’est-il pas venu au secours de l’homme attaqué par les fourmis ? C’est que notre hérisson du Ghana est en voyage… Il ne peut pas être partout !

 

05/01/2013

Le dortoir des tourterelles

Elles sont toutes là.

Toutes les tourterelles de la vallée se sont rassemblées sur l’arbre qui se dresse au milieu du champ labouré. Elles se reposent au soleil dans le calme de cet après-midi hivernal.

 

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L'arbre aux tourterelles, Turquie

 

L’arbre qui les héberge a perdu ses feuilles mais d’énormes boules de gui prolifèrent sur ses branches. Il est bien vieux cet arbre que le laboureur a préservé au milieu de son champ. Regardez-le : son tronc est creusé de profondes craquelures causées par le gel de l’hiver et les fortes chaleurs de l’été. Il tient bon depuis des décennies, seul au milieu de nulle part. Derrière lui s’élève une colline rocailleuse qui le protège du vent d’est. Mais quand le vent vient du nord, rien à faire, le vieil arbre est secoué et ses branches s’agitent dans tous les sens.

Cet après-midi, le vent s’est tu après avoir chassé les nuages porteurs de pluie. Et les tourterelles prennent leur bain de soleil. Kotoko, qui a quitté depuis quelques jours la plage aux tortues d’Iztuzu, aimerait bien trouver un endroit calme pour se reposer. Il a très peur de la grand-route qui longe le champ labouré : de gros camions y circulent ainsi que des autocars, des camionnettes et des voitures. Les routes sont dangereuses pour les hérissons et  Kotoko s’en méfie. Quand il aperçoit le vieil arbre, il s’en approche et découvre petit à petit les tourterelles qui se prélassent au soleil. Il aimerait faire comme elles.

 

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Les tourterelles dans leur dortoir à l'approche de Kotoko

 

La tourterelle guetteuse, qui surveille les environs pour permettre à ses amies de dormir tranquillement, aperçoit Kotoko qui s’approche. Elle commence immédiatement à s’agiter et à roucouler pour alerter ses amies de l’arrivée d’un animal inconnu. Kotoko aimerait grimper dans cet arbre et somnoler aux côté des oiseaux. Quand il s’arrête au pied du tronc d’arbre, une grande agitation règne au sein de la troupe des tourterelles. Le silence de la sieste est rompu et ce ne sont que « crous crous » d’alarme qui répondent à des « crous crous » d’inquiétude. Kotoko ne se décourage pas pour autant et lance à la guetteuse qui le surveille quelques mots aimables :

-          Bonjour mademoiselle la tourterelle ! Que vous êtes belle ! Vos plumes brillent au soleil et votre chant ravit mes oreilles.

-          « Crou crou » roucoule la guetteuse, flattée qu’un hérisson lui envoie d’aussi aimables compliments. Comment t’appelles-tu ? Porc-épic ?

-          Non, non, je ne suis pas un porc-épic. Je suis un hérisson et je viens du Ghana.

-          « Crou crou » reprend la tourterelle. Le Ghana se trouve bien loin de notre pays, la Turquie. Tu es le bienvenu car tu es un grand voyageur. Monte dans le vieil arbre et viens te reposer avec nous. Nous n’avons pas peur de toi, tu es notre ami.

-          Venez m’aider. Je ne sais pas grimper aux arbres.

Quelques tourterelles descendent de leurs branches et se posent délicatement près de Kotoko. Elles le placent sur leur dos et le soulèvent en battant des ailes. Arrivées au creux de branche le plus douillet, elles déposent délicatement Kotoko au soleil. Salué par de nombreux « crous crous » de bienvenue, Kotoko remercie ses amies ailées et ne tarde pas à s’endormir tant il est fatigué. Les tourterelles reprennent elles aussi leur sieste en veillant sur leur nouvel ami venu de si loin.

 

19/12/2012

Kotoko et la tortue Daylan

« Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine. »

Écrire, Marguerite Duras, 1993

 

 

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La lagune du fleuve Dalaman et la montagne où Kotoko se retrouve (Turquie)

 

Kotoko ne sait pas trop comment il se retrouve en Turquie mais il y est bel et bien. Dans ce pays aux mille montagnes, il se réveille au sommet d’un mont de plus de mille mètres d’altitude qui plonge dans la mer Méditerranée. Sous l’effet des rayons du soleil qui se lève, la montagne sort de l’obscurité et prend sa forme abrupte, dressée comme un bouclier face au large et aux envahisseurs qui pourraient surgir des flots.

Kotoko est bien embarrassé : le sommet de la montagne est dénué de toute nourriture et aucun point d’eau ne peut désaltérer notre ami. Le hérisson se dit qu’il ne pourra pas rester longtemps sur cette hauteur inhospitalière. Certes la vue est magnifique sur l’estuaire du fleuve Dalaman qui serpente en méandres paresseux jusqu’à la mer. Encadré de hautes falaises abruptes, bordé par des roselières impraticables sur des kilomètres, le Dalaman rejoint la Méditerranée en traversant la plage d’Iztuzu.

Tout cela est bien joli mais un paysage, aussi beau soit-il, n’a jamais nourri un hérisson. Kotoko ne peut pas se contenter du plaisir des yeux. Il lui faut de bonnes fourmis sous la dent et quelques vers sur la langue.  

En s’approchant du précipice qui plonge jusqu’à la lagune du fleuve Dalaman, Kotoko est pris de vertige. Il sent que sa tête tourne, de plus en plus fort. Il perd l’équilibre et sans s’en rendre compte, il bascule dans le vide et commence à glisser le long de la paroi rocheuse. Heureusement pour lui, il n’est pas lourd, ses épines épaisses amortissent les chocs et des arbustes et des buissons qui poussent dans les creux de rochers ralentissent sa chute. Kotoko croit rêver ou plutôt vivre un cauchemar. Il n’a pas le temps de se demander dans quel état il va se retrouver au pied de la montagne qu’il se sent plonger dans une eau salvatrice. Il se retrouve au fond de la lagune et il n’y voit pas grand-chose tant l’eau est trouble.

Kotoko ne sait pas nager et il est très inquiet : comment va-t-il se sortir de ce mauvais pas ? Comment va-t-il échapper à la noyade ?

Serions-nous à la fin des aventures de Kotoko ?

 

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La tortue Daylan et son sortège de poissons (lagune du Dalaman, Turquie)

 

Non. Car, nageant entre deux eaux à très grande vitesse grâce à ses quatre pattes, une grosse tortue s’approche de Kotoko. Elle s’appelle Daylan et vit dans la lagune du fleuve Dalaman. Elle a vu Kotoko tomber dans l’eau comme un petit astéroïde. Et elle a plongé à sa recherche sachant que les hérissons ne savent pas nager. Kotoko, en plein désespoir, sent soudain qu’une force solide le soulève. Daylan l’a chargé sur sa carapace et remonte le plus vite possible vers la surface pour que Kotoko puisse respirer. Et c’est enfin la lumière et avec elle l’air qui manquait tant à Kotoko. Nos deux amis se trouvent au bord de la roselière et Kotoko halète en reprenant son souffle.

Quand il peut enfin parler, il dit à la tortue  Daylan:

-          Merci, tortue, tu m’as sauvé la vie. Sans toi, je me serais noyé !

-          C’est normal de s’aider entre animaux. Je n’allais pas te laisser couler dans les eaux sombres du Dalaman. Comment t’appelles-tu et comment es-tu tombé dans l’eau ?

-          Je m’appelle Kotoko,  je viens du Ghana. Je ne sais pas du tout par quel sortilège je me suis retrouvé au sommet de cette montagne que tu vois au-dessus de nous. J’en suis tombé et par miracle je suis arrivé vivant dans la lagune !

-          Un sortilège ? Comme dans les contes des Mille et une nuits ?

-          Je sais que je peux grâce aux grilles magiques voyager rapidement. Mais là, c’est nouveau, j’étais au Ghana et l’instant d’après en Turquie, sur cette montagne !

-          Tu sais Kotoko, il ne faut pas chercher à tout comprendre. Tu es vivant et entier, c’est l’essentiel et nous t’accueillons avec plaisir, nous les tortues d’Iztuzu. Nous venons sur la plage pondre nos œufs avant de repartir vers le large. Moi je suis la gardienne des lieux, je m’appelle Daylan et je vis ici toute l’année.

-          Encore merci tortue Daylan. Tu sais, je viens de boire l’eau du fleuve qui est un peu salée mais j’ai toujours très faim…

-          Alors en avant ! Monte sur ma carapace et filons vers la plage. Tu y trouveras des puces des sables absolument délicieuses ! Et tu pourras goûter au crabe bleu, encore meilleur.

Et nos deux amis filèrent vers la plage d’Iztuzu. Ils croisèrent quelques bateaux, pour certains chargés de touristes. Les passagers furent étonnés de voir un hérisson voyager sur la carapace d’une tortue. Était-ce un sortilège ?

 

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La plage d'Iztuzu (Turquie)

 

 

03/11/2012

Le crocodile de Montsouris

Il était là sur le rivage de la petite île : le crocodile, immobile. Les promeneurs du parc de Montsouris connaissaient bien sa silhouette familière car elle ponctuait leurs promenades depuis longtemps. Si longtemps que certains ne voyaient même plus l’animal bien installé au pied de grands bambous. Le crocodile de Montsouris surveillait les familles de canards qui nageaient sur le lac, les troupeaux de carpes qui hantaient ses eaux troubles. Ses préférés étaient les poissons rouges que des enfants sages avaient libérés de leurs bocaux en les renversant dans le lac.

 

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Le crocodile du parc de Montsouris sur son île

 

Le crocodile était prisonnier de son île. Nul n’avait jamais songé à lui faire faire un tour dans le parc de Montsouris. Mais un beau matin, le soleil à peine levé, une petite équipe pénétra dans le parc bien décidée à libérer le crocodile de son île-prison. Kotoko, le hérisson du Ghana, conduisait ses camarades. Ils étaient tous là : les perruches du parc, le vieux gecko Charlie et quelques chats qui avaient élu domicile dans les fourrés. Quand ils se trouvèrent en face de l’île sur laquelle vivait le crocodile, ils durent imaginer comment ils allaient traverser le petit bras d’eau qui les séparait de leur protégé. Les perruches proposèrent de soulever dans les airs Kotoko et ses amis. Elles l’avaient déjà fait et notre hérisson avait ainsi voyagé du parc de Montsouris jusqu’à la cité universitaire. Vieux Charlie et les chats refusèrent tout net prétextant un terrible vertige une fois dans les airs.

Il fallut alors confectionner un radeau avec quelques branchages attachés les uns aux autres par des cordes. Kotoko s’improvisa capitaine pour la traversée qui ne devait durer que quelques dizaines de secondes… 30 ou 40 au maximum. Les perruches prirent place sur le radeau aux côtés de Vieux Charlie et des chats, très effrayés par l’eau. Elles auraient pu d’un tir d’aile gagner l’île du crocodile mais elles préféraient accompagner leurs camarades d’aventure sur le radeau.

Une fois sur l’île, la petite troupe s’engagea dans le bois de bambous et se retrouva en face du crocodile toujours aussi immobile. Les perruches, rapides comme le vent,  proposèrent de lui passer quelques cordes sous le ventre pour le soulever de quelques centimètres. Kotoko, Vieux Charlie et les chats pousseraient l’animal vers le radeau. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le crocodile se retrouva légèrement au-dessus du sol et fut dirigé vers le radeau. Tout se passa bien. Le crocodile fut délicatement posé sur les branchages et une fois la petite troupe rassemblée, la traversée vers le parc commença.

Tout à coup, nos amis entendirent un terrible coup de tonnerre. Un orage approchait. De grosses gouttes de pluie commencèrent à mouiller les pelages des chats et à glisser sur les épines de Kotoko. Lorsque le radeau aborda la rive du parc, la petite troupe était trempée. Et quand ils voulurent soulever le crocodile pour le promener, nos amis eurent une énorme surprise.

Le crocodile se cassa en deux ! « Comment cela est-il possible ? » se demanda Kotoko. Il n’eut pas le temps de trouver la réponse que le crocodile se retrouva en quatre morceaux. Tous étaient atterrés : qu’arrivait-il donc à leur ami pour qu’il se casse ainsi ? En l’examinant de plus près, ils constatèrent que le crocodile était en plâtre. Une statue, leur ami n’était qu’une statue qui avait fondu sous l’effet des grosses gouttes de pluie quand elle eut perdu l’abri des grands bambous.

-          Comme c’est dommage, se lamenta Kotoko. Nous étions si heureux de promener le crocodile dans le parc. Qu’allons-nous faire des morceaux de plâtre ? Les coller pour reconstituer la statue ?

-          Non, non, piaillèrent les perruches. Le crocodile ainsi recomposé serait trop fragile. On va jeter les morceaux dans le lac. Ce sera mieux ainsi.

-          D’accord, répondirent les animaux de la troupe.

C’est ainsi que disparut le crocodile du parc de Montsouris. Quand les grilles ouvrirent au public, nos amis avaient déjà jeté les morceaux de plâtre dans le lac. Les promeneurs les plus attentifs remarquèrent que quelque chose avait changé sur l’île. Mais ils étaient incapables de dire quoi. Ils avaient déjà oublié le crocodile immobile.

 

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Kotoko à Amsterdam dans la classe d'Ewan

  

23/09/2012

“Oh! My brothers! You killed my small little this thing…”

Je reprends les aventures de Kotoko, le hérisson du Ghana, en compagnie de son ami le gecko Vieux Charlie. Les parents jugeront par eux-mêmes de l'opportunité de lire cette histoire à leurs enfants. Il y a en effet mort de poulet...

 

 

Kotoko et Vieux Charlie ont décidé de quitter Tema pour se rendre à Akosombo sur le fleuve Volta. Ils souhaitent revoir le grand barrage construit voici quelques décennies et qui fournit de l’électricité à tout le sud du Ghana de manière un peu capricieuse : il faut arrêter la production quand la réserve d’eau est insuffisante ou qu’une vieille turbine tombe en panne. A bord de la Suzuki qui n’a pas d’âge, nos deux amis empruntent la « Tema-Jasikan road » qui file vers le nord  du Ghana à travers la « Eastern region » en longeant la réserve d’animaux des Shaï Hills. Tout à coup, ils aperçoivent une famille de singes installée au bord de la route. Les petits observent les voitures et les camions qui passent sous la surveillance des parents.

 

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Des singes de la réserve de Shaï Hills, Ghana

Les voyageurs poursuivent leur route quelque peu monotone car elle est tracée au cordeau, toute droite au milieu de la savane. Quelques vendeuses de tomates sont installées çà et là sur le bas-côté et ravitaillent les conducteurs qui rejoignent leurs familles en ville.

Soudain Vieux Charlie qui tient le volant freine énergiquement. Kotoko, qui s’était un peu assoupi, se réveille :

-          Que se passe-t-il Vieux Charlie ? Un de nos pneus aurait-il crevé ?

-          Non, nos pneus sont intacts, heureusement. Regarde devant toi au lieu de baisser les yeux et tu vas pouvoir admirer un spectacle étonnant ! répond Vieux Charlie.

Devant la voiture, un serpent traverse la route avec une lenteur étonnante. Il faut dire que nos amis ne voient que son tronc : la tête de l’animal a déjà rejoint les buissons de la brousse à gauche de la route alors que sa queue est toujours à droite de la chaussée…

-          Un python ! crie Kotoko qui s’y connait en serpents. Il mesure bien 5 ou 6 mètres ! Imagine Vieux Charlie la force qu’il peut avoir quand il étouffe une proie…

-          Oui, il doit est très puissant. Un petit gecko comme moi ne ferait pas le poids contre un tel animal. Il m’écraserait comme une allumette !

-           Tu as bien fait de t’arrêter pour le laisser passer. Le python n’est pas dangereux pour nous dans la voiture. C’est seulement lorsqu’il a faim qu’il cherche une proie.

Lorsque la queue du python gagne la gauche de la route, Vieux Charlie redémarre le moteur de la Suzuki qu’il avait éteint pour économiser un peu d’essence et ils reprennent leur voyage. En traversant un petit village installé le long de la chaussée, Kotoko et Vieux Charlie entendent le bruit d’un choc à l’avant du véhicule. Notre gecko conduit prudemment et a beaucoup ralenti en entrant dans le village sachant que de nombreux enfants y vivent et peuvent imprudemment traverser la route.

-          Que se passe-t-il ? demanda Kotoko. On dirait que le moteur fume...

A peine a-t-il prononcé ces mots qu’ils entendent crier :

-          “Oh! My brothers!  You killed my small little this thing… Oh! My brothers!  You killed my small little this thing…”

Un vieil homme se tient au bord de la route : il a les deux mains jointes sur la tête et semble très affecté.

-          Que se passe-t-il « granpa » ? demande Kotoko au vieillard qui continue à geindre.

-          “Oh! My brothers!  You killed my small little this thing…” répète-t-il comme si un événement grave avait eu lieu.

Bien qu’ils comprennent l’anglais approximatif du vieillard, nos amis ne saisissent  pas la cause de sa détresse. Le moteur fume toujours. Ils examinent la calandre de la Suzuki et aperçoivent quelques plumes collées sur le plastique. Ils ouvrent le capot et constatent que c’est le radiateur qui fume. En s’approchant encore plus près, ils voient qu’un objet pointu et jaune s’est enfoncé dans le radiateur et que c’est de ce point que la vapeur d’eau sort.

-          Nous avons heurté un poulet et sous le choc son bec a percé notre radiateur, conclut Vieux Charlie qui a de l’expérience en mécanique.

-          Je comprends, dit Kotoko. Le vieil homme pleure son poulet mort avec beaucoup de démonstration pour que nous prenions pitié de lui et lui donnions quelques cédis pour qu’il s’en rachète un autre… Bien vivant !

-          Je crois que tu as raison, Kotoko. Allons le consoler et donnons-lui quelques cédis. Il se calmera.

 Nos amis s’approchent du vieillard qui tient toujours ses deux mains sur sa tête et gémit :     « Oh! My brothers!  You killed my small little this thing… » . Quand il aperçoit les quelques cédis que Vieux Charlie lui tend, le vieil homme cesse de vociférer, empoche bien vite ses sous et après un rapide « Thank you my brothers ! God bless you ! », il s’empresse de regagner sa petite maison.

Nos amis reprennent la route jusqu’à un garage où ils font réparer le radiateur. Ils gagnent ensuite Akosombo où ils décident de passer la nuit avant d’embarquer le lendemain sur l’« African Queen », le bateau qui circule sur l’immense lac créé par le barrage. Kotoko et Vieux Charlie s’endormiront en pensant au vieil homme et dans leurs rêves ils l’entendront répéter : « Oh! My brothers!  You killed my small little this thing… ».

 

 

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A bord de l'african Queen, barrage d'Akosombo, Ghana

 

 

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Idem

 

11/06/2012

Kotoko et les baleines

 

Kotoko est rassuré. Son ami, Vieux Charlie, a accepté de le conduire à Pram-Pram au bord de la plage. Ils utilisent la Suzuki, surnommée « Je ne sais pas par quel miracle je roule, mais je roule… » (traduction approximative de l’éwé), et rallient rapidement le village de Pram-Pram avant de prendre la route qui conduit au bord de l’océan. La plage est immense. On la dirait sans fin. On pourrait y marcher des heures sans voir son extrémité. C’est cela qui plaît à Kotoko : le sable infini et le bruit monotone des vagues qui viennent mourir sur le rivage.

Notre hérisson est enfoui dans sa rêverie quand ses amis pêcheurs le rejoignent. Ils se dirigent vers leur pirogue et se préparent pour une partie de pêche en haute mer.

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Des bancs de thons ont été signalés au large et comme ces poissons se vendent bien au marché de Tema, il serait intéressant d’en pêcher beaucoup. Kotoko n’a nullement l’intention d’accompagner ses amis mais ces derniers insistent.

-          Kotoko, notre petit hérisson chéri, viens avec nous. Tu es notre mascotte. Tu nous porteras chance. Si tu nous accompagnes, nous rapporterons du poisson !

-          Merci pour l’invitation, les amis. Vous savez que je n’aime pas beaucoup l’eau, encore moins quand elle est salée ! Et toutes ces vagues qui vous brinquebalent dans tous les sens !

-          Ne t’en fais pas ! Tu fermeras les yeux quand nous franchirons la barre. Et nous emportons de l’eau douce pour nous désaltérer.

-          Ah ! Que ne ferais-je pas pour vous faire plaisir ! Au diable mes appréhensions ! Embarquons ! finit par céder Kotoko.

Sitôt dit, sitôt fait. Les pêcheurs poussent la barque vers l’océan en s’aidant de troncs d’arbre sur lesquels ils roulent la lourde barque. Puis vient l’instant où l’embarcation entre en contact avec l’eau et devient difficilement contrôlable. Il faut éviter qu’elle ne se mette de travers ce qui l’exposerait à un chavirage. Les amis de Kotoko sont expérimentés et ils s’aident d’un câble tendu au large pour progressivement glisser la pirogue sur l’eau. Kotoko a peur, mais il n’en montre rien car il veut paraître courageux devant l’équipage.

 

Et vogue le petit navire ! Le moteur est en route. L’étrave fend les vagues en soulevant d’énormes paquets d’embruns et d’écume. Tout le monde est trempé. Kotoko l’est jusqu’à sa dernière épine ! Heureusement qu’il ne fait pas froid. L’eau de mer qui sèche laisse cependant sur la peau des traces de sel qui finissent par piquoter.   

Après quelques heures de navigation vers le large, un des marins aperçoit un petit geyser à la surface de l’océan.

-          Je me demande s’il ne s’agit pas d’une baleine, dit le capitaine Kodjo. Elles viennent  chaque année dans les parages pour se reproduire. Il va falloir faire très attention car si l’une d’entre elles nous soulève, nous finirons comme Jonas, dans son estomac. Certes l’estomac d’une baleine est grand comme une maison, mais pour en sortir, il n’y a pas d’escalier !

-          Regardez, crie Kotoko, la baleine sort de l’eau. On voit son dos immense, lisse comme une ardoise. Et maintenant sa queue qui fouette les vagues ! C’est magnifique ! Je ne regrette pas de vous avoir accompagnés, mes amis !

Kotoko se réjouit peut-être un peu trop vite. Il n’y a pas une baleine isolée autour de la pirogue mais tout un banc qui poursuit un immense nuage de petits poissons dont les baleines raffolent. C’est à celle qui ira le plus vite, qui plongera la première pour avaler des dizaines de kilos de poissons d’un coup. Il en faut des tonnes pour nourrir ces grandes carcasses. Les baleineaux ne sont pas en reste. Aux côtés de leurs mères, ils imitent leurs mouvements pour attraper un maximum de nourriture vivante puis remonter à la surface pour prendre de l’air avant de replonger. Le spectacle est grandiose. La pirogue de Kodjo est ballotée mais elle tient bon. On dirait que les baleines tiennent compte de sa présence et la protègent. Depuis longtemps les pêcheurs de Pram-Pram ne s’attaquent plus aux baleines. Ils respectent ces mammifères qui ont été la proie des hommes pendant des siècles. Il y eut même un président de la République dans un pays voisin du Ghana qui s’amusait à tirer sur les baleines depuis un hélicoptère !  Et il n’y a pas si longtemps.

Le grand tumulte s’apaise progressivement. L’estomac des baleines doit désormais être rempli. Les cétacés se calment et tournent lentement autour de la pirogue. Ils se rapprochent de l’embarcation au point de la frôler. Pas pour la renverser. Pour jouer tout simplement. Kotoko peut ainsi voir de très près les petits yeux malins des baleines et il découvre que leur peau, épaisse de plusieurs centimètres, est par endroit couverte de parasites, de coquillages entre autres.

-          Je trouve que rôde une drôle d’odeur. D’où cela peut-il venir ? dit Kotoko.

-          Ah ! s’exclame Kodjo, le capitaine expérimenté, on voit que tu n’as jamais fréquenté nos amies les baleines. Tous ceux qui les ont approchées te diront qu’elles puent. Tous les parasites qui leur collent à la peau, tous les détritus qui embarrassent leurs fanons, tout cela dégage un parfum nauséabond… Tu vois Kotoko, les baleines sont magnifiques. Et cependant elles ne sentent pas bon ! On devrait leur acheter des brosses à dent et du dentifrice !

-          Bonne idée, reprend Kotoko. Mais où trouver des brosses à dent de plusieurs mètres ? Et puis les baleines n’ont pas de mains pour tenir la brosse… Les baleines ne sentent pas bon. C’est ainsi. 

 

Il est maintenant temps de rentrer à Pram-Pram. De gros nuages s’accumulent vers l’est et c’est le signe qu’on orage approche. Il ne fait pas bon être en mer quand le tonnerre gronde. Arrivé près de la plage, Kotoko salue ses petits amis qui font du surf sur de vieilles planches.

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 Il les rejoindrait bien volontiers mais il est déjà tout trempé des embruns sur la pirogue. Que serait-ce sur une planche de surf ! La pêche n’a pas été fructueuse mais Kotoko revient à terre avec une moisson de souvenirs inoubliables. Des baleines ! Et des baleines qui puent ! On ne les sentira jamais devant un écran de télévision !

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Le retour des pirogues à Pram-Pram

07/05/2012

Les vendeurs ambulants de Tema

Pour Charles Najib Nader qui m'a aidé à préparer cette histoire

 

Kotoko ne dort pas beaucoup quand il est chez lui à Tema au Ghana. Les nuits sont souvent très chaudes et ses voisins veillent tard et se lèvent tôt. Ils sont debout vers 5 heures du matin avant que le soleil ne se lève. Et dès qu’ils ont un œil ouvert, les voisins allument leurs radios et mettent le son très fort. Dans un joyeux tintamarre de musiques emmêlées, ils profitent des heures fraîches pour se préparer avant de partir au travail : se laver, déjeuner rapidement et, si possible, faire un peu de ménage.

Balayer la cour par exemple, courbé en deux pour manier le petit balai de fibres auquel personne n’a jamais pensé à ajouter un manche. Il est vrai que ce petit balai produit un son très particulier lorsqu’il est frotté sur le ciment. Le rythme ne serait pas du tout le même avec un manche. Il n’y a donc aucune raison de changer cette habitude !

Définitivement réveillé par tous ces bruits, Kotoko sort échanger avec Vieux Charlie, son ami le gecko. Notre hérisson lui raconte toutes les aventures qu’il a vécues au cours de son long voyage en Europe. Charlie écoute d’une oreille très distraite. Il sait Kotoko bavard et n’écoute pas tout ce qu’il dit.

« Ela pipi, ela pipi* ! » entend-t-on tout à coup depuis la ruelle qui longe la maison de Kotoko. C’est « ela pipi to* » qui passe avec son chargement de poissons séchés sur la tête. Elle les a achetés ce matin au port de pêche, les a bien entassés dans son immense bassine et elle vient les vendre dans les quartiers.

« Ela pipi to ! » crie Kotoko pour que Gifty, c’est le prénom de la vendeuse, s’arrête. Il ouvre le portail d’entrée et aide Gifty à descendre le lourd chargement de poissons posé sur sa tête. Il en achète deux gros, donne quelques cédis à la vendeuse, l’aide à replacer la bassine sur sa tête et à bien la caler sur le petit coussinet prévu à cet effet. « Ela pipi » crie à nouveau  Gifty pour reprendre son commerce sans délai.

Kotoko renoue sa conversation avec Vieux Charlie quand le son aigu d’une clochette se fait entendre. « Ce doit être mango, ene, kodu to** » dit Charlie. Il a l’habitude de passer par ici à cette heure. Et en effet, quand la clochette se calme, on entend  « Mango, ene, kodu ! » et on aperçoit la bassine pleine de fruits au-dessus du portail d’entrée. C’est Bismarck qui arrive avec son lourd chargement. Kotoko achète quelques fruits qui désaltèreront Vieux Charlie.

Le défilé de vendeurs ambulants se poursuit toute la matinée. « Nu nya la » vient proposer ses services. La machine à laver n’étant pas très répandue dans le quartier de Kotoko et les coupures d’eau, voire d’électricité, fréquentes, Ebenezer vient laver le linge à la main au domicile de ses clients. Il travaille courbé en deux au-dessus de grandes bassines qui débordent de mousse de lessive. Kotoko et Vieux Charlie ne portent pas de vêtements. Leurs épines et leurs écailles leur suffisent ! Ils remercient Ebenezer d’être passé et ce dernier poursuit son chemin. Suit « Aha dzra la » le vendeur d’alcool qui n’a guère de succès auprès de nos deux amis qui ne consomment pas d’akpeteshie, le vin de palme fermenté qui monte facilement à la tête.

« Nududu dzra la**** » termine le défilé. Kotoko le connaît bien « Kwamé ! Kwamé ! Arrête-toi ! J’adore le « cotombré » que tu prépares. J’aime les insectes mais les feuilles de manioc cuites avec du poisson séché et de l’huile de palme, je m’en régale ! »

Après avoir payé Kwamé, nos deux amis déjeunent copieusement. Une fois leur repas terminé, ils font une bonne sieste pour laisser passer les heures les plus chaudes de la journée.  

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Un bon plat de "cotombré"

 

*En éwé, une des langues du Ghana : vendeuse de poisson séché (ela pipi : poisson séché)
**Vendeur de fruits : mango, mangue, ene, noix de coco, kodu, banane
***Laveur de linge : Nu nya la
****Vendeur de plats cuisinés

Note: " to" comme "dzra la" signifie "celui qui vend, le vendeur"

 

16/04/2012

Le papillon de Pram-Pram

 

Ouagadougou est déjà loin. L’autocar roule à bonne allure. Kotoko a décidé de rentrer confortablement dans son pays natal, le Ghana, et a acheté un billet Ouagadougou – Accra aux guichets de  la compagnie de transport « Diplomat » (en anglais) qui assure le trajet entre les deux capitales. Oubliés le dos de la cigogne, les taxis-brousse brinquebalants et la charrette de « L’âne », adieu les nuages de poussière, désormais Kotoko voyage au frais dans un grand autocar climatisé. Les grands voyageurs savent qu’à l’issue d’un périple de plusieurs milliers de kilomètres par la route, ce sont les derniers kilomètres qui paraissent les plus longs. La hâte d’arriver à bon port grandit, l’impatience de revoir ses proches également.

 

Paga, Tamale, Kumasi et enfin Accra, le terminus de l’autocar « Diplomat ». Kotoko reconnaît à peine la grande ville qui se transforme sans cesse. Les immeubles sortent de terre aussi vite qu’une taupe de son trou. Les boulevards s’élargissent. Le tohu-bohu des milliers de voitures qui encombrent Accra n’enchante guère Kotoko qui se dépêche de rallier Tema, le grand port de commerce situé à quelques kilomètres à l’est de la capitale. Là, l’air est plus frais, parfois traversé d’une odeur de poisson qui sèche, mais respirable. Kotoko se précipite chez son ami Charlie, le vieux gecko qu’il a connu voici bien des années.

 

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Charlie, le vieux gecko

 

-        Bonjour Charlie ! Comment vas-tu ? Je suis enfin de retour d’Europe. J’ai tant de choses à te raconter…

-        Bonjour Kotoko. Je te sens bien fatigué. Tu as parcouru tant de kilomètres. Tu dois avoir la cervelle pleine de souvenirs. Sache qu’ici, rien n’a beaucoup changé. Certes les enfants ont grandi et ne reviennent à la maison que pour les vacances scolaires. Mais mon patron est toujours fidèle à notre petite cour et nous menons tous les deux une vie bien calme. L’âge venant, c’est agréable de prendre son temps !

-        Charlie ! J’ai quelque chose à te demander. Allons tous les deux à Pram-Pram, j’ai envie de revoir la plage où j’ai passé tant de bons moments.

-        D’accord. Prenons la vieille mais vaillante Suzuki que mon maître a réparée. Elle nous conduira bien jusqu’à Pram-Pram !            IMG_3807.JPG

 

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Le port de pêche de Tema

 

Après un rapide détour par le port de pêche de Tema, Charlie et Kotoko empruntent la grand’ route qui file jusqu’à Lomé au Togo. Après quelques kilomètres, ils tournent à droite et aboutissent sur la plage de Pram-Pram où les pirogues attendent de prendre la mer.

 

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Les pirogues de pêche de Pram-Pram

 

-        Ah ! Mon cher Charlie ! Comme nous sommes bien, ici, au bord de l’océan. La brise souffle dans les grands cocotiers. Les embruns nous rafraîchissent.

-        Kotoko, que dirais-tu d’un bon poisson grillé ?

-        Merci Charlie. Quelques sauterelles et quelques mouches me suffiront. Je suis un insectivore incorrigible ! Même si de temps en temps je m’offre un escargot.

 Nos deux amis devisent en flânant sur la plage lorsque Kotoko retrouve un de ses vieux amis : le papillon de Pram-Pram, Butterfly.

 

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Détail d'une tapisserie de Roger Bezombes, fondation Lucien Paye, Cité universitaire internationale, Paris

 

-        Papillon ! Papillon ! dit Kotoko à l’adresse de son ami ailé.

-        Kotoko ! Tu es de retour ! Je pensais ne jamais te revoir ! Tu ne donnes jamais de nouvelles.

-        Comment aurais-je pu t’oublier, mon cher papillon, mon cher Butterfly ? Toi qui me pris sur tes ailes et  me promenas dans les airs pour la première fois !

Nos trois amis, Charlie le gecko, Kotoko le hérisson, et Butterfly le papillon, s’embrassent avant de partir fêter leurs retrouvailles.

 

   

 

31/03/2012

Kotoko au mariage du Mogho Naba

 

Kotoko n’en croit pas ses yeux. Ses deux petits yeux qui dépassent à peine du sac dans lequel Wango l’a caché pour qu’il puisse assister au mariage du Mogho Naba, le roi des Mossis.

Le Mogho Naba n’est plus tout jeune. Ses cheveux blancs et sa barbe de la même couleur montrent qu’il a vécu bien des années. Son grand boubou rouge lui donne une très belle allure. Dans sa main droite il tient fermement le bâton du pouvoir, celui qui montre à tous les Mossis qu’il est le chef et que personne ne peut le contredire. 

 

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Le Mogho Naba en tenue d'apparat

 

Près du roi, deux enfants dansent pour accueillir la nouvelle et jeune femme du roi. Elle arrive, parée de ses plus beaux bijoux et de sa plus jolie robe. Deux flèches dans sa main droite, piques tournées vers le sol, montrent à toute la cour qu’elle apporte la paix. Les guerres entre sa famille et celle du Mogho Naba sont terminées. Désormais l’entente règnera entres les deux clans.

 

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La marièe

 

Les scènes de violence auxquelles le Mogho Naba rêve encore ne sont plus qu’un mauvais souvenir…

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Le Mogho Naba rêve des guerres passées

 

Kotoko n’aurait jamais compris tout cela si Wango, qui connaît parfaitement l’histoire des Mossis, ne le lui avait pas expliqué. Kotoko a fort envie de se dégourdir les pattes et de sortir de son sac. Mais aussitôt qu’il remue un peu trop, Wango lui montre le crocodile qu’un jeune page apporte en cadeau au roi. Et Kotoko a peur de se faire dévorer par cet animal vorace.   

 

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L'enfant au crocodile

 

Wango veille sur Kotoko comme sait le faire un bon père de famille. Pour épargner à notre hérisson un trop long séjour dans le sac de toile où il commence à avoir très chaud, Wango décide de rentrer à Ouagadougou. Voici nos deux amis installés sur la charrette que tire l’âne appelé « L’âne ». Le soleil frappe si durement la piste poussiéreuse qu'après quelques kilomètres, les deux passagers s’endorment. Heureusement que « L’âne » connaît la route et conduit la charrette vers Ouagadougou sans trop s’arrêter. Cependant et comme son maître fait la sieste, "L'âne" en profite pour brouter, de temps en temps, une bonne touffe d’herbe qui lui rafraîchit l’estomac.

C’est ainsi que Kotoko se retrouve dans la capitale du Burkina-Faso et va pouvoir reprendre son voyage vers le Ghana.

 

Photographies (détails) de la tapisserie de Roger Bezombes, résidence Lucien Paye, Cité universitaire internationale, Paris

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19/03/2012

Kotoko au pays du Mogho Naba

Kotoko rêve au bord du fleuve Sénégal dont l’eau boueuse s’écoule lentement. Elle caresse la berge et laisse derrière elle un petit chuintement, celui de son passage. Le frottement de l’eau et de la terre, le petit bruit des mottes d’argile qui glissent dans l’onde et se dissolvent. Kotoko entend tout. Le battement d’ailes des libellules qui effleurent à peine la surface du fleuve. Le moteur poussif du bac qui traverse régulièrement le cours d’eau en aval. Les chameaux qui déblatèrent. Et les chiens qui aboient sans fin et sans raison. Il pourrait rester des heures à écouter ces bruits, les yeux fermés pour mieux se concentrer.

Il suffit qu’une bonne odeur d’igname bouilli vienne lui lécher les narines pour que Kotoko sorte de sa rêverie et se décide à reprendre son chemin vers son Ghana natal. Il doit maintenant traverser le Sénégal, le Mali et le Burkina-Faso avant de rallier la frontière ghanéenne. Il pourrait remonter le fleuve sur une pirogue mais le courant est très fort et ralentirait son voyage. Il pourrait prendre le train fatigué qui rallie Dakar à Bamako à très petite vitesse. Mais il est impatient de retrouver son pays. Ce seront donc les taxis-brousse et les autocars qui le transporteront.

De ce voyage, Kotoko décide de ne retenir que les noms des villes ou des villages dans lesquels il effectue une halte.  Une fois qu’il a franchi le fleuve Sénégal sur une pirogue, Kotoko se retrouve dans le pays du même nom, le Sénégal. Il retient le nom du village de Kidira où il grignote quelques grosses araignées. Puis c’est le Mali : Diéma, Bamako où il franchit le fleuve Niger sur un pont immense. Ségou, puis San où il va se désaltérer au bord du Bani.

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        San, Mali, la mosquée en terre

Au bord de la rivière Bani, affluent du Niger

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Kotoko dort ensuite très longtemps. La route est longue, il fait très chaud. Il se réveille au Burkina-Faso et très exactement à Bobo-Dioulasso, la ville aux mille manguiers. Kotoko déguste des mangues bien fraîches à peine tombées de l’arbre. Arrivé à Ouagadougou, il décide de faire une halte chez ses amis burkinabés : Ramata et Wango. Il retrouve Ramata au marché où elle vend des légumes. Wango, son mari, vient la rejoindre avec la charrette que tire l’âne qui n’a pas de nom. On l’appelle « l’âne », c'est ainsi. Pour gagner la maison, Kotoko s’installe aux côtés de Wango qui lui explique qu’il va partir à la cour du roi Mogho Naba où il doit assister au mariage de son altesse royale et de sa nouvelle et jolie jeune femme.

-        Puis-je t’accompagner, mon cher Wango ? Je serai discret. Tu n’as rien à craindre.

-        Toi, le hérisson à la cour du Mogho Naba !  Tu rêves.

-        Tu me glisseras dans un sac dont seuls mes yeux dépasseront. Personne ne me verra !

-        Soit, répond Wango. Mais si tu sors du sac, je te donne à manger aux crocodiles du roi ! Ils sont toujours affamés.

Sur cette mise en garde, nos deux compères prennent la route et rejoignent rapidement le palais du Mogho Naba où la fête organisée à l’occasion du mariage bat déjà son plein.

 

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Le Mogho Naba, tapisserie de Roger Bezombes, résidence Lucien Paye, Cité universitaire internationale, Paris 

Kotoko s'émerveille devant les fastes de la cour du roi. Il fera le récit de ces noces royales dans une très prochaine histoire. Patience, les enfants !

24/02/2012

Le garçon et le serpent

Pour Oumar qui a eu la gentillesse de me raconter cette histoire de serpent qu’il a vécue à Kaédi en Mauritanie.

 

Kotoko attend. Depuis qu’il a franchi la terrible fenêtre fermée, il attend. Il ne veut pas remonter vers le nord car le froid devient de plus en plus incisif au fur et à mesure que les feuilles des arbres jaunissent. Kotoko attend patiemment le passage de la cigogne qui descendant de Pologne, où elle s’est gorgée de délicieuses grenouilles tout l’été, va rejoindre l’Afrique pour y passer l’hiver au chaud.

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Dans l'instant elle arrive, toutes ailes déployées.

-        Cigogne, cigogne, crie Kotoko. Ne m’oublie pas. Je veux partir avec toi. Comme Nils Holgerson* le fit en son temps au-dessus de la Suède !

 

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Nils en vol sur son oie

 

La cigogne entend l’appel de Kotoko et descend vers lui en tournoyant lentement. Avant de se poser aux côtés de notre hérisson, elle fait une petite pause au sommet d’un réverbère pour faire attendre un peu son impatient compagnon de voyage.

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Lorsque la cigogne est décidée, elle charge Kotoko sur son dos et tous les deux s’engagent dans un long, très long voyage vers le sud. Ils traversent les montagnes des Pyrénées puis survolent longuement l’Espagne. Après des heures de vol, mais heureusement poussés par un vent du nord, ils aperçoivent Gibraltar et de l’autre côté de la mer la côte du Maroc. Tanger, Kenitra, Rabat, Casablanca, Marrakech. Les villes défilent sous les ailes de notre infatigable cigogne.

Quand le grand désert du Sahara se présente sous leurs yeux, nos deux amis savent qu’il leur reste encore beaucoup de kilomètres à parcourir.  Kotoko décide de piquer un petit somme pendant que son amie le transporte doucement. L’océan Atlantique sur leur droite, le soleil droit devant eux, ils sont dans la bonne direction.

A son réveil, Kotoko a la surprise de se retrouver au bord d’un grand fleuve.

-        Où sommes-nous, cigogne ? demande le hérisson.

 

-        Au bord du fleuve Sénégal, le but de mon voyage. En Mauritanie, à Kaédi très exactement. Je vais me régaler de grenouilles et autres batraciens. Sans parler des poissons. Le fleuve en regorge.

 

-        Je comprends que tu as besoin de reprendre des forces après ce long périple. Je vais aller faire un tour. Je suis curieux de découvrir cette ville que je ne connais pas.

Kotoko se dirige vers une école et plus précisément vers un logement occupé par un enseignant, entouré d’un jardin. A la grande surprise du hérisson, la nuit tombe très vite au bord du fleuve Sénégal et un étrange manège se met alors en route. Un grand garçon, mince et à la peau sombre, revient de son lycée et se dirige vers sa chambre. Rien d’extraordinaire. Mais l’attention de Kotoko est bientôt retenue par un léger bruit, celui d’un froissement de sable et de feuilles séchées. Et tout à coup arrive le serpent. Calme et décidé.

Kotoko a peur. Pas pour lui, mais pour le garçon qui pourrait sortir de sa chambre et se faire piquer par l’animal venimeux… Mais rien de ce cauchemar ne se réalise. Le serpent qui semble familier des lieux, vient se placer contre la porte de la chambre, se love et s’endort comme un fidèle gardien. Du minaret de la mosquée voisine monte la prière d'Al Icha et la paix de la nuit s'installe à peine troublée par le cri régulier et insistant de l'engoulevent qui niche dans le grand manguier installé au milieu de la cour. 

Kotoko n’en revient pas. Il n’a pas peur des serpents en tant que hérisson. Il n’a cependant jamais vu un reptile protéger ainsi un humain, le veiller, sans doute toutes les nuits… Et quand s'élève la prière d'Ach-Chourouq et que le soleil se lève, le serpent part discrètement vers son trou de l'autre côté de la haie où il passe la journée au frais.

Les amitiés sont mystérieuses y compris entre les hommes et les animaux.

Riche de cette nouvelle expérience, Kotoko grignote quelques énormes sauterelles en guise de petit-déjeuner. Il lui reste encore beaucoup de kilomètres à franchir avant de rejoindre son Ghana natal. Comment va-t-il les parcourir ?

 

*Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède par Selma Lagerlof  dont je recommande la lecture à tous les enfants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

29/01/2012

Kotoko et la fenêtre fermée

Kotoko dort. Il a regagné le parc de Montsouris après sa dernière aventure*. Notre hérisson est très fatigué et après avoir trouvé un abri sous un grand buisson, il replie ses épines et ferme les yeux.

Après quelques instants dans une obscurité intense, il se retouve sur un bateau. L’esquif** est bien frêle. Balotté par les flots, la barque vogue au gré du vent qui gonfle une voile si petite qu’on dirait un coquillage blanc. A la proue du navire, une figure horrible, aux oreilles dressées et à la gueule de chien, monte la garde sur les flots remuant. Un homme encapuchonné tient d’une main ferme le gouvernail, le regard fixé sur le lointain. Il doit être le pilote ou le capitaine du navire. A l’avant deux matelots scrutent eux aussi l’horizon, pressés de deviner la terre qui finira bien par appraître au bout de cette immensité d’eau sur laquelle ils progressent lentement depuis des jours. Deux passagers se tiennent au milieu du bateau.  Celle qui se tient près du capitaine s’appelle Marie et vient d’Alexandrie en Egypte. De sa main gauche elle tient le bastingage du bateau pour se prévenir d’une chute car le navire roule et tangue. Sa main droite est posée sur son estomac tourneboulé par le mal de mer. Son visage sévère et quelque peu inquiet montre que Marie a hâte d’arriver à bon port. En face d’elle, un jeune homme ou une jeune femme, plus clair de peau, l’invite de sa main gauche à patienter.

 

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        Sainte-Marie l’Egyptienne en route vers Jérusalem, détail d’un vitrail de la cathédrale de Bourges

Kotoko vogue avec ces cinq personnes qu’il voit pour la première fois. Tous dans la même barque ! Les costumes de ses compagnons de voyage, la langue qu’ils parlent et qui lui est inconnue, l’allure du bateau enfin, tout lui laisse à penser qu’il a une nouvelle fois franchi les mystérieuses grilles du parc de Montsouris pour remonter le temps vers une époque très lointaine.

Le périple s’interrompt brutalement quand l’esquif s’approche d’une côte désertique et s’échoue sur une plage. Les trois compagnons de navigation de Kotoko sautent à terre, soulevant dans leurs bras si forts Marie l’Egyptienne et son ami.

Kotoko aperçoit au loin une ville merveilleuse hérissée de clochers, de minarets et de synagogues. Jérusalem. Marie se rend à Jérusalem.

Kotoko n’a pas envie de la suivre car il veut se rapprocher de son Afrique natale. Alors, il ferme les yeux très fort et une nouvelle fois part en voyage. Décidément il lui est bien difficile de rejoindre son Ghana. Le vent mystérieux qui le propulse à travers le temps et l’espace est bien facétieux… Kotoko se retrouve en effet derrière une fenêtre bouclée à double tour.

 

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Notre-Dame de Capimont, chapelle romane du XIIème siècle,

 Lamalou-les-Bains, Hérault

 

Un vitrail légèrement coloré devant lequel on devine de grosses grilles hérissées de pointes acérées. Kotoko ne se décourage pas. Il sait qu’un vent contraire tente de le retenir loin de chez lui et l’empêche d’entreprendre son voyage vers le sud.

-        Cette fois, c’en est trop ! dit Kotoko. Ce vitrail et cette grille ne me font pas peur. Je les franchirai. Rien ne me retiendra.

Sitôt dit, sitôt fait. Le vitrail s’écarte de son cadre, la grille rentre ses griffes et écarte ses barreaux. Kotoko est enfin libre de poursuivre son chemin. Il regarde le soleil. S’oriente vers le sud et entreprend son long voyage vers l’Afrique de l’Ouest.

 

 

*La fenêtre ouverte

 

**Charon leur nautonnier horrible

Qui sur les flots grondants de cette onde terrible

Conduit son noir esquif.

( L'Énéide de Virgile, traduction de Delille,1804, p. 243)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

07/01/2012

La fenêtre ouverte

Quand Kotoko se retrouve sur la cheminée, il se dit que les grilles magiques du parc de Montsouris lui ont joué un drôle de tour. La pièce où il se trouve est vide et calme. La fenêtre est ouverte. Seule une rumeur persistante monte du plancher. Des livres sont ouverts sur un bureau, des livres de classe. Il doit s’agir de la chambre de deux écoliers ou de deux lycéens. Car il y a deux bureaux, disposés symétriquement de chaque côté de la cheminée. Et en face deux lits séparés par une petite bibliothèque. La fenêtre est ouverte mais un voile blanchâtre empêche de voir au loin. C’est comme si un immense rideau de tulle avait été placé devant l’ouverture, masquant l’horizon.

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Chambre, Savenay (Loire-Atlantique), années 1960

 

Soudain un bruit de pas se fait entendre. Le plancher grince de toutes ses lattes. Et un garçon entre dans la pièce sans prêter attention à Kotoko. Comme si ce dernier était invisible. L’enfant revient de la cuisine avec son goûter : une belle banane dans la main droite et une grosse tranche de pain couverte de beurre dans la main gauche. Kotoko en salive !

L’enfant contourne le bureau, négligeant les nombreux livres qui semblent l’attendre. Il s’approche de la fenêtre ouverte, appuie ses deux coudes sur le rebord, et commence à déguster le fruit dont le goût sucré se mêle au goût salé du beurre. Du haut de la cheminée Kotoko regarde cette scène d’un calme étonnant. Il remarque que depuis que l’enfant est accoudé à la fenêtre, le voile de tulle est devenu beaucoup moins épais. Il donne l’impression de se déchirer et de laisser apparaître peu à peu un paysage immense. La fenêtre de la chambre est ouverte sur le large. Celui des terres que traverse le fleuve avant de se jeter dans l’Atlantique. Le large de l’océan, vide et mouvant, est trop lointain, il se perd dans l’horizon vers l’ouest.

En se penchant à sa fenêtre, l’enfant a ouvert le paysage comme on ouvre un livre. Son regard parcourt le jardin avec en son milieu un immense cerisier. Puis sautant par-dessus le mur qui clôt le potager, il descend jusqu’à la voie ferrée guettant le passage d’un train et de son panache de fumée.

Paris – Le Croisic.

Paris – Quimper.

Les express se succèdent à heure fixe.

Au-delà de la voie ferrée s’étendent les champs, les bois et les marais qui courent jusqu’à la Loire qui scintille au loin. Étroit à l’est, le fleuve s’élargit vers l’ouest. Dans l’estuaire, l’eau douce de la Loire et l’eau salée de l’océan Atlantique se mêlent. Tout au loin, les coteaux de la rive sud du fleuve ferment l’horizon. A droite, brûle la torchère de la raffinerie de pétrole de Donges. Et plus loin l’enfant aperçoit les bateaux des chantiers navals de Saint-Nazaire.

Kotoko est étonné. Il est étonné par le regard de l’enfant qui scrute chaque parcelle de ce paysage où l’eau et la terre se mêlent. Cet enfant qui observe les passages des trains et leurs horaires. Qui guette la descente ou la remontée des cargos sur le fleuve. Et qui déguste sa banane avec son pain beurré.

Son goûter terminé, l’enfant se retourne,  salué par les martinets du soir qui commencent leur chasse aux moucherons en guise de dîner. Leurs cris stridents couvrent la rumeur qui monte du plancher. Ni les cris des martinets qui frôlent la fenêtre ni la rumeur persistante ne dérangent l’enfant qui se penche sur ses livres et entame son étude du soir.

Kotoko se fait discret. Il se dit que cette fois il a effectué un double voyage : non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps. Grâce aux grilles magiques du parc de Montsouris, il a parcouru 400 kilomètres vers le soleil couchant depuis Paris et s’est déplacé 50 ans en arrière, s’installant provisoirement dans le mitan du siècle dernier. Il a compris en observant le calendrier posé sur l’étagère remplie de livres qu’il avait quitté l’année 2012 pour revenir en 1963. Il a également compris que la rumeur venait de la classe située sous la chambre car la cloche de l’école ayant sonné, les élèves sont sorties en riant dans la cour de récréation.

Tout est si calme qu’il ose descendre de la cheminée, grimper sur la chaise où est installé le garçon, et se blottir contre son cou avec tendresse. Cette fois, le garçon, qui ne voyait pas Kotoko, sent les petites épines du hérisson qui lui dit : « Je m’appelle Kotoko, le hérisson qui voyage. Je ne vais pas te déranger longtemps. Je te donnerai seulement un conseil avant de te quitter : garde les yeux ouverts et ne te fatigue jamais de contempler le monde qui t’entoure. »

Le garçon n’eut pas le temps de dire « ouf ». Kotoko était déjà reparti. Longtemps il se demanda s’il n’avait pas rêvé, lui l’enfant aux songes. Mais la petite piqûre d’épine dans son cou lui prouvait que non. Et toute sa vie il n’eut de cesse d’admirer le monde, comme Kotoko le lui avait conseillé.   

 

 

 

21/12/2011

La fenêtre éclairée

 

-        Où suis-je ? Il y a un instant, je grignotais une fourmi dans le parc de Montsouris à Paris et soudain je me retrouve je ne sais où !

Kotoko était songeur.

Peut-être s’était-il un peu trop rapproché des grilles magiques du parc ? Peut-être, sans s’en rendre compte, avait-il pointé le bout de son museau entre deux barreaux ? Ce qui l’aurait immanquablement aspiré vers ce lieu inconnu.

Un lieu ? Kotoko n’en était pas très sûr. Il se trouvait sur le rebord d’une fenêtre fermée. Elle  n’avait pas été ouverte depuis des lustres : les araignées y prospéraient et tissaient tranquillement leurs toiles dans son encadrement. Le mastic, destiné à maintenir chacun des deux carreaux dans son emplacement, était desséché, par places disparu, laissant craindre qu’un jour les deux vitrages ne s’écroulent.

Kotoko, en bon observateur, décida de poursuivre son enquête afin de déterminer où il avait atterri. En se retournant prudemment sur le rebord de la fenêtre, qui était très étroit, il constata qu'un étrange mélange encombrait la pièce éclairée par la fenêtre: des feuilles de vigne vierge bien vertes, des panneaux indicateurs illisibles, des cintres, du linge qui sèche et tout au fond une ampoule allumée sans abat-jour…

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Comment était-il possible qu’un tel bric-à-brac se trouvât là ? En y regardant bien, très attentivement, Kotoko se dit que là où il était perché, le monde était aussi bien à l’envers qu’à l’endroit.

Soudain une ombre apparut au fond de la pièce, là où s'entassait une grande quantité d’assiettes, de plats, de verres, certains ébréchés, d’autres comme neufs, mais tous d’une autre époque, celle où nos ancêtres aimaient faire apparaître leurs initiales au fond de leurs assiettes.  L’ombre discrète se pencha, remua quelques plats, cherchant apparemment quelque chose. En vain. L’ombre se retourna et disparut aussi vite qu’elle était apparue…

Kotoko commença à comprendre ce qui se passait. Il avait remarqué que l’ombre n’avait pas été gênée par les feuilles de la vigne vierge. Que les panneaux indicateurs illisibles n’avaient pas dérangé sa marche. Et que sur les vitres se trouvaient rassemblés deux mondes : celui de l’intérieur et celui de l’extérieur, provisoirement mélangés le temps d’un reflet.

-        Je suis bien naïf d’avoir pensé qu’un tel fatras aurait pu s’accumuler dans cette pièce ! Ce n’est ni une cave ni un grenier, même si elle tient un peu des deux ! Le reflet sur la face extérieure de la vitre, celui des panneaux indicateurs, de la vigne vierge,  se mélange au contenu éclairé de la pièce. C’est aussi simple que cela ! Et c’est beau. J’ai ainsi pu rêver que de vieilles assiettes dormaient sous un feuillage verdoyant en imaginant des voyages vers les Monts damnés, destination indiquée par l’un des panneaux.  

Kotoko était ravi. Il se dit que les grilles magiques du parc de Montsouris avaient eu une excellente idée en l’expédiant à Verdigny dans le Cher, au milieu des vignes, en pleine campagne. Il sauta prestement du rebord de la fenêtre et courut vers un grand jardin où il se régala de mille insectes tous plus succulents les uns que les autres.

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18/11/2011

Les lorgnons de Lana

 

-          Lana. Lana. Est-ce que tu m’entends ? N’aie pas peur, je suis une voix amie qui te veut du bien.

Lana somnolait sur son lit après une bonne nuit passée dans la chambre qu’elle partage avec son frère Ewan. Elle sursauta en entendant ce murmure.

-          Qui m’appelle ainsi ? Maman et papa ne sont pas réveillés à cette heure matinale. Il fait à peine jour. Jade ? La chatte ? Elle ne sait que miauler et dort dans le salon en-bas…

La voix reprit.

-          Lana. Ecoute-moi bien. Je te parle de très loin. Ma voix est faible. Toi seule peux l’entendre. Prête-moi l’oreille…

Lana vérifia qu’elle n’avait pas dormi avec les écouteurs de son baladeur. Rien sur ses oreilles. Aucun fil. Pas de baladeur.

-          Lana… Je te parle de si loin que tu dois me prêter une grande attention. Est-ce que tu peux me rendre un service ? Je viens vers toi car tu es la seule qui peut m’aider.

-          Oui… répondit timidement la petite fille dont le cerveau était maintenant bien réveillé. Oui, la Voix. Je t’écoute… Mais essaie de ne pas réveiller mon frère Ewan qui dort encore profondément.

-          Tu dois t’imaginer que je ne suis qu’une voix… Mais j’ai aussi un corps et donc des yeux pour te voir. Tu ne me vois pas parce que je vis dans un monde merveilleux qui est invisible à ton regard.

-          Je comprends, répondit Lana. Tu es un fantôme ! J’ai déjà écouté des histoires avec des fantômes, comme à Madagascar.

-          Non, s’exclama la Voix. Je suis une ombre qui glisse entre les nuages. Mais une ombre qui a perdu ses lorgnons !

-          Ses lorgnons ? Mais de quoi parles-tu ? Je ne connais pas ce mot. Jamais entendu !

-          Il existe pourtant ce mot ! Je suis une lorgnonarde ! Je porte des lorgnons : deux verres sur une monture sans branche que je pince sur mon nez… Ce ne sont pas des lunettes mais presque ! Et je te parle depuis un autre temps d’il y a bien longtemps, c’était alors la mode de ces lorgnons.

Lana était surprise. Sans plus. Elle avait l’habitude de faire face à des situations nouvelles et savait s’adapter.

-          Tu viens d’un autre temps ? D’accord. Mais tes lorgnons, je ne les ai pas.

-          Cherche un peu dans tes tiroirs, s’il te plaît gentille petite fille.

Lana descendit de son lit superposé. Ouvrit quelques tiroirs de la commode. Et posés sous une pile de t-shirts découvrit… les lorgnons…

-          Oups ! Comment ont-ils pu se cacher ici, je ne le saurai jamais.

Lana ne savait pas trop comment remettre ces lorgnons à la Voix. Elle n’eut pas à chercher bien longtemps. A peine les avait-elle déposés au creux de ses deux mains qu’ils s’envolèrent par la fenêtre ouverte,  comme un papillon prend son envol avec ses deux ailes.

-          Merci Lana, susurra la Voix. Grâce à toi je peux lire à nouveau et je ne manquerai pas de venir te raconter une histoire à toi et à Ewan.

Lana n’eut pas le loisir de répondre. Son frère venait de se réveiller. Il lui fallait maintenant raconter cette histoire à dormir debout… « Et si je la gardais pour moi » songea Lana… Mais elle préféra partager avec Ewan cette nouvelle et mystérieuse aventure.     

 

 

 

 

 

01/11/2011

Kotoko sur le Rieu Pourquié

 

Pour Ewan à l'occasion de ses trois ans.

 

Kotoko s’ennuyait ferme dans le parc de la Cité universitaire internationale où les perruches vertes l’avaient transporté par les airs voici quelques jours.

Les étudiants qui peuplaient les résidences étaient tout à leurs études. Parfois, ils sortaient de leurs chambres pour se rendre dans les universités parisiennes ou pour courir avec leurs écouteurs vissés sur les oreilles.

Personne ne prêtait attention à notre pauvre hérisson.

Alors, il prit son courage à deux pattes, traversa le boulevard Jourdan au risque de se faire écraser par les voitures et les tramways. Mais il arriva sain et sauf dans le parc de Montsouris et se précipita vers les grilles. Il pointa son petit museau entre les barreaux peints en vert et se sentit aspiré par un énorme courant d’air semblable en tous points à celui qui l’avait expédié en Tunisie.

-          Oh là là ! Quelle force dans ce courant d’air ! eut à peine le temps de murmurer Kotoko avant de se poser comme une fleur au milieu d’une forêt de chênes verts aussi dense que sombre.

Tout semblait calme entre les arbres. L’obscurité était profonde. Seul un bruit persistant d’eau qui coule intriguait Kotoko. Il s’en approcha et découvrit un ruisseau en apparence bien inoffensif. Et comme il avait soif, Kotoko se pencha vers l’eau pour se désaltérer.

Il se pencha, se pencha… et plouf, glissa ! Il glissa dans l’onde qui était très fraîche. Et le courant,  invisible à la surface, emporta  Kotoko qui réussit à maintenir sa tête hors de l’eau et trouva un gros morceau de bois auquel il put s’accrocher et ainsi  flotter.

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Et commença une descente dont notre hérisson se souviendra longtemps. Car Kotoko flottait sur les eaux du Rieu Pourquié qui coule dans le Haut-Languedoc. Et le Rieu Pourquié descend des montagnes vers la vallée aussi vite qu’un skieur. Ses eaux glissent entre les rochers, s’engouffrent sous les ponts, prennent des virages acrobatiques. Kotoko avait peur mais il aimait cette glissade sans fin.

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On ne voit pas Kotoko car il est passé trop vite...

La glissade, pourtant, se termina. Kotoko avait accroché quelques roseaux à ses épines, quelques feuilles de fougères aussi. Mais il s’en était sorti sans égratignures. Et lorsque le Rieu Pourquié rejoignit l’Orb, le fleuve qui court vers la mer Méditerranée à travers le Languedoc, Kotoko se sentit rassuré. Il gagnerait bientôt un bourg et pourrait sortir de l’eau. C’est ce qu’il fit à Colombières. Vite il s’engouffra sous un fourré et entreprit de se sécher. A peine sec, il s’endormit, épuisé par la descente sur les eaux du torrent. Epuisé comme les enfants quand ils ont beaucoup joué.

 

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Le Mont Caroux au pied duquel coule l'Orb, Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

 

18/10/2011

A l'ombre des micocouliers

 

A son habitude, Kotoko rêvait sous les grands arbres du parc de Montsouris. Mais il était dérangé par un piaillement incessant dont il avait du mal à déterminer l’origine. Il provenait certainement d’oiseaux : eux seuls étaient suffisamment bavards pour provoquer un tel barouf. Kotoko décida à contre cœur de sortir de ses rêves et de partir à la recherche des auteurs de ces chants entêtants. Et il finit par découvrir dans un arbre immense toute une colonie de perruches vertes. Une vraie troupe : non pas une perruche isolée qui se serait échappée d’une cage. Non, Kotoko découvrit une trentaine d’oiseaux parés de plumes de ce vert brillant qui n’appartient qu’aux tropiques.

 

-          Mais, que faites-vous ici, dans le parc de Montsouris, vous perruches habituées des pays d’Afrique ? demanda Kotoko à la perruche qui semblait surveiller la troupe et devait en être le chef.

 

-          Bonjour Kotoko, nous avons entendu parler de toi. Nous savons que tu as entrepris un grand voyage depuis le Ghana avant d’arriver dans ce parc voici quelques semaines. Nous aussi, nous avons voyagé depuis l’Afrique, mais, mon cher, en avion ! La classe pour des oiseaux comme nous ! Certains de nos frères migrateurs font le voyage à coup d’ailes. Pour nous ce furent des cages dans le ventre d’un gros avion. Et puis à l’arrivée, la surprise. Nos cages se renversent, s’ouvrent et prestement nous prenons notre envol et découvrons que nous sommes à Paris. Le parc de Montsouris nous a offert le gîte et le couvert. 

 

-          Quelle histoire ! heureusement que c’est toi perruche qui me la raconte. Sinon les enfants ne la croiraient pas.

 

Kotoko était heureux de retrouver des amis d’Afrique. Surtout en liberté. Il avait vu des singes et des lions dans un zoo. Mais derrière des cages. Les perruches étaient libres comme l’air. Libres de voler où bon leur semblait.

 

-          Kotoko. Je vais te faire une proposition. Aimerais-tu voler avec nous ? Nous savons que tu n’as pas d’ailes. Mais nous pourrions te soulever et à plusieurs t’offrir un baptême de l’air comme aucun hérisson du Ghana n’en a vécu à ce jour.

 

-          Merci perruche. Cette proposition me tente mais je crains le vertige…

 

-          Ne t’inquiète pas. Avec nous tout ira bien.

 

Et c’est alors que l’incroyable se produisit. Une dizaine de perruches se posèrent sur le dos piquant de Kotoko et saisirent de leurs petites pattes quelques-unes de ses épines. Un premier essai. Un deuxième. Au troisième, les dix perruches soulevèrent Kotoko qui se retrouva dans les airs pour la première fois de sa vie. Le parc de Montsouris rapetissa. La ville immense s’offrit au regard de notre ami ghanéen.

 

Mais les perruches ne pouvaient pas de leurs petites ailes faire voler Kotoko très longtemps. Poussées par le vent du nord, elles traversèrent le boulevard Jourdan, survolèrent un tramway qui roulait vers la porte de Choisy, et glissèrent entre deux des résidences de la Cité universitaire internationale : celle de Tunisie et celle appelée Lucien Paye que les perruches aimaient beaucoup car elle hébergeait de nombreux étudiants africains. Elles n’étaient pas perdues les perruches, elles savaient vers où elles volaient. Les grands micocouliers les attendaient. Ces grands arbres de Virginie, en Amérique, les accueillaient tous les soirs. Elles se sentaient bien dans leurs branches solides pour y passer la nuit.

 

Les dix perruches déposèrent délicatement Kotoko à l’ombre des micocouliers, sur la pelouse riche en insectes bien nourris. Et c’est là que notre hérisson se remit de ses émotions aériennes.

 

-          Ouf ! s’exclama-t-il. J’aime bien le ciel mais je préfère la terre. Merci les perruches. Profitez bien de votre liberté. Mais rappelez-moi le nom de ces grands arbres d’Amérique…

 

-          Des micocouliers ! piaillèrent les dix perruches. C’est pourtant simple !

 

-          Merci les micocouliers ! Je préfère mille fois votre ombre au vide ensoleillé du ciel.

 

  

 

 

 

13/09/2011

Les grilles magiques

 

Kotoko était très surpris. Pendant tout l’été, il avait dormi à la belle étoile sous les grands arbres du parc de Montsouris, bercé par les étoiles filantes qui traversaient le ciel. Depuis quelques jours, un courant d’air venait le déranger vers la fin de la nuit. Comme les couches superposées d’un gâteau, de l’air chaud mêlé d’air frais glissait sur les épines du hérisson et le sortait de son profond sommeil. L’été déclinait. Quelques feuilles sèches jonchaient le sol. Alors, pour se réchauffer,  Kotoko partit sur ses quatre petites pattes à la recherche de son petit déjeuner, quelques insectes et vermisseaux. La tête baissée vers le sol, Kotoko ne vit pas la grille qui se dressait devant lui et heurta de son petit museau une barre de fer. La grille était si haute qu’il aurait fallu 20 ou 30 hérissons posés les uns sur les autres pour atteindre son sommet. Elle était peinte en vert et hérissée de piques pour empêcher les intrus de pénétrer dans le parc pendant la nuit, quand il est fermé au public. Toujours aussi curieux, Kotoko s’approcha de la grille et avança sa petite tête entre deux barreaux. Il voulait regarder passer les voitures et les deux roues qui commençaient à circuler dans la rue Nansouty, celle qui longe le parc et monte vers la Cité universitaire internationale.

Son museau à peine pointé à l’extérieur de la grille, Kotoko fut happé par un énorme courant d’air et, sans qu’il ait eu le temps de dire ouf, il se retrouva dans un jardin inconnu qui n’avait rien à voir avec le trottoir de la rue Nansouty.

 

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Tout de suite, il vit que la grille située derrière lui n’était pas la même que celle du parc. Elle n’était pas verte mais blanche et surtout très rouillée. Elle n’était pas constituée de barreaux bien droits comme celle du parc de Montsouris mais elle était ornée de barres torsadées.

-        Où suis-je ? Mais où suis-je donc arrivé ? marmonnait le pauvre hérisson.

Prudemment, il commença à explorer le petit jardin qui ne ressemblait pas du tout au parc parisien. Un immense bougainvillier aux fleurs rouges ornait un grand mur blanc. Des centaines de fleurs d’hibiscus se balançaient comme des petites cloches au gré de leur humeur. Le sol était parsemé de merveilleuses marguerites. Et au fond du jardin, trônaient une magnifique colonne en marbre et un chapiteau lui aussi en marbre qui devaient avoir été taillés voici bien longtemps…

-        Mais où suis-je ? Où donc ce diable de courant d’air m’a-t-il entraîné ? gémit Kotoko.

Soudain, notre hérisson aperçut une chatte. Il croyait que c’était son amie Marotte. Mais non, ce n’était pas Marotte, la chatte de Montsouris. Kotoko s’approcha de l’animal.

-        Comment t’appelles-tu ?

-        Opus, répondit la chatte tricolore de roux, de blanc et de noir.

-        Dis-moi, Opus, où suis-je ?

 

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-        En Tunisie ! A Sidi-Dhrif, au sommet de la colline enchantée qui domine la mer. Es-tu donc si étourdi que tu ne sais ni comment, ni où tu es arrivé ?  

-        C’est un courant d’air qui m’a propulsé ici. Je n’ai rien compris.

-        Ah ! s’exclama Opus d’un air entendu. Le courant d’air de la grille magique.

-        Grille magique ? marmonna Kotoko.

-        Oui, la grille qui se trouve derrière toi est magique. Elle peut nous faire passer d’un monde à l’autre. D’un lieu à un autre… Si tu pointes ton museau entre les grilles torsadées, tu peux te retrouver dans le parc de Montsouris… Ou ailleurs !

Kotoko n’en revenait pas. Et pour vérifier les explications surprenantes d’Opus, il tendit son museau vers l’extérieur de la grille magique. Et sans qu’il ait eu le temps de respirer, il se retrouva sur la pelouse de Montsouris… Les deux grilles communiquaient entre elles. Kotoko tout éberlué se dit alors que les obstacles qui se trouvent sous notre nez peuvent être bien facilement surmontés.

Surtout quand on dispose d’une imagination fertile, comme celle de Kotoko, notre étonnant hérisson du Ghana.   

 

14/08/2011

Le train disparu

Quand Kotoko se réveilla sous les grands arbres du parc Montsouris, il crut avoir rêvé qu’un train était passé sous le parc pendant la nuit. Il se souvenait du bruit haletant de la locomotive à vapeur et du grincement des wagons qu’elle tirait.

Pour tirer au clair ce vague souvenir, Kotoko décida d’explorer les allées du grand parc, de se faufiler sous les arbres à la recherche du train mystérieux. Soudain, il découvrit un tunnel qui débouchait sur une profonde tranchée.  Les versants de la tranchée étaient envahis par de petits et de grands arbres qui encombraient le passage. Mais Kotoko, grâce à sa petite taille, réussit à se frayer un chemin dans cette jungle et à descendre jusqu’à la voie ferrée couverte de rouille. Lorsqu’il pénétra sous le tunnel, la végétation disparut et Kotoko vit nettement la voie de chemin de fer s’enfoncer dans l’obscurité avec ses deux rails bien parallèles. Les traverses en bois qui maintiennent  à égale distance les deux rails étaient couvertes de mousse et parfois fendues.

 

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La "petite ceinture" dans sa traversée du parc Montsouris

En voyant la rouille qui rougissait les rails, Kotoko se dit qu’aucun train n’avait emprunté ce passage depuis bien longtemps. Et il se hasarda sous le tunnel ouvrant tout grand ses petits yeux de hérisson très myope.

Au bout de quelques mètres, il sentit une vibration se propager sur la voie. Tout d’abord à peine perceptible, elle devint de plus en plus forte et s’accompagna du bruit très net d’une machine à vapeur lancée à grande vitesse. Et c’est alors que Kotoko aperçut une lumière dans l’obscurité du tunnel, celle d’un gros œil unique lançant ses rayons avec force. Le bruit devint assourdissant et Kotoko eut à peine le temps de se mettre en boule au milieu de la voie avant que le train ne passe au-dessus de lui dans un fracas infernal.

« Je n’ai donc pas rêvé, se dit Kotoko. Il y a bien des trains qui traversent le parc Montsouris. »

Quand le convoi se fut éloigné, notre hérisson se redressa et secoua la suie qui avait recouvert ses épines, la suie du charbon qui brûle dans la chaudière d’une machine à vapeur. Il remonta vers le parc et se retrouva museau contre museau avec Marotte, la chatte qui vit comme Kotoko sous les arbres de Montsouris.

« Tu sais, Marotte, j’ai vu le train dont j’avais rêvé la nuit dernière. Il est même passé au-dessus de moi. Regarde, il y a encore quelques grains de suie sur mes épines. »

Marotte regarda Kotoko avec étonnement. « Kotoko, je pense que tu me racontes des histoires. Il y a bien longtemps qu’aucun train n’emprunte plus la petite ceinture comme on appelle cette voie ferrée qui fait tout le tour de Paris. »

Kotoko eut un doute.  Il avait un souvenir très précis du train sous le tunnel. Mais l’avait-il réellement vu et entendu ?  Ou bien ne s’agissait-il que d’un effet de son imagination un peu trop fertile ?  La suie retrouvée sur ses épines n’était-elle pas tombée de la voûte du tunnel ? Et non pas de la chaudière brûlante de la locomotive ?

« Après tout, peu importe, se dit Kotoko. Ce train fantôme est dans ma mémoire. Il a sans doute voulu m’étonner, moi le hérisson du Ghana en visite à Paris, le Kotoko qui n’avait jamais vu de locomotive à vapeur. Et il a réussi à m’impressionner. C’est cela qui compte. » 

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Post scriptum : Pour les esprits curieux, j'ajoute que la parc Montsouris est traversé par deux voie ferrées. Celle de la petite ceinture que Kotoko a explorée. Et celle du RER (réseau express régional) sillonnée par des rames à traction électrique. Les deux lignes se croisent dans le parc. Kotoko a sans doute rêvé de cette machine à vapeur mais il a bien entendu des trains traverser le parc...  

 

 

20/07/2011

Les endormis de Montsouris

 

Pour mon petit voisin, Julien, au silence malicieux.

 

Kotoko dort.

Kotoko est très fatigué. Il a fait un très long voyage depuis la Mauritanie où il a rencontré son ami Zouzal le chamelon.

Kotoko est arrivé à Paris après des jours et des jours de transports en tous genres : en camion, en autocar, en bateau, en train et à quatre pattes ! Mais il a fini par arriver à Paris et a décidé de s’installer dans le grand et beau parc Montsouris. Il y a trouvé du calme, de beaux et grands arbres et des grandes pelouses où il peut batifoler la nuit en toute liberté quand le grand parc a fermé ses grilles.

La nuit qui a suivi son arrivée dans le parc, Kotoko a dormi profondément tant il était fatigué. Les chauves-souris qui l’ont alors survolé l’ont même entendu ronfler !

Dès la deuxième nuit, Kotoko reprend son activité nocturne et explore le parc Montsouris. Soudain il s’arrête au pied d’un arbre immense dont le tronc s’appuie sur d’énormes racines. En approchant à pas feutrés de ces racines, Kotoko aperçoit  un étrange personnage endormi. Il s’en approche avec précaution et entend une très faible respiration.

 

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Il contourne les racines et soudain c’est un hippocampe qu’il devine, un cheval de mer endormi là dans la nuit du parc Montsouris.

 

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Et, toujours curieux, Kotoko se penche ensuite sur le visage grave d’un vieil homme lui aussi endormi…

 

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Comment ces trois étranges personnages sont-ils arrivés dans le parc ? Pourquoi dorment-ils ainsi ?

C’est alors que Kotoko rencontre un autre animal nocturne, une chatte qui s’appelle Marotte et qui connaît le parc comme ses puces. Marotte explique à Kotoko qu’il y a très, mais alors très très longtemps, le parc Montsouris n’était qu’une colline peuplée de moulins où les agriculteurs venaient moudre leur blé pour en faire de la farine. Et ce blé et cette farine en grande quantité attiraient des milliers de souris… Fatigués que les souris viennent nuit et jour les chatouiller, les moulins ont fait appel à leurs amis qui vivaient dans les parages. Et en quelques heures ces amis croquèrent toutes les souris !

Et depuis, ils dorment dans le grand parc pour digérer ce festin ! Et on les appelle les endormis de Montsouris.

Les enfants qui habitent Paris peuvent venir les voir dormir dans le parc Montsouris. En cherchant bien, ils les trouveront et pourront les regarder en silence pour ne pas troubler leur sommeil… S’ils ne les trouvent pas, je peux leur indiquer au pied de quel arbre ils somnolent.

Post scriptum

Les 3 photos qui illustrent cette nouvelle histoire sont enfin en place. Merci de votre patience les enfants.  

 

02/06/2011

Poule d'eau

 

Lana et Ewan partagent la même chambre tout en haut de la maison de Nickeriestraat. Ils partagent aussi deux lits superposés. Ewan dort en bas et Lana, qui est sa grande sœur, dort en haut. Après le départ de maman qui a raconté une belle histoire et fait de gros baisers pour dire bonne nuit, Lana et Ewan bavardent, bien allongés dans leurs lits, bien au chaud sous leurs couettes. Et ce soir, Lana a décidé de donner une leçon de français à son petit frère Ewan.

 

-        Ewan, tu répètes après moi et tu articules bien, s’il te plaît. Pou-le d’eau.

 

-        Pou-le-d’eau, répète Ewan en distinguant bien chaque syllabe. Pou-le-d’eau.

 

-        C’est bien, dit Lana.

 

C’est que cet après-midi, au cours d’une belle promenade dans le parc, les deux enfants ont découvert une belle poule d’eau, bien installée sur son nid. Son nid, elle l’avait posé dans le creux d’un pneu tout noir accroché au bord d’un quai pour aider les bateaux à accoster au bord du canal. Poule d’eau protège ses poussins encore trop jeunes pour sortir du nid et se nourrir eux-mêmes.

 

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Après la petite leçon de français, Lana demande à Ewan s’il a passé une bonne journée à la crèche car elle va maintenant à l’école maternelle. Le frère et la sœur sont donc séparés après des années passées ensemble. Ewan ne répond pas à la question de Lana. Lana, d’une voix douce, demande :

 

-        Dors-tu, Ewan ?

 

Pas de réponse. Lana en conclut que son frère s’est assoupi. Et elle aussi décide de partir dans le monde des rêves.

 

Et c’est à ce moment-là que les mots commencent à danser dans la chambre des enfants. « Pou-le-d’eau » s’envole vers le plafond, « tramway » et « tram » tourbillonnent au-dessus de la commode. « Avion » décolle enfin… Mais « tu dors ? » veille sur toute sa petite famille et demande à tous ces mots remuants de se calmer et de laisser les enfants dormir. Chacun alors se pose dans son coin préféré et se repose.

 

Ewan et Lana, si vous les cherchez bien, vous les trouverez tous ces jolis mots endormis dans votre chambre. C’est la promesse d’un amoureux des mots !   

 

29/05/2011

Poule d'eau

                                                                                                                                                  

 

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Lors de mon dernier séjour à Amsterdam, Ewan a découvert les poules d'eau. Au-delà de l'oiseau, il aime ce nom et le prononce avec une gourmandise évidente : "pou-le-d'eau" clame-t-il lentement avec satisfaction. Il aime les sonorités de ce nom. Je lui envoie la photo d'une poule d'eau anonyme qui fera très bientôt l'objet d'une nouvelle histoire pour lui et sa soeur Lana, bien sûr.

22/05/2011

Zouzal, le chamelon de Mauritanie

 

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Pour Oumar, mon ami de Mauritanie

 

Le désert est immense sous le soleil brûlant, la chaleur est piquante comme peut l’être le grand froid.

 

La lumière éblouit Zouzal qui avance difficilement de dune en dune. Le sable coule comme de l’eau sous ses sabots. Il aimerait tant trouver à boire…. Zouzal se sent perdu.

 

Au fil des dunes du grand erg*, il monte, il descend. Il glisse sur le sable et dégringole souvent les pentes sur le derrière. Il a soif.

 

Kotoko, notre ami le hérisson du Ghana, poursuit quant à lui  son voyage au Sahel. Après le pays Dogon au Mali *, il est arrivé en Mauritanie à Kiffa. Et il a foncé vers le nord pour découvrir le grand erg dont il rêvait depuis longtemps, lui le hérisson né dans les forêts humides du Ghana.

 

Et tout à coup, en glissant du haut d’une dune sur ses petites fesses rebondies de hérisson bien nourri, il tombe museau contre museau sur Zouzal qui venait de dévaler la tête et les pattes en avant une pente sableuse. Surpris l’un comme l’autre de cette rencontre improbable, et leur frayeur première effacée, Kotoko demande au chamelon comment il s’appelle.

 

-        Zouzal, répond Zouzal.

 

-        Zouzal ? Zouzal ? Quel nom bizarre ! répète sans cesse Kotoko en marchant aux côtés du chamelon qu’il vient de rencontrer.

 

-        Oui, je m’appelle Zouzal. Et c’est bien normal pour un chamelon comme moi puisque je suis né en Mauritanie et que dans ce pays on emploie le mot zouzal pour désigner un chamelon. Toi, tu viens de me dire que tu t’appelles Kotoko. Quel drôle de nom !

 

-        Cela n’a rien de drôle, au Ghana kotoko signifie hérisson. Tu vois bien que je suis couvert d’épines !

 

Et Zouzal et Kotoko de cheminer ensemble entre les dunes à la recherche d’un point d’eau. Soudain de très gros nuages surgissent à l’horizon. Des nuages qui bientôt masquent le ciel et le soleil. Il fait sombre comme quand la nuit va tomber. La tempête de poussière arrive. Que faire ? Dans les tourbillons de sable qui piquent les yeux et griffent la peau, on perd vite sa route. Kotoko et Zouzal décident donc de s’arrêter là où ils sont et surtout de ne pas se séparer, ils risqueraient de ne plus se retrouver. Les deux amis somnolent en attendant que la terrible tempête passe.

 

Le ciel s’éclaircit. La tempête a disparu. Zouzal et Kotoko se remettent en route sur leurs huit pattes. Zouzal a de plus en plus soif. La poussière qui a pénétré dans sa gorge l’a asséché. Kotoko a un sens de l’orientation infaillible. Il conduit Zouzal vers une oasis où l’eau se trouve en abondance. Et enfin, arrivés au sommet de la plus haute dune, ils découvrent un paysage merveilleux : de l’eau, des arbres, des palmiers dattiers, du blé en herbe… Un vrai paradis. Zouzal se précipite vers l’eau et peut enfin étancher sa soif. Les deux amis vont pouvoir se reposer après leur longue traversée du désert.

 

*Vaste étendue de sable où le vent a modelé des dunes

* Voir Les bouts de bois qui pleurent

26/04/2010

La pêcherie rêveuse

 

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La pêcherie est rêveuse.

 

Voici bien des années que dressée sur ses quatre poteaux, elle affronte vents et marées.

 

Nul ne se souvient de son édification. Peut-être certains anciens de la pointe de Congrigoux en ont-ils une vague mémoire. Ces anciens qui habitaient près de la lande bordant les falaises. La lande qui alors était déserte et est aujourd’hui couverte de maisons. La lande où l’été vibraient les hannetons. La lande peuplée des cris stridents des martinets au soleil couchant.

 

Oui, quelques anciens ont vu se dresser la pêcherie sur ses quatre poteaux téléphoniques. Ils ont vu la plateforme se consolider, et la passerelle relier la pêcherie au sommet de la falaise.

 

La pêcherie depuis toutes ces années est devenue rêveuse. Du poisson, elle en a pris  dans son filet. Mais aujourd’hui il se fait rare. Les petits éperlans, les orphies moirées, les tacauds, les bars si brillants, les mulets ont déserté la côte trop bruyante à leur goût.

 

La pêcherie rêveuse regarde les vagues qui passent entre ses quatre poteaux. Toujours régulières ces vagues, parfois simples ondulations, parfois hautes, se creusant comme des grottes surmontées d’un panache d’écume.

 

-         Comme elles ont de la chance, pense la pêcherie. Les vagues courent sur la mer des jours et des jours avant d’embrasser la plage de Sainte-Marguerite et les rochers de Congrigoux. Et moi je suis là, immobile, bloquée par mes quatre poteaux cimentés entre les roches. Quel ennui !

 

La pêcherie rêveuse prit alors une décision incroyable. Elle allait partir avec les vagues et courir sur la mer loin de la côte pour éviter de se fracasser sur les rochers.

 

Elle commença par remuer son poteau avant droit. Puis l’avant gauche. Puis ses deux poteaux arrière. Et maladroitement, elle bougea. Elle était si contente et si décidée qu’aucun obstacle ne pouvait l’arrêter.

 

Elle n’avait oublié qu’une chose : le père* Schmidt et le père* Bernard qui pêchaient depuis sa plateforme. Après un instant d’hésitation, elle se dit qu’ils partiraient avec elle comme des cavaliers sur leurs chevaux. Après tout, elle avait quatre poteaux comme un cheval a quatre pattes.

 

Les quelques promeneurs du chemin de la falaise virent alors un spectacle incroyable : la pêcherie de Congrigoux bougea, puis se déplaça sur la mer, d’abord lentement puis à un bon rythme.  Le père Schmidt et le père Bernard tout à leur étonnement eurent un « oh ! » de surprise. Et puis ils se dirent qu’ils allaient découvrir du pays avec leur vieille pêcherie.

 

On ne les a jamais revus. Parfois ils envoyaient une jolie carte postale avec une mer toute bleue et des timbres multicolores. Une carte pour dire à leurs amis qu’après tant d’années d’immobilité, ils étaient heureux de courir sur la mer infinie avec leur amie la pêcherie.

 

* Dans l’Ouest de la France, et particulièrement en Loire-Atlantique où cette histoire se déroule, « père » n’a aucune connotation religieuse. Il désigne familièrement des hommes auxquels on porte de la considération. Idem pour « mère ».

14/04/2010

Marguerite la crique

 

Marguerite la crique

 

 

Marguerite !

La crique !

 

Mais comment peut-on s’appeler Marguerite la crique ?

 

Encore Marguerite la trique on aurait pu comprendre. La trique de Marguerite pour fouetter les enfants pas très sages.

 

Mais il n’y a plus de trique à notre époque. Les enfants sont sages, toujours sages (?).

 

Marguerite la crique ?

 

Marguerite le cirque ?

 

Marguerite la triche ?

 

Non. Marguerite n'en croque que pour une seule crique.

 

Marguerite en croque pour la crique de Sainte-Marguerite. Elle en croque pour cette crique alors on l’appelle Marguerite la crique…

 

Arrêtons-nous là avec tous ces mots imprononçables et descendons vite dans la crique pour nous y baigner… avant d’être croqués par Marguerite !

30/03/2010

Le chien qui dormait sous la neige

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Le chien qui dormait sous la neige

 

 

 

 

« On peut s’approcher de lui sans le voir…»

 

C’est ce que pensait Kotoko quand il découvrit que sous la neige dormait un gros chien. Seule une oreille noire dépassait d’une bosse toute blanche signalant ainsi la présence de l’animal.

 

Kotoko était embarrassé. Il ne savait pas s’il devait réveiller le chien ou le laisser dormir sous la neige. Le laisser dormir sous la neige présentait un danger. Les chiens sont faits pour vivre dehors. Mais en ce jour de janvier le froid était intense dans les montagnes de Chamonix et si le chien ne se réveillait pas, il pouvait mourir gelé.

 

IMG_2790.JPGKotoko a peur des chiens mais il prit son courage à deux pattes… Il s’approcha doucement de la bosse blanche à l’oreille noire  et appela :

 

-         Le chien, le chien, dors-tu ?

 

Il ne connaissait pas le nom du chien et ne pouvait l’appeler que « chien ».

 

-         Le chien, m’entends-tu ? dit-il plus fort.

 

Rien. Pas un mouvement. Pas un gémissement…

 

-         Le chien, es-tu vivant ? cria Kotoko, très inquiet.

 

Et soudain, la neige sembla trembler. L’oreille noire qui  dépassait de la bosse se redressa suivie d’une deuxième  oreille noire, suivie d’un œil, puis d’un deuxième œil.

 

-         Deux oreilles, deux yeux qui bougent, pensa Kotoko, il doit être vivant.

 

Le chien poussa un long bâillement avant de se redresser sur ses quatre grandes pattes. Il secoua la neige accumulée sur son pelage, remua la queue tant et si bien que Kotoko faillit à son tour disparaître sous les flocons…

 

-         Bonjour le hérisson. Comment t’appelles-tu ? dit le chien.

-         Je m’appelle Kotoko, je viens du  Ghana, je suis à Chamonix pour les sports d’hiver.

-         Kotoko, je te remercie de m’avoir réveillé mais tu ne devais pas t’inquiéter pour moi. Je suis né ici dans la vallée de Chamonix au milieu des plus hautes montagnes d’Europe, les Alpes. Je suis habitué au froid, à la neige et je comprends que toi qui viens d’Afrique et d’un pays où il fait chaud toute l’année, je comprends que tu  te sois inquiété… Et puis, je ne m’appelle pas « le chien » mais Cerbère…

 

IMG_2816.JPGKotoko rassuré et Cerbère satisfait d’avoir rencontré un nouvel ami se serrèrent dans les pattes l’un de l’autre et partirent ensemble vers les pistes de luge qu’ils dévalèrent en riant.IMG_2828.JPG

 

 

 

 

 

21/03/2010

Jabka, la terrible grenouille

 

 

 

Jabka, la terrible grenouille 

 

 

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La grenouille s’appelle Jabka.

Elle est terrible.

Elle a mauvais caractère.

 

Jabka attend entre deux eaux sur un caillou baigné d’un rayon de soleil.

Elle veut être la reine de Chebika, de l’oasis de Chebika.

A Chebika, l’eau qui sort de la montagne a creusé une mare où elle se repose après un très long voyage sous la terre dans le noir.

011 (2).JPGL’eau verte se repose au soleil et la grenouille Jabka se repose dans l’eau pour un temps endormie.

La terrible Jabka ne se repose jamais longtemps.

Elle veut être la reine de l’oasis de Chebika.

Quand on veut devenir reine, il faut surveiller ses ennemis.

La libellule rouge qui sèche ses ailes sur un rocher.

 

Les horribles poissons qui nagent lentement dans l’eau verte.

 

Les oiseaux qui chantent dans les palmiers depuis le lever du soleil et cassent la tête de Jabka.

 

Le serpent qui vient près de la mare et fait briller sa peau au soleil.

 

Soudain Jabka se dresse sur ses pattes arrière et saute sur le rocher le plus haut, celui qui domine la mare.

 

« Dorénavant, je suis votre reine à tous, Jabka Première, reine de l’oasis de Chebika, et vous devez m’obéir : toi la libellule rouge, vous les oiseaux bavards, vous les poissons silencieux et toi le serpent paresseux. »

 

010 (2).JPGLa libellule rouge agite ses ailes et dit :

« Si tu veux être notre reine, tu dois grossir. Tu es très maigre Jabka et une reine ne peut pas être maigre. »

 

Jabka est en colère. La terrible grenouille n’aime pas qu’on lui réponde.

Mais elle décide de gonfler son petit corps en respirant très fort car elle veut devenir la reine de Chebika.

Jabka devient si grosse, si grosse. Les poissons la regardent, étonnés, le serpent siffle pour lui dire de faire attention, les oiseaux se taisent inquiets pour Jabka.

Mais Jabka continue de grossir.

Elle est têtue.

Soudain, Jabka éclate et disparaît.

Jabka la grenouille ne sera jamais la reine de Chebika.

La libellule rouge s’envole.

Les poissons glissent dans l’eau verte vers l’ombre des rochers.

Le serpent regagne son trou bien frais.

Les oiseaux chantent à nouveau.

Ils ont tous oublié Jabka, la terrible et orgueilleuse grenouille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19/03/2010

Le bal des langues

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Le bal des langues

 

 

 

 

Lana et Ewan écoutent sagement Kotoko, le hérisson du Ghana. Sagement car Kotoko raconte ses histoires aux enfants calmes et seulement aux enfants calmes.

 

- Non, Ewan et Lana, je ne vais pas vous parler de votre langue, celle qui se trouve dans votre bouche et vous permet de manger et de parler. Celle que vous tirez, toute rouge, quand vous vous moquez de vos camarades ou quand vous êtes fâchés…

 

Et Kotoko commence une nouvelle histoire.

 

« Voici bien longtemps, dans un beau château au milieu d’un grand bois, fut organisé un grand bal. Le propriétaire du château, le prince de Babel, avait beaucoup voyagé et avait appris à parler une bonne douzaine de langues dans les pays où il avait vécu.

 

Toute sa vie il avait entendu parler des langues différentes du français, sa langue maternelle, et il aimait écouter tous ces mots inconnus et si jolis. Mais dans son pays, la France, le prince n’entendait que du français. C’était bien monotone et le prince de Babel s’ennuyait.

 

C’est pourquoi il décida d’organiser un grand bal et d’y inviter ses amis des pays où il avait vécu.

 

Et toute la nuit, dans le grand château, Odloudek, l’ours de Pologne, dansa avec Kaninchen, le joli lapin d’Allemagne. Egel, le piquant hérisson des Pays-Bas, ne quitta pas d’une semelle Perro, le chien d’Espagne.

 

La chatte de Tunisie, Katous, bavarda pendant des heures avec Granchio, le crabe d’Italie, Yopada, la jument de Grèce, et Vanymfe, la libellule de Norvège.

 

Papagayo, le perroquet du Portugal, ne tenait pas en place et poursuivait dans les grands salons Kypnoua, la poule de Russie, et Dovhjort, la biche de Suède.

 

Opao resta seul dans son coin, par fierté. Quand on est un aigle et qu’on vient de Serbie, on se montre un peu distant.

 

Viuugu, mon grand ami le hibou du Burkina-Faso, arriva en retard mais ses plumes brillaient tant que tous les invités poussèrent un grand cri d’admiration.

 

Et c’est  ainsi que se déroula le bal des langues. Le Prince de Babel était ravi et garda ses amis toute une semaine.

 

Aujourd’hui encore, quand on se promène dans le vieux château, on entend les voix des invités et toutes ces langues dont les sons se  mêlent avec harmonie. »

 

Ainsi se termine cette histoire.

15/03/2010

Les bouts de bois qui pleurent

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Les bouts de bois qui pleurent

 

 

Notre ami Kotoko, le hérisson, a quitté son pays, le Ghana, pour un très long voyage vers le nord, vers le Mali et le pays de Bandiagara.

 

Il a traversé des kilomètres de savane, grimpé sur le toit d’un autocar qui soulevait d’énormes nuages de poussière rouge comme le sang de la terre d’Afrique. L’autocar filait, indifférent aux frayeurs des troupeaux qui paissaient aux abords de la piste en latérite. Rouge, Kotoko l’est totalement, rouge comme la terre du Sahel.

 

Lorsqu’il approche de Bandiagara, Kotoko n’a plus une seule épine de propre. Le pauvre hérisson, il va devoir se laver... Et quand l’autocar débordant de passagers, tout aussi rouges que Kotoko, et quand l’autocar surmonté d’une montagne de bagages et de colis, rouges eux aussi, s’arrête pour laisser refroidir le moteur, Kotoko descend du véhicule pour détendre ses quatre petites pattes engourdies.

 

Ouaga Dogon fév 2008 015.JPGPendant que certains vont s’accroupir derrière les arbres pour soulager leur vessie, Kotoko s’approche d’un mystérieux enclos que ferme sur quatre côtés un entrelacs de bouts de bois, de vieilles branches sèches emmêlées pour retenir les animaux quand leur propriétaire a besoin de les parquer là.

 

Kotoko s’approche des bouts de bois qui ont perdu leur écorce, desséchés par le rude soleil du Sahel. Et, à sa grande surprise, il aperçoit des gouttes d’eau qui perlent sur un, puis deux, puis trois des bouts de bois…

 

- Ne serait-ce point des gouttes de rosée que la nuit aurait oubliées sur ces branchages ? pense Kotoko.

 

- Ce soleil de plomb  aurait vite séché la rosée ! lui répond un voyageur.

 

Alors Kotoko s’approche des bouts de bois, si près que les sillons et les bosses se transforment peu à peu en têtes : là celle d’un cheval, ici celle d’un chien, plus loin celle d’un dragon aussi effrayant que les gargouilles des cathédrales dans la vieille Europe…

 

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Les bouts de bois ont parfois des têtes d’animaux, parfois des visages d’êtres humains…

 

- Ces gouttes d’eau ne sont pas celles de la rosée. Ce sont des larmes, dit Kotoko. Les larmes des bouts de bois qui pleurent de se voir dessécher sous le soleil, fendiller sous les coups de l’air torride, éclater par le froid des nuits de saison sèche… Ils souffrent ces bouts de bois, mais que puis-je faire pour eux ?

 

Kotoko se souvient qu’il a une bouteille d’eau dans ses bagages. Il court lentement vers l’autocar, revient lentement avec sa bouteille d’eau vers les bouts de bois. Et il asperge doucement les têtes en bois qui absorbent sans tarder l’eau si précieuse…

 

- Merci Kotoko, soupirent-elles si faiblement que seul Kotoko peut les entendre. Merci, marmonnent-elles. Merci Kotoko, chuintent-elles entre leurs nœuds et leurs crevasses…

 

Le murmure s’éteint.

 

Kotoko entend le klaxon de l’autocar qui appelle les passagers dispersés. Kotoko remonte lentement sur le toit du véhicule, vers sa place au milieu des bagages entassés. Il est songeur. Il n’oubliera pas de si tôt les bouts de bois qui pleurent sous le soleil de Bandiagara, au Mali.

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