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14/04/2013

Durbar d'un chef Nzema au Ghana

 

Les photos que je publie ont été prises au début des années 1980 à Atuabo, sur la côte à l’ouest du Ghana, près de la frontière avec la Côte d’Ivoire. Kwame Nkrumah, premier président du pays, était originaire de cette région. Il y est enterré.

J’avais pu participer à un durbar ou festival d’un chef Nzema, population qui occupe cette partie du Ghana depuis des siècles. Qu’est-ce qu’un durbar ? L’origine du mot est incertaine. Peut-être s’agit-il d’un mot indo-persan désignant « a ruler’s court » ou cour d’un chef. Nous rappelant ainsi combien l’Empire colonial britannique était vaste et comment les mots y circulaient. Le Ghana ou Gold-Coast (Côte de l’Or) en faisait partie, bordé par des colonies françaises (l’actuelle Côte d’Ivoire à l’ouest et le Burkina-Faso au nord) et par une colonie allemande à l’est, le Togo, devenue française à la fin de la première guerre mondiale après la défaite des Allemands. Lorsque je travaillais dans ce pays de 1983 à 1985, le souvenir de cette colonisation était encore présent dans la mémoire de quelques vieillards. Les très fréquents séjours de Franz Josef Strauß, alors président de la Bavière et décédé en 1988, ravivaient ce souvenir. Ils  venaient au Togo à l’invitation de feu le général Eyadema, alors président du pays.

Au Ghana, un durbar suscite un vaste rassemblement de population. C’est le plus souvent un rendez-vous annuel. Il a pour but de ressouder les liens entre les membres d’une même communauté et leur chef. Les Britanniques, contrairement aux Français, s’étaient appuyés sur les chefferies traditionnelles pour administrer leurs colonies. C’est ce qu’on appelait « the indirect rule » (le gouvernement indirect). Dans ce pays indépendant depuis 1957, les chefs ont conservé certaines prérogatives au niveau local telle la justice de paix (règlement des contentieux de propriété, problèmes liés à des héritages par exemple). Ils ont compétence sur les terres de leur domaine/village et peuvent en attribuer l’usage. Ils exercent aussi une fonction de conseil.

 

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Un durbar débute de nuit, la veille de la fête officielle. L’alcool de vin de palme, l’akpeteshie, coule à flot et les festivaliers passent une nuit blanche à danser au son des percussions et des balafons (ou xylophones). Certains se maquillent, se travestissent comme nous le faisons à l’occasion de nos carnavals. Ils incarnent des esprits, se pensent parfois réellement possédés tant l’alcool est fort et les drogues locales sont puissantes (le hachich notamment).

 

 

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Après les libations de la nuit traversée par de fantômatiques créatures, place au grand défilé. La procession revient de la plage où l'océan a été célébré. Les sujets du chef sont bénis. Le chef lui-même arrive sur son palanquin. Un page l'accompagne. La fête est à son comble.

 

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En publiant ces photos, issues de diapositives récemment numérisées, je n’entends pas propager la nostalgie d’une Afrique qui aurait irrémédiablement disparue. L’Afrique d'antan est toujours présente. Pas dans le sens d’une régression ou d'un immobilisme. Ni dans celui d’une malédiction qui condamnerait cette région du monde à vivre en dehors de l’histoire comme certains osent le proférer.

Je souhaiterais au contraire expliquer qu'en Afrique les traditions perdurent sans pour autant empêcher la modernité d'avancer. Le téléphone portable y a fait une poussée fulgurante en une décennie. L’internet également. Il y a 30 ans, il était impossible de téléphoner au Ghana. Le réseau à fil avait été réduit à néant. Que de chemin parcouru en si peu de temps.

Ces rapides progrès technologiques ont induit des évolutions sociologiques et économiques dont on ne mesure pas encore toute la portée. La population ghanéenne vit dans un système cumulatif où les traditions lui servent d'ancrage alors qu’elle avance vers un autre monde. Les traditions stabilisent l’émergence du second qui est encore instable et changeant. Certains Ghanéens sont plus avancés que d’autres. Là aussi il y a des inclus de plain-pied dans les deux mondes. Et puis il y a les exclus et pire encore les reclus. Certaines églises évangélistes, d’origine nord-américaines, l'ont bien compris qui proposent une religion festive et rassurante aux populations récemment urbanisées et les accompagnent financièrement à l’image de ce que font les Frères Musulmans en terre d’Islam.

Voyager en Afrique, c’est bien voyager dans le temps : le moderne y côtoie l’ancien demeuré vivant. L'un n'excluant pas l'autre.

 

 

 

 

 

 

16:33 Publié dans Ghana | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : ghana, nzema, durbar, festival, afrique

02/02/2013

L'homme aux fourmis

La nuit est profonde. La lune n’est pas encore levée et c’est à travers une obscurité d’encre noire que l’homme essaie de se diriger. Il a oublié sa lampe de poche et son briquet qui auraient pu lui procurer un peu de lumière. Il est trop tard, il ne veut plus faire demi-tour et rentrer chez lui pour récupérer une source de lumière. Il se dit qu’il connaît le campus de Mount Mary comme sa poche. Il l’a sillonné depuis des années et en a pratiqué tous les sentiers. Toutefois cette nuit est étrange. Le campus est plongé dans le noir, privé d’électricité depuis que le transformateur a brûlé et que le groupe électrogène est à cours de gasoil.

Bien que le soleil se soit couché vers 18h30, comme tous les jours sous les tropiques, l’atmosphère est immobile et brûlante, l’air et le sol ayant été chauffés à blanc toute la journée. L’herbe est si sèche qu’elle craque sous les pieds. Les arbres crépitent comme si leur sève bouillait.

L’homme poursuit son chemin dans la nuit vers la villa où ses amis l’attendent. Il finit par apercevoir les fenêtres éclairées de la maison où il doit dîner. Quelques bougies et lampes à pétrole éclairent l’intérieur et répandent quelque clarté aux alentours. C’est alors que l’homme ressent une étrange impression au niveau de ses mollets, juste au-dessus de ses chaussettes. Par précaution, il n’utilise jamais de nu-pieds quand il sort de chez lui. Serpents et scorpions sont nombreux dans la région de Somanya et il vaut mieux s’en protéger. L’homme sent de petits pincements sur sa peau, comme de légères morsures. Il se dit qu’il a été piqué par des moustiques cet après-midi et que la démangeaison revient après quelques heures de répit. Mais plus il approche de chez ses amis et plus les morsures se multiplient sur ses deux mollets. Il ne prend pas le temps de frapper à la porte d’entrée  et se précipite dans la villa, il n’y tient plus. Ses jambes sont assaillies par mille piqûres incessantes.

-          Ouille, ouille, ouille ! crie l’homme sous le regard incrédule de ses amis. Aïe ! Aïe ! Mais que m’arrive-t-il ? Je n’en peux plus.

Ses amis n’ont pas le temps de lui répondre qu’à leur grande stupeur, l’homme baisse son pantalon et le laisse tomber sur ses chaussures. Et il commence à se gratter les jambes avec frénésie. Contrairement à ce qu’il pensait, la douleur  ne vient pas de piqûres de moustiques. L’homme découvre avec stupeur que ses jambes sont couvertes de grosses fourmis qui s’accrochent à sa peau en fermant leurs mandibules.

-          Ce sont des magnans, Claude, des fourmis magnans, crie Kodjo,  un des invités déjà installé dans un fauteuil un verre de whisky à la main. Elles forment dans la brousse des colonnes larges de 40 ou 50 centimètres. Ces colonnes peuvent s’étirer sur 200 ou 300 mètres… Tu as marché sur une colonne dans l’obscurité, sans t’en rendre compte !

 

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Fourmi magnan (cliché Alex Wide)

 

-          Aïe ! Ouille ! crie Claude, l’homme aux fourmis. Tu es bien gentil Kodjo avec ton cours de sciences naturelles mais tu ferais mieux de m’aider au lieu de pérorer.

-          J’arrive. On va t'aider à décrocher toutes ces bonnes fourmis ouvrières qui ont cru que tu étais bon à dévorer, comme n'importe quelle proie ! Tu leur as marché dessus et il ne leur a fallu qu’un instant aux pour grimper le long de tes mollets !

-          Ces bestioles s’accrochent à ma peau avec leurs mandibules. Cela fait très mal. On dirait des pinces en acier !

-          Tu ne crois pas si bien dire. En médecine traditionnelle, on les utilise pour suturer les petites plaies, explique Kodjo.  Les fourmis ferment leurs mandibules sur les deux côtés de la blessure et s’immobilisent ainsi comme si elles avaient enserré une proie. Elles meurent mais ne desserrent pas leur étreinte, favorisant ainsi la cicatrisation de la plaie…

-          Tu m’en vois ravi, cher Kodjo. En attendant  cela me démange…

-          Allez, prends un verre avec nous, Claude,  et tu oublieras vite cet épisode. On vit en brousse et tu sais comme moi que les insectes y pullulent. Quand l’électricité reviendra, tout ira mieux.

-          Tu as raison et demain dès l’aube, je pars à Tema au siège régional de la Ghana electricity corporation pour qu’on nous change enfin le transformateur défectueux. Tu m’accompagneras Kodjo, s’il te plaît. Tu as des amis là-bas.

-          Oui, patron !

-          Ne m’appelle pas patron. Nous sommes collègues Kodjo. Nous enseignons tous les deux sur ce campus.

-          Oui patron ! s’exclame Kodjo dans un grand éclat de rire.

-          Tu me feras enrager, lui répond Claude en riant.

Pendant ce temps, la colonne de fourmis que Claude a croisée poursuit sa lente progression dans la brousse à la recherche de nourriture, indifférente à la nuit et à la chaleur. Que fait donc Kotoko ? Pourquoi n’est-il pas venu au secours de l’homme attaqué par les fourmis ? C’est que notre hérisson du Ghana est en voyage… Il ne peut pas être partout !

 

23/09/2012

“Oh! My brothers! You killed my small little this thing…”

Je reprends les aventures de Kotoko, le hérisson du Ghana, en compagnie de son ami le gecko Vieux Charlie. Les parents jugeront par eux-mêmes de l'opportunité de lire cette histoire à leurs enfants. Il y a en effet mort de poulet...

 

 

Kotoko et Vieux Charlie ont décidé de quitter Tema pour se rendre à Akosombo sur le fleuve Volta. Ils souhaitent revoir le grand barrage construit voici quelques décennies et qui fournit de l’électricité à tout le sud du Ghana de manière un peu capricieuse : il faut arrêter la production quand la réserve d’eau est insuffisante ou qu’une vieille turbine tombe en panne. A bord de la Suzuki qui n’a pas d’âge, nos deux amis empruntent la « Tema-Jasikan road » qui file vers le nord  du Ghana à travers la « Eastern region » en longeant la réserve d’animaux des Shaï Hills. Tout à coup, ils aperçoivent une famille de singes installée au bord de la route. Les petits observent les voitures et les camions qui passent sous la surveillance des parents.

 

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Des singes de la réserve de Shaï Hills, Ghana

Les voyageurs poursuivent leur route quelque peu monotone car elle est tracée au cordeau, toute droite au milieu de la savane. Quelques vendeuses de tomates sont installées çà et là sur le bas-côté et ravitaillent les conducteurs qui rejoignent leurs familles en ville.

Soudain Vieux Charlie qui tient le volant freine énergiquement. Kotoko, qui s’était un peu assoupi, se réveille :

-          Que se passe-t-il Vieux Charlie ? Un de nos pneus aurait-il crevé ?

-          Non, nos pneus sont intacts, heureusement. Regarde devant toi au lieu de baisser les yeux et tu vas pouvoir admirer un spectacle étonnant ! répond Vieux Charlie.

Devant la voiture, un serpent traverse la route avec une lenteur étonnante. Il faut dire que nos amis ne voient que son tronc : la tête de l’animal a déjà rejoint les buissons de la brousse à gauche de la route alors que sa queue est toujours à droite de la chaussée…

-          Un python ! crie Kotoko qui s’y connait en serpents. Il mesure bien 5 ou 6 mètres ! Imagine Vieux Charlie la force qu’il peut avoir quand il étouffe une proie…

-          Oui, il doit est très puissant. Un petit gecko comme moi ne ferait pas le poids contre un tel animal. Il m’écraserait comme une allumette !

-           Tu as bien fait de t’arrêter pour le laisser passer. Le python n’est pas dangereux pour nous dans la voiture. C’est seulement lorsqu’il a faim qu’il cherche une proie.

Lorsque la queue du python gagne la gauche de la route, Vieux Charlie redémarre le moteur de la Suzuki qu’il avait éteint pour économiser un peu d’essence et ils reprennent leur voyage. En traversant un petit village installé le long de la chaussée, Kotoko et Vieux Charlie entendent le bruit d’un choc à l’avant du véhicule. Notre gecko conduit prudemment et a beaucoup ralenti en entrant dans le village sachant que de nombreux enfants y vivent et peuvent imprudemment traverser la route.

-          Que se passe-t-il ? demanda Kotoko. On dirait que le moteur fume...

A peine a-t-il prononcé ces mots qu’ils entendent crier :

-          “Oh! My brothers!  You killed my small little this thing… Oh! My brothers!  You killed my small little this thing…”

Un vieil homme se tient au bord de la route : il a les deux mains jointes sur la tête et semble très affecté.

-          Que se passe-t-il « granpa » ? demande Kotoko au vieillard qui continue à geindre.

-          “Oh! My brothers!  You killed my small little this thing…” répète-t-il comme si un événement grave avait eu lieu.

Bien qu’ils comprennent l’anglais approximatif du vieillard, nos amis ne saisissent  pas la cause de sa détresse. Le moteur fume toujours. Ils examinent la calandre de la Suzuki et aperçoivent quelques plumes collées sur le plastique. Ils ouvrent le capot et constatent que c’est le radiateur qui fume. En s’approchant encore plus près, ils voient qu’un objet pointu et jaune s’est enfoncé dans le radiateur et que c’est de ce point que la vapeur d’eau sort.

-          Nous avons heurté un poulet et sous le choc son bec a percé notre radiateur, conclut Vieux Charlie qui a de l’expérience en mécanique.

-          Je comprends, dit Kotoko. Le vieil homme pleure son poulet mort avec beaucoup de démonstration pour que nous prenions pitié de lui et lui donnions quelques cédis pour qu’il s’en rachète un autre… Bien vivant !

-          Je crois que tu as raison, Kotoko. Allons le consoler et donnons-lui quelques cédis. Il se calmera.

 Nos amis s’approchent du vieillard qui tient toujours ses deux mains sur sa tête et gémit :     « Oh! My brothers!  You killed my small little this thing… » . Quand il aperçoit les quelques cédis que Vieux Charlie lui tend, le vieil homme cesse de vociférer, empoche bien vite ses sous et après un rapide « Thank you my brothers ! God bless you ! », il s’empresse de regagner sa petite maison.

Nos amis reprennent la route jusqu’à un garage où ils font réparer le radiateur. Ils gagnent ensuite Akosombo où ils décident de passer la nuit avant d’embarquer le lendemain sur l’« African Queen », le bateau qui circule sur l’immense lac créé par le barrage. Kotoko et Vieux Charlie s’endormiront en pensant au vieil homme et dans leurs rêves ils l’entendront répéter : « Oh! My brothers!  You killed my small little this thing… ».

 

 

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A bord de l'african Queen, barrage d'Akosombo, Ghana

 

 

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Idem

 

11/06/2012

Kotoko et les baleines

 

Kotoko est rassuré. Son ami, Vieux Charlie, a accepté de le conduire à Pram-Pram au bord de la plage. Ils utilisent la Suzuki, surnommée « Je ne sais pas par quel miracle je roule, mais je roule… » (traduction approximative de l’éwé), et rallient rapidement le village de Pram-Pram avant de prendre la route qui conduit au bord de l’océan. La plage est immense. On la dirait sans fin. On pourrait y marcher des heures sans voir son extrémité. C’est cela qui plaît à Kotoko : le sable infini et le bruit monotone des vagues qui viennent mourir sur le rivage.

Notre hérisson est enfoui dans sa rêverie quand ses amis pêcheurs le rejoignent. Ils se dirigent vers leur pirogue et se préparent pour une partie de pêche en haute mer.

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Des bancs de thons ont été signalés au large et comme ces poissons se vendent bien au marché de Tema, il serait intéressant d’en pêcher beaucoup. Kotoko n’a nullement l’intention d’accompagner ses amis mais ces derniers insistent.

-          Kotoko, notre petit hérisson chéri, viens avec nous. Tu es notre mascotte. Tu nous porteras chance. Si tu nous accompagnes, nous rapporterons du poisson !

-          Merci pour l’invitation, les amis. Vous savez que je n’aime pas beaucoup l’eau, encore moins quand elle est salée ! Et toutes ces vagues qui vous brinquebalent dans tous les sens !

-          Ne t’en fais pas ! Tu fermeras les yeux quand nous franchirons la barre. Et nous emportons de l’eau douce pour nous désaltérer.

-          Ah ! Que ne ferais-je pas pour vous faire plaisir ! Au diable mes appréhensions ! Embarquons ! finit par céder Kotoko.

Sitôt dit, sitôt fait. Les pêcheurs poussent la barque vers l’océan en s’aidant de troncs d’arbre sur lesquels ils roulent la lourde barque. Puis vient l’instant où l’embarcation entre en contact avec l’eau et devient difficilement contrôlable. Il faut éviter qu’elle ne se mette de travers ce qui l’exposerait à un chavirage. Les amis de Kotoko sont expérimentés et ils s’aident d’un câble tendu au large pour progressivement glisser la pirogue sur l’eau. Kotoko a peur, mais il n’en montre rien car il veut paraître courageux devant l’équipage.

 

Et vogue le petit navire ! Le moteur est en route. L’étrave fend les vagues en soulevant d’énormes paquets d’embruns et d’écume. Tout le monde est trempé. Kotoko l’est jusqu’à sa dernière épine ! Heureusement qu’il ne fait pas froid. L’eau de mer qui sèche laisse cependant sur la peau des traces de sel qui finissent par piquoter.   

Après quelques heures de navigation vers le large, un des marins aperçoit un petit geyser à la surface de l’océan.

-          Je me demande s’il ne s’agit pas d’une baleine, dit le capitaine Kodjo. Elles viennent  chaque année dans les parages pour se reproduire. Il va falloir faire très attention car si l’une d’entre elles nous soulève, nous finirons comme Jonas, dans son estomac. Certes l’estomac d’une baleine est grand comme une maison, mais pour en sortir, il n’y a pas d’escalier !

-          Regardez, crie Kotoko, la baleine sort de l’eau. On voit son dos immense, lisse comme une ardoise. Et maintenant sa queue qui fouette les vagues ! C’est magnifique ! Je ne regrette pas de vous avoir accompagnés, mes amis !

Kotoko se réjouit peut-être un peu trop vite. Il n’y a pas une baleine isolée autour de la pirogue mais tout un banc qui poursuit un immense nuage de petits poissons dont les baleines raffolent. C’est à celle qui ira le plus vite, qui plongera la première pour avaler des dizaines de kilos de poissons d’un coup. Il en faut des tonnes pour nourrir ces grandes carcasses. Les baleineaux ne sont pas en reste. Aux côtés de leurs mères, ils imitent leurs mouvements pour attraper un maximum de nourriture vivante puis remonter à la surface pour prendre de l’air avant de replonger. Le spectacle est grandiose. La pirogue de Kodjo est ballotée mais elle tient bon. On dirait que les baleines tiennent compte de sa présence et la protègent. Depuis longtemps les pêcheurs de Pram-Pram ne s’attaquent plus aux baleines. Ils respectent ces mammifères qui ont été la proie des hommes pendant des siècles. Il y eut même un président de la République dans un pays voisin du Ghana qui s’amusait à tirer sur les baleines depuis un hélicoptère !  Et il n’y a pas si longtemps.

Le grand tumulte s’apaise progressivement. L’estomac des baleines doit désormais être rempli. Les cétacés se calment et tournent lentement autour de la pirogue. Ils se rapprochent de l’embarcation au point de la frôler. Pas pour la renverser. Pour jouer tout simplement. Kotoko peut ainsi voir de très près les petits yeux malins des baleines et il découvre que leur peau, épaisse de plusieurs centimètres, est par endroit couverte de parasites, de coquillages entre autres.

-          Je trouve que rôde une drôle d’odeur. D’où cela peut-il venir ? dit Kotoko.

-          Ah ! s’exclame Kodjo, le capitaine expérimenté, on voit que tu n’as jamais fréquenté nos amies les baleines. Tous ceux qui les ont approchées te diront qu’elles puent. Tous les parasites qui leur collent à la peau, tous les détritus qui embarrassent leurs fanons, tout cela dégage un parfum nauséabond… Tu vois Kotoko, les baleines sont magnifiques. Et cependant elles ne sentent pas bon ! On devrait leur acheter des brosses à dent et du dentifrice !

-          Bonne idée, reprend Kotoko. Mais où trouver des brosses à dent de plusieurs mètres ? Et puis les baleines n’ont pas de mains pour tenir la brosse… Les baleines ne sentent pas bon. C’est ainsi. 

 

Il est maintenant temps de rentrer à Pram-Pram. De gros nuages s’accumulent vers l’est et c’est le signe qu’on orage approche. Il ne fait pas bon être en mer quand le tonnerre gronde. Arrivé près de la plage, Kotoko salue ses petits amis qui font du surf sur de vieilles planches.

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 Il les rejoindrait bien volontiers mais il est déjà tout trempé des embruns sur la pirogue. Que serait-ce sur une planche de surf ! La pêche n’a pas été fructueuse mais Kotoko revient à terre avec une moisson de souvenirs inoubliables. Des baleines ! Et des baleines qui puent ! On ne les sentira jamais devant un écran de télévision !

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Le retour des pirogues à Pram-Pram

07/05/2012

Les vendeurs ambulants de Tema

Pour Charles Najib Nader qui m'a aidé à préparer cette histoire

 

Kotoko ne dort pas beaucoup quand il est chez lui à Tema au Ghana. Les nuits sont souvent très chaudes et ses voisins veillent tard et se lèvent tôt. Ils sont debout vers 5 heures du matin avant que le soleil ne se lève. Et dès qu’ils ont un œil ouvert, les voisins allument leurs radios et mettent le son très fort. Dans un joyeux tintamarre de musiques emmêlées, ils profitent des heures fraîches pour se préparer avant de partir au travail : se laver, déjeuner rapidement et, si possible, faire un peu de ménage.

Balayer la cour par exemple, courbé en deux pour manier le petit balai de fibres auquel personne n’a jamais pensé à ajouter un manche. Il est vrai que ce petit balai produit un son très particulier lorsqu’il est frotté sur le ciment. Le rythme ne serait pas du tout le même avec un manche. Il n’y a donc aucune raison de changer cette habitude !

Définitivement réveillé par tous ces bruits, Kotoko sort échanger avec Vieux Charlie, son ami le gecko. Notre hérisson lui raconte toutes les aventures qu’il a vécues au cours de son long voyage en Europe. Charlie écoute d’une oreille très distraite. Il sait Kotoko bavard et n’écoute pas tout ce qu’il dit.

« Ela pipi, ela pipi* ! » entend-t-on tout à coup depuis la ruelle qui longe la maison de Kotoko. C’est « ela pipi to* » qui passe avec son chargement de poissons séchés sur la tête. Elle les a achetés ce matin au port de pêche, les a bien entassés dans son immense bassine et elle vient les vendre dans les quartiers.

« Ela pipi to ! » crie Kotoko pour que Gifty, c’est le prénom de la vendeuse, s’arrête. Il ouvre le portail d’entrée et aide Gifty à descendre le lourd chargement de poissons posé sur sa tête. Il en achète deux gros, donne quelques cédis à la vendeuse, l’aide à replacer la bassine sur sa tête et à bien la caler sur le petit coussinet prévu à cet effet. « Ela pipi » crie à nouveau  Gifty pour reprendre son commerce sans délai.

Kotoko renoue sa conversation avec Vieux Charlie quand le son aigu d’une clochette se fait entendre. « Ce doit être mango, ene, kodu to** » dit Charlie. Il a l’habitude de passer par ici à cette heure. Et en effet, quand la clochette se calme, on entend  « Mango, ene, kodu ! » et on aperçoit la bassine pleine de fruits au-dessus du portail d’entrée. C’est Bismarck qui arrive avec son lourd chargement. Kotoko achète quelques fruits qui désaltèreront Vieux Charlie.

Le défilé de vendeurs ambulants se poursuit toute la matinée. « Nu nya la » vient proposer ses services. La machine à laver n’étant pas très répandue dans le quartier de Kotoko et les coupures d’eau, voire d’électricité, fréquentes, Ebenezer vient laver le linge à la main au domicile de ses clients. Il travaille courbé en deux au-dessus de grandes bassines qui débordent de mousse de lessive. Kotoko et Vieux Charlie ne portent pas de vêtements. Leurs épines et leurs écailles leur suffisent ! Ils remercient Ebenezer d’être passé et ce dernier poursuit son chemin. Suit « Aha dzra la » le vendeur d’alcool qui n’a guère de succès auprès de nos deux amis qui ne consomment pas d’akpeteshie, le vin de palme fermenté qui monte facilement à la tête.

« Nududu dzra la**** » termine le défilé. Kotoko le connaît bien « Kwamé ! Kwamé ! Arrête-toi ! J’adore le « cotombré » que tu prépares. J’aime les insectes mais les feuilles de manioc cuites avec du poisson séché et de l’huile de palme, je m’en régale ! »

Après avoir payé Kwamé, nos deux amis déjeunent copieusement. Une fois leur repas terminé, ils font une bonne sieste pour laisser passer les heures les plus chaudes de la journée.  

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Un bon plat de "cotombré"

 

*En éwé, une des langues du Ghana : vendeuse de poisson séché (ela pipi : poisson séché)
**Vendeur de fruits : mango, mangue, ene, noix de coco, kodu, banane
***Laveur de linge : Nu nya la
****Vendeur de plats cuisinés

Note: " to" comme "dzra la" signifie "celui qui vend, le vendeur"

 

16/04/2012

Le papillon de Pram-Pram

 

Ouagadougou est déjà loin. L’autocar roule à bonne allure. Kotoko a décidé de rentrer confortablement dans son pays natal, le Ghana, et a acheté un billet Ouagadougou – Accra aux guichets de  la compagnie de transport « Diplomat » (en anglais) qui assure le trajet entre les deux capitales. Oubliés le dos de la cigogne, les taxis-brousse brinquebalants et la charrette de « L’âne », adieu les nuages de poussière, désormais Kotoko voyage au frais dans un grand autocar climatisé. Les grands voyageurs savent qu’à l’issue d’un périple de plusieurs milliers de kilomètres par la route, ce sont les derniers kilomètres qui paraissent les plus longs. La hâte d’arriver à bon port grandit, l’impatience de revoir ses proches également.

 

Paga, Tamale, Kumasi et enfin Accra, le terminus de l’autocar « Diplomat ». Kotoko reconnaît à peine la grande ville qui se transforme sans cesse. Les immeubles sortent de terre aussi vite qu’une taupe de son trou. Les boulevards s’élargissent. Le tohu-bohu des milliers de voitures qui encombrent Accra n’enchante guère Kotoko qui se dépêche de rallier Tema, le grand port de commerce situé à quelques kilomètres à l’est de la capitale. Là, l’air est plus frais, parfois traversé d’une odeur de poisson qui sèche, mais respirable. Kotoko se précipite chez son ami Charlie, le vieux gecko qu’il a connu voici bien des années.

 

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Charlie, le vieux gecko

 

-        Bonjour Charlie ! Comment vas-tu ? Je suis enfin de retour d’Europe. J’ai tant de choses à te raconter…

-        Bonjour Kotoko. Je te sens bien fatigué. Tu as parcouru tant de kilomètres. Tu dois avoir la cervelle pleine de souvenirs. Sache qu’ici, rien n’a beaucoup changé. Certes les enfants ont grandi et ne reviennent à la maison que pour les vacances scolaires. Mais mon patron est toujours fidèle à notre petite cour et nous menons tous les deux une vie bien calme. L’âge venant, c’est agréable de prendre son temps !

-        Charlie ! J’ai quelque chose à te demander. Allons tous les deux à Pram-Pram, j’ai envie de revoir la plage où j’ai passé tant de bons moments.

-        D’accord. Prenons la vieille mais vaillante Suzuki que mon maître a réparée. Elle nous conduira bien jusqu’à Pram-Pram !            IMG_3807.JPG

 

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Le port de pêche de Tema

 

Après un rapide détour par le port de pêche de Tema, Charlie et Kotoko empruntent la grand’ route qui file jusqu’à Lomé au Togo. Après quelques kilomètres, ils tournent à droite et aboutissent sur la plage de Pram-Pram où les pirogues attendent de prendre la mer.

 

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Les pirogues de pêche de Pram-Pram

 

-        Ah ! Mon cher Charlie ! Comme nous sommes bien, ici, au bord de l’océan. La brise souffle dans les grands cocotiers. Les embruns nous rafraîchissent.

-        Kotoko, que dirais-tu d’un bon poisson grillé ?

-        Merci Charlie. Quelques sauterelles et quelques mouches me suffiront. Je suis un insectivore incorrigible ! Même si de temps en temps je m’offre un escargot.

 Nos deux amis devisent en flânant sur la plage lorsque Kotoko retrouve un de ses vieux amis : le papillon de Pram-Pram, Butterfly.

 

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Détail d'une tapisserie de Roger Bezombes, fondation Lucien Paye, Cité universitaire internationale, Paris

 

-        Papillon ! Papillon ! dit Kotoko à l’adresse de son ami ailé.

-        Kotoko ! Tu es de retour ! Je pensais ne jamais te revoir ! Tu ne donnes jamais de nouvelles.

-        Comment aurais-je pu t’oublier, mon cher papillon, mon cher Butterfly ? Toi qui me pris sur tes ailes et  me promenas dans les airs pour la première fois !

Nos trois amis, Charlie le gecko, Kotoko le hérisson, et Butterfly le papillon, s’embrassent avant de partir fêter leurs retrouvailles.