13.11.2009

Voix

Je donne à lire ci-dessous le début d'une chronique contemporaine baptisée Sept huitième.
Je cherche un éditeur pour ce texte destiné a priori à la lecture mais qui devrait être dit (peut-être même gueulé) sur une scène...

Les trois lettres qui suivent l'extrait de Sept huitième sont écrites à la mode de Madame de Sévigné, la marquise pour laquelle j'éprouve de longue date une affinité élective. Rédigées à la manière du Grand Siècle, elles se veulent une chronique où la réalité du XVIIème se marie avec notre actualité la plus brûlante. Ainsi s'établit la distance indispensable à l'écriture. Il en existe d'autres qui s'afficheront ultérieurement.

Sept huitième

Première partie
Dans la confusion et le tumulte



Un huitième


Sa douleur. Enfouie sous l’océan. Il la pousse vers le fond. La repousse en se protégeant de la croix. Un point sur la tête, un sur le nombril, un sur le cœur et le dernier, le quatrième, sur le coté droit, le sein droit. Le Père, le Fils, le Saint-Esprit (la Parole), Amen Ainsi soit-il. Il se signe et se signe encore, aussi longtemps que ce brûlot veut remonter à la surface, ce brûlot qui risque à tout moment de l’envahir sans crier gare. De l’occuper. Alors il se signe, il se protège. Qui lui a appris ce signe qui protège?

Il est plein de colères. Et plein de paresse. Il devrait prendre la parole. Dire. Écrire. Dénoncer. Il aime dénoncer. Dénoncer l’injustice, la bêtise, l’intelligence étouffée.

Les morts, il ne les compte plus. Il partage le monde des survivants. Et pourtant il vit et pas si mal. Si ce n’est ce trop plein de mots qui monte inexorablement dès qu’il est seul.

Laisse monter les mots. Comme le plaisir.
Même mousse. Mousse des mots.
J’ai tant à dire, à te dire.
Pourquoi as-tu sombré dans le silence,
toi qui étais parole, mon enfant des îles?
Je t’aimais tant.
Comment ai-je pu te survivre?
Quelle force m’a préservé du naufrage?
Tu m’aimais, tu m’as donné l’énergie que la mort te volait.
La colère également. Car je suis colère, changeant comme le ciel de Brest. Vieux vaisseau branlant dans la tempête.
Pourquoi es-tu mort?


Je me lève, vide la théière
Je me souviens
L’odeur du pain grillé envahit la cuisine
Je me souviens de ta peau
La salle de bain et ses miroirs
Je me souviens de tes douceurs
Mon visage sans le tien
Je craque, les larmes m’assaillent
Et je sanglote au bord de la baignoire
Il a suffi que je rêve de toi.
Ton souvenir me fissure.


Un huitième


Sa belle chatte est dans ses bras. Voici neuf mois qu’elle a choisi de disparaître. Mais elle est là. Ils sont à la proue d’un magnifique paquebot ou d’un immense ferry-boat. A l’extérieur. Le temps est mauvais. Il fait nuit et la tempête brinquebale l’immense vaisseau. Le navire est très près de la côte, trop près des écueils. Il a peur que sa chatte ne lui échappe. Le bateau tangue. Tout se passe comme au cinéma avec des panoramiques, des plongées et des gros-plans. Il n’a pas peur, il ne pense qu’à une seule chose, protéger la chatte. Demain le grand bateau le conduira vers Marseille et la chatte restera au sommet de la falaise qui domine la Méditerranée, là où elle a choisi de demeurer, sur sa terre d’Afrique. Ce qu’elle lui dit, c’est qu’elle est avec lui, pour toujours, et le protège.

Il ne parle plus, enfermé en lui-même comme dans une immense coquille, pleine de tourments et de tourbillons. Il ne maîtrise pas ses pulsions. Après le calme de son enfance, il devient violent, agressif et fugueur. Trop d’énergie monte en lui, sève incontrôlable. Une fureur d’énergie. Alors il part en claquant la porte, ouvre sa chemise pour refroidir son corps brûlant et si possible tomber malade. Il veut être malade pour calmer ce torrent. Il est inquiet, tout est sombre. Il ne se souvient que de la nuit, de l’obscurité.


Deux huitième

Il l’a souvent entendu lui dire :«Tu n’écoutes pas ton corps. Tu vis comme si tu n’avais pas de corps. Écoute-le. Il te dit ta fatigue. Il te demande du repos. Tu n’es pas qu’un cerveau.»

Le cimetière des escargots. C’est ici qu’il doit venir.

Ils les tuent ces escargots. Pour le plaisir de leur dresser une tombe. De poser une croix dessus. Un vrai cimetière. D’escargots. Une pierre plate, une autre ronde pour les écraser. Il entend encore le petit bruit de la coquille brisée. Ils brisent les coquilles. Pour le plaisir de tuer.

Pourquoi es-tu mort ?

Toutes les tombes communiquent. Les cimetières communiquent. S’il visite une tombe, il visite toutes les autres. En Pologne devant cette tombe inconnue, il est avec celui qui repose à Madagascar au pied de la colline, devant cette vallée avec ses rizières, ses étangs et au loin les monts.

Ils pleurent tous. Le ciel est si bleu, la lumière si pure. Et l’avion apparaît soudain au-dessus de la colline et survole la tombe, si vite qu’ils ont à peine le temps de suivre sa course. Ce même avion dont l’ombre courait sur le sol malgache raviné, séché par l’hiver, ombre auréolée d’un arc-en-ciel alors qu’en ce matin d’août il ralliait la Grande Île.


Trois huitième



Il est né de la mort. Il l’a vaincue. Il fallait qu’il vienne et tienne, grossisse petit à petit. Il était attendu. Il est venu. Il a tenu pour venir et les voir ceux qui le désiraient. Né de la mort. Entouré par les morts. Devant, derrière, sur les côtés. Ils le cernent. Il n’en a pas peur. Il les a toujours côtoyés. Morts sous les bouleaux de Russie. Bloqués dans la boue de la Picardie. Étouffés par la toux à Rennes. Écrasés sous une voiture à Vitré. Noyés dans un étang. Noyés par l’alcool. Brisés par les rhumatismes. Cassés par la vie. Dans ces wagons à bestiaux, en route vers l'est et vers la mort programmée. Ils l’escortent, l’apaisent et l’encouragent. Ils le frôlent quand il ne les attend pas.

Les morts essaient-ils de renouer le fil cassé de la vie?

L'homélie du cardinal

Ma toute bonne,

Laissez-moi vous conter ce qui fut en ce 21 septembre l’événement à la cour de notre bien aimé Roi.

Le Cardinal de Membrini avait choisi cette date combien symbolique, l’entrée dans l’automne, pour prononcer une homélie du haut de la chaire de la chapelle du collège royal de Clermont, à Paris au cœur du quartier Latin, que Louis-le-Grand visita en grande pompe voici quelques semaines.

La chapelle était comble quand vêtu de pourpre le Cardinal entra dans l’édifice précédé du clergé, les abbés Tourond et Simonot entourés d’un aréopage d’enfants de chœur, bercé par les flots musicaux de l’orgue et un nuage d’encens.

La cérémonie commença et je vous passe l’enchaînement du rite que vous connaissez pour en arriver au sermon. Le Prince de l’Église était attendu par la foule des fidèles. Ces dames de la cour avaient fui Versailles pour s’asseoir aux premières chaises du premier rang : la Marquise des Nonnes si proche du Cardinal qu’on la dit un temps son intime, la Comtesse de Montalenvers dont l’esprit nous a donné quelque souci ces jours derniers tant les mots semblent traverser sa pauvre cervelle comme des oiseaux dans le ciel, sans laisser de trace, et la Comtesse de Lefeuvre, qui reçut son titre en remerciement d’obscurs services dont la décence m’interdit de dire davantage. La Lefeuvre était arrivée en compagnie du Marquis des Maquereaux qui fut doté d’une abbaye par sa majesté à l’issue du combat sans merci qu’il livra contre ces maîtres d’école butés et récalcitrants, tout incapables d’entendre et de faire aimer à leurs ouailles les discours si intelligents de notre bien aimé Roi.

Mais je m’égare et revenons à notre sermon. Ah ma toute bonne, que notre déception fut grande ! Nous savions que le Cardinal était affligé d’une voix fluette, héritage de sa famille méditerranéenne, mais en ce premier jour de l’automne nous eûmes le sentiment qu’elle s’étiolait avec son âge comme la lumière du soleil en cette saison. Nos oreilles tendues vers l’orateur ne perçurent point de paroles propices à l’édification de notre âme. Le Cardinal se contenta de menacer des foudres de Dieu les quelques fidèles qui pénétrèrent dans la chapelle alors qu’il avait entamé son sermon. Parmi ces retardataires, on comptait Monsieur du Portail, arrivé depuis quelques semaines de sa lointaine Bretagne. Il se révèle peu au fait des usages de la cour et de la capitale, toujours précédé par sa voix forte, plus habituée aux grèves de l’Armor qu’aux salons parisiens. Du retard des fidèles, le Cardinal, en peine de veine, tenta d’élargir son discours aux cas des courtisans qui trop souvent arrivent au lever ou au souper de Roi alors que sa Majesté les a bien entamés. De Membrini s’essaya ensuite à quelque élévation de l’esprit. Mais toutes ses tentatives furent vaines.

Le Cardinal nous semblait abandonné par le Seigneur, dépourvu du souffle paraclet, pour tout vous avouer, ennuyeux…
A maintes reprises mes yeux se fermèrent et mon âme s’envola vers vous qui êtes si loin de mon cœur. Enfin «l’amen» tant attendu résonna sous les voûtes de la chapelle royale et la Comtesse de Lefeuvre se retint avec peine d’applaudir des deux mains le Cardinal, se croyant au théâtre, car elle avait bu ses paroles comme un élixir d’amour. L’office se termina dans la monotonie et dès que «l’ite missa est» retentit, je quittai la chapelle, fuyant la cour qui s’empressa autour du Cardinal dont les paroles indigentes avaient ranimé ce méchant mal de tête qui m’afflige depuis votre départ lorsque je m’ennuie.

En quittant le collège de Clermont pour regagner mon carrosse, j’aperçus le Comte de Bernattaque qui sortait précipitamment de l’édifice si pâle que je le crus souffrant. Je ne sus s’il était comme moi désolé de ce qu’il avait entendu ou si une sourde douleur habitait son âme tourmentée.

Je vous embrasse comme je vous aime, de tout mon cœur.