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29/06/2011

Grand-mère n'est pas contente

 Pour Tsilavina Zafindravaka qui m'a raconté cette histoire qui serait survenue dans sa maison familiale de Tananarive

 

             Il pleut sur les tôles qui couvrent la maison d’Anjanahary. Ces tôles sont si vieilles et si rouillées qu’elles sont percées de mille trous. Alors, pour recueillir l’eau qui passe au travers de cette passoire, on a disposé sur le plancher du grenier des casseroles, des boîtes de conserve vides, des seaux et toutes sortes de récipients destinés à contenir l’inondation et qu’il faut vider régulièrement pendant la saison des pluies, de décembre à mars. Car quand il pleut sur les hauts plateaux de Madagascar, ce n’est pas du crachin breton. Des grosses gouttes tièdes se précipitent  vers le sol et trempent tout ce qui les croise : les passants imprudents, les animaux égarés et les grosses araignées suspendues à leurs toiles.

 

 

madagascar,tananarive

Les grosses araignées de Madagascar 

 

 

         Cette nuit dans la grande maison d’Anjanahary à Tananarive le tintamarre des récipients s’ajoute à celui des gouttes d’eau qui s’abattent sur le toit. Mais ce tintamarre régulier de la pluie tropicale s’accompagne d’un autre bruit qui vient troubler la quiétude de la nuit. Des tiroirs de commodes s’ouvrent et se ferment bruyamment alors que toute la maisonnée est au lit. Des portes d’armoire grincent sur leurs gonds. On dirait que quelqu’un cherche quelque chose.

 

            Ces bruits sont si étranges que personne ne dort plus. Tous sont aux aguets et pensent qu’un voleur est en train de fouiller le rez-de-chaussée de la maison profitant de l’obscurité et de la pluie battante pour chaparder quelque maigre bien.

 

            Alors, Vola*, le courageux fils aîné de la maison, sort de sa chambre sans bruit et à pas de loup descend l’escalier en prenant soin de ne pas faire grincer la 6ème marche, celle qui doit être réparée depuis des lustres. Arrivé au rez-de-chaussée, armé d’une vieille canne, il glisse de pièce en pièce pensant à chaque instant se retrouver nez-à-nez avec un voleur. Mais, à son grand étonnement, personne. Seul le chat de la maison vient à sa rencontre et se frotte contre ses jambes en miaulant. « Ah ! Si les chats pouvaient parler, on en saurait plus sur la vie des maisons ! » pense Vola.

 

            Il s’assoit un instant dans le vieux fauteuil au coin de la cheminée. Et soudain, le tiroir de la commode claque, refermé brutalement par une main invisible. Et puis la porte de l’armoire grince. Vola est pensif. Une force inconnue manipule ces meubles. A Madagascar, c’est un phénomène fréquent. Certaines maisons des hauteurs de Tananarive sont depuis longtemps inhabitées car inhabitables. On les dit hantées. Alors elles restent vides. Vola se demande qui peut bien être derrière ces mouvements de tiroirs et de portes à la recherche d’un objet qui lui appartient. Qui avons-nous enterré récemment ? Grand-mère Rakota. Alors il faut vérifier qu’elle est bien partie dans son tombeau avec tout ce dont elle avait besoin pour son séjour dans l’au-delà, comme les pharaons d’Egypte. N’aurait-on pas oublié de poser à ses côtés un objet familier ? L’électricité a été coupée par la pluie battante et Vola se munit d’une lampe torche pour inspecter les commodes et les armoires. Et soudain il tombe sur le dentier de grand-mère Rakota. « C’est donc cela qu’elle vient chercher, son dentier. Rien d’autre. On va le déposer dans son tombeau à ses côtés. »

 

            Dès le lendemain matin, ce fut chose faite. Et la nuit suivante aucun bruit étrange ne vint perturber la tranquillité de la maison d’Anjanahary.

 

            Les esprits rationnels me diront que tout cela n’est que conte pour les enfants. Sans doute. Mais les enfants ont beaucoup de chance de croire aux histoires qu’on leur raconte. Et les adultes qui savent préserver leur âme d’enfant ont un grand privilège.

* Vola : prénom malgache qu'on peut traduire par la force ou l'argent, ou les deux