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22/07/2011

Lettre de la marquise de Sévigné. De Varsovie à Cracovie.

 

15 janvier 1681

 

 

 

Ma toute bonne,

 

C’est par un froid glacial que nous entreprîmes notre périple de Varsovie à Cracovie, première étape de ce voyage de notre retour au royaume de France qui devait nous conduire à Venise, trajet que parcourut notre bon roi Henri III voici un siècle lorsqu’il quitta son royaume de Pologne pour rejoindre Paris. Cette route qui n’est pas directe, loin s’en faut, offre l’avantage d’une traversée aisée des Alpes et permet de rallier rapidement un climat plus doux que celui qui règne en hiver dans les grandes plaines du nord de l’Europe.

          Ah ma toute bonne, que j’ai eu froid ! Quand notre attelage quitta le château du prince Jarocin, les fers de nos chevaux crissaient sur la glace mêlée de neige et les roues de notre carrosse stridulaient. La Ventière m’expliqua que lorsqu’il fait très froid en ces contrées septentrionales la neige devient si dure qu’elle crisse quand on la foule. Heureusement que le prince Jarocin, toujours aussi généreux, nous avait offert de superbes manteaux : fourrure de loup pour Jean de la Ventière et de marte, d’hermine et de menu-vair pour moi. Avec pour nous deux, de superbes chapkas du même poil. Nous étions superbes et sous cet accoutrement je me trouvai soudain rajeunie. L’air froid et très sec de l’hiver polonais fouette le sang et les nerfs. La belle lumière que provoque la réverbération du soleil sur les immensités de neige stimule l’esprit.

                  Nous quittâmes enfin  la plaine monotone qui entoure Varsovie et qui donne le sentiment de se déplacer au milieu de nulle part et nous abordâmes les collines qui annoncent l’arrivée à Cracovie. La première capitale de la Pologne est magnifique. Nous logeâmes sur la Grand-Place du rynek glowny, le grand marché. Et oui, ma toute bonne, je connais quelques mots de polonais désormais.  Soyons modeste, cette langue est bien difficile à apprendre surtout pour une cervelle vieillissante comme la mienne. Les mots me rentrent par une oreille et ressortent par l’autre. Mais elle est si belle à écouter. La mélodie des phrases et la délicatesse des sons font un bruissement très doux aux oreilles qui savent écouter et je rêvais que le prince Jarocin me parlât à l’oreille, ce bel homme jeune et vigoureux… Mais je m’égare… La langue polonaise doit être douce susurrée à l’oreille des amoureux ! Me voilà retournée en mon jeune temps quand des gentilshommes vigoureux m’entouraient de leurs ardeurs sur la place des Vosges, à Paris. Ah, j’en frissonne !

                 Sur le rynek, nous visitâmes la basilique Sainte-Marie et la sukiennice ou halle aux draps si pittoresque. Nous fîmes un pèlerinage au Wawell, la colline royale où dorment pour l’éternité les rois de Pologne en la cathédrale Saint-Stanislas-et-Venceslas. Je fus surprise de découvrir à l’entrée de ce lieu de culte d’étranges objets suspendus au-dessus du portail.  En nous approchant avec la Ventière, nous réalisâmes qu’il s’agissait d’os, oui, des os énormes et attachés aux parois par de lourdes chaînes métalliques. La Ventière, dont vous connaissez la curiosité à pau près égale à la mienne, c’est peu dire, demanda à un prêtre qui passait par là de quoi il s’agissait.

 

-         Ce sont des os de mammouths, expliqua le religieux homme, des os placés là pour protéger la cathédrale des puissances du mal. S’ils venaient à tomber, Cracovie serait détruite. Selon la légende, bien sûr. Mais la sainte-église catholique sait composer avec ces superstitions. Tout particulièrement en ce royaume de Pologne où la croyance en Dieu s’exprime très souvent par une piété quelque peu excessive. Vous le savez, notre royaume se trouve aux marches de l’Europe et vers l’est vivent des peuples barbares qui depuis toujours menacent nos ouailles. Les Tatars ont laissé ici un souvenir épouvantable. Si vous en avez le loisir, rendez-vous en l’église de Sandormierz sur les bords de la Vistule et vous y contemplerez des fresques édifiantes montrant les ravages commis par ces hordes sauvages venues d’Asie centrale : viols, assassinats, incendies, seront sous vos yeux effarés.

 

-          Merci mon père, répondit la Ventière. Le royaume de France est depuis des siècles l’ami du vôtre. Notre roi vous sait aux postes avancées de la chrétienté catholique. Il vous sait menacés pat les orthodoxes de Russie et les musulmans de l’empire ottoman.  Nous serons toujours à vos côtés.

 

               Sur ces bonnes paroles, et après quelques signes de croix, le prêtre s’éloigna et nous poursuivîmes notre visite. La Ventière rencontra quelques diplomates autrichiens dans le palais du Wawell. Ma foi, ils avaient l’air  de se sentir comme chez eux dans cette ville. Je ne suis pas stratège, mais je ne serais pas étonnée qu’un jour cette convoitise de l’Autriche ne se concrétise pas par une annexion…

             Après toute cette déambulation, nous revînmes sur le rynek et nous soupâmes d’une bonne zupa appelée zurek (dite jourek ma toute bonne, si vous voulez faire la Polonaise). Cette soupe à base de farine fermentée est  servie avec un œuf dur dans un pain creusé. Et nous terminâmes par des pâtisseries, un jablecznik  pour la Ventière, un feuilleté aux pommes délicieusement parfumé à la cannelle, folie de l’Europe centrale, et pour mon tendre estomac un sernik au fromage blanc. Le tout arrosé d’une compote, macération de fruits dans de l’eau, un peu fade à vrai dire, mais qui fait les délices  des Polonais.

               Quand je gagnai ma chambre, chauffée par un poêle énorme couvert de faïences,  j’étais bien lasse. Toutes ces lieues parcourues en carrosse me brisent les os. Mais je fais comme si j’avais 20 ans pour honorer la compagnie de la Ventière, si précieuse. Il me racontait au souper combien certains de ses contemporains l’étonnent. Si tournés vers eux-mêmes, si occupés par leur personne, qu’il lui semble qu’ils ont les yeux tournés vers leur for intérieur et non point vers le monde pourtant si magnifique à contempler. Pour divertir la Ventière, toujours prompt à l’observation critique des humains, je lui dis que nous pourrions recommander à notre ami Jean de La Fontaine d’écrire une fable à ce sujet. Nous lui proposerions ce titre : L’autruche, l’autruchon et l’araignée. Drôle d’attelage, me direz-vous ma toute bonne. Mais ouvrez les yeux et vous verrez autour de vous mille de ces combinaisons improbables. L’autruche et son fils l’autruchon, la tête enfoncée dans le sable car ils ne veulent rien voir, rien. Et l’araignée qui en profite pour tisser ses fils autour de ces deux âmes en perdition et les maintenir dans sa toile mortelle. Et grâce à ces âmes comme mortes attirer les mouches dont elle se nourrit. Voilà ce qui arrive « aux-yeux-en-dedans » dirait la morale. Le pire est que bien souvent ils courent à leur perte avec une envie qui ne manque pas de surprendre.

 

Ma chandelle se meurt. Les cloches de Sainte-Marie carillonnent à merveille et me poussent au sommeil. Mes songes seront peuplés de votre sourire, soyez-en certaine. Ma prochaine lettre vous parviendra de Venise, si Dieu veut bien nous y conduire à bon port.

 

Je vous embrasse comme je vous aime.