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07/01/2012

La fenêtre ouverte

Quand Kotoko se retrouve sur la cheminée, il se dit que les grilles magiques du parc de Montsouris lui ont joué un drôle de tour. La pièce où il se trouve est vide et calme. La fenêtre est ouverte. Seule une rumeur persistante monte du plancher. Des livres sont ouverts sur un bureau, des livres de classe. Il doit s’agir de la chambre de deux écoliers ou de deux lycéens. Car il y a deux bureaux, disposés symétriquement de chaque côté de la cheminée. Et en face deux lits séparés par une petite bibliothèque. La fenêtre est ouverte mais un voile blanchâtre empêche de voir au loin. C’est comme si un immense rideau de tulle avait été placé devant l’ouverture, masquant l’horizon.

Fenêtre ouverte.jpg

Chambre, Savenay (Loire-Atlantique), années 1960

 

Soudain un bruit de pas se fait entendre. Le plancher grince de toutes ses lattes. Et un garçon entre dans la pièce sans prêter attention à Kotoko. Comme si ce dernier était invisible. L’enfant revient de la cuisine avec son goûter : une belle banane dans la main droite et une grosse tranche de pain couverte de beurre dans la main gauche. Kotoko en salive !

L’enfant contourne le bureau, négligeant les nombreux livres qui semblent l’attendre. Il s’approche de la fenêtre ouverte, appuie ses deux coudes sur le rebord, et commence à déguster le fruit dont le goût sucré se mêle au goût salé du beurre. Du haut de la cheminée Kotoko regarde cette scène d’un calme étonnant. Il remarque que depuis que l’enfant est accoudé à la fenêtre, le voile de tulle est devenu beaucoup moins épais. Il donne l’impression de se déchirer et de laisser apparaître peu à peu un paysage immense. La fenêtre de la chambre est ouverte sur le large. Celui des terres que traverse le fleuve avant de se jeter dans l’Atlantique. Le large de l’océan, vide et mouvant, est trop lointain, il se perd dans l’horizon vers l’ouest.

En se penchant à sa fenêtre, l’enfant a ouvert le paysage comme on ouvre un livre. Son regard parcourt le jardin avec en son milieu un immense cerisier. Puis sautant par-dessus le mur qui clôt le potager, il descend jusqu’à la voie ferrée guettant le passage d’un train et de son panache de fumée.

Paris – Le Croisic.

Paris – Quimper.

Les express se succèdent à heure fixe.

Au-delà de la voie ferrée s’étendent les champs, les bois et les marais qui courent jusqu’à la Loire qui scintille au loin. Étroit à l’est, le fleuve s’élargit vers l’ouest. Dans l’estuaire, l’eau douce de la Loire et l’eau salée de l’océan Atlantique se mêlent. Tout au loin, les coteaux de la rive sud du fleuve ferment l’horizon. A droite, brûle la torchère de la raffinerie de pétrole de Donges. Et plus loin l’enfant aperçoit les bateaux des chantiers navals de Saint-Nazaire.

Kotoko est étonné. Il est étonné par le regard de l’enfant qui scrute chaque parcelle de ce paysage où l’eau et la terre se mêlent. Cet enfant qui observe les passages des trains et leurs horaires. Qui guette la descente ou la remontée des cargos sur le fleuve. Et qui déguste sa banane avec son pain beurré.

Son goûter terminé, l’enfant se retourne,  salué par les martinets du soir qui commencent leur chasse aux moucherons en guise de dîner. Leurs cris stridents couvrent la rumeur qui monte du plancher. Ni les cris des martinets qui frôlent la fenêtre ni la rumeur persistante ne dérangent l’enfant qui se penche sur ses livres et entame son étude du soir.

Kotoko se fait discret. Il se dit que cette fois il a effectué un double voyage : non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps. Grâce aux grilles magiques du parc de Montsouris, il a parcouru 400 kilomètres vers le soleil couchant depuis Paris et s’est déplacé 50 ans en arrière, s’installant provisoirement dans le mitan du siècle dernier. Il a compris en observant le calendrier posé sur l’étagère remplie de livres qu’il avait quitté l’année 2012 pour revenir en 1963. Il a également compris que la rumeur venait de la classe située sous la chambre car la cloche de l’école ayant sonné, les élèves sont sorties en riant dans la cour de récréation.

Tout est si calme qu’il ose descendre de la cheminée, grimper sur la chaise où est installé le garçon, et se blottir contre son cou avec tendresse. Cette fois, le garçon, qui ne voyait pas Kotoko, sent les petites épines du hérisson qui lui dit : « Je m’appelle Kotoko, le hérisson qui voyage. Je ne vais pas te déranger longtemps. Je te donnerai seulement un conseil avant de te quitter : garde les yeux ouverts et ne te fatigue jamais de contempler le monde qui t’entoure. »

Le garçon n’eut pas le temps de dire « ouf ». Kotoko était déjà reparti. Longtemps il se demanda s’il n’avait pas rêvé, lui l’enfant aux songes. Mais la petite piqûre d’épine dans son cou lui prouvait que non. Et toute sa vie il n’eut de cesse d’admirer le monde, comme Kotoko le lui avait conseillé.   

 

 

 

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