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17/12/2017

"C'est que du bonheur !"

Cette expression est très usitée depuis quelques années et à tous propos. A la sortie d’un concert de Johnny Hallyday (Ah, c’est vrai, j’avais oublié,  il est mort et ne donnera plus de concerts… !), à la réception d’un colis livré par Amazon, devant un plat dans un restaurant fooding (?), « c’est que du bonheur » !

L’expression n’est pas correcte sur le plan grammatical : il  faudrait dire « ce n’est que du bonheur ». Mais toute langue a une tendance naturelle à la paresse et à l’oral on se passe aisément de la première partie de la négation qui complique l’énonciation. Passons.

Je trouve triste que disposant d’une langue aussi riche en vocabulaire que la nôtre, maints des Francophones en soient réduits à répéter sans fin et dans toutes les circonstances cette expression qui ne veut rien dire. En effet, quoi de plus fragile et de plus éphémère que le bonheur. Cette notion a fait l’objet d’innombrables développements en littérature et en philosophie. Il en ressort que cet état est par essence fugitif et que sa brièveté en fait le prix. Qu’il s’agit plus d’une quête que d’un état. Alors « que du bonheur » ? De bref et fragile, le bonheur devient à notre époque exclusif (que) et sans fin répété alors qu’il est rare ou n’est plus… Hédonisme (on cherche dans le dictionnaire *), volonté affichée d'apparaître heureux malgré tout et tout le temps, superficialité du commentaire (« Que dire d’autre ? Je n’ai ni les mots pour cela ni le temps"), conformisme, esprit moutonnier. Et n’oublions pas le sourire de présentateur de M6 qui accompagne cette expression !

Avec ce bonheur formaté, l’énonciateur va vite se retrouver dans « sa zone de confort », autre expression fort répandue et qui elle non plus, ne veut pas dire grand-chose. Confort des pieds ou de l’estomac ? Confort moral ou intellectuel ? On ne sait pas. On est dans une zone, espace mal défini dont on ne connaît pas bien les limites. Zone, c’est ainsi qu’on appelait, au début du 20ème siècle, l’espace libéré par la destruction des anciennes fortifications de Thiers autour de Paris, là où passent maintenant les boulevards des Maréchaux.  Guillaume Apollinaire a écrit un célèbre poème qui porte ce titre. On pourrait dire « il se sent bien » mais la mode médiatico-psychologisante a fait son œuvre et rend plus « technique » son vocabulaire. Sauf qu’il demeure très peu précis et appartient à ces mots ou expressions dits « valises » qui transportent ce que l’on y met en fonction du contexte. 

Dans la même veine, on remarquera « un plat plein de saveurs » (Lesquelles ?  Ce serait trop demander), « rapport de pouvoir », et aussi l’emploi exclusif par les cuisiniers de la télévision et de la radio du verbe « travailler ». Ces braves gens travaillent leur pâte, la viande, les légumes, les sauces, les poissons, bref tout ce qui leur tombe sous la main. Je leur conseille de chercher des synonymes qui rendront plus attrayantes leurs ennuyeuses émissions culinaires. A vos préparations messieurs et dames !

Pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir ce thème, je pense que l’ouvrage de Laurence Devillairs Un bonheur sans mesure (Albin Michel) est tout indiqué. Il a été présenté ce matin du 17 décembre 2017 sur France Inter.

« Ne serions-nous pas devenus des forçats du bonheur obligatoire ? Ne risquons-nous pas l’épuisement à suivre avec sérieux ce régime imposé des petits plaisirs ? Dans cet essai vif, Laurence Devillairs invite à s’affranchir de la fascination pour le moment présent et à oser le bonheur en grand. Car l’horizon est toujours plus vaste que nous l’imaginons. Une vie heureuse doit s’écrire en majuscule et en couleur.

En convoquant des pages flamboyantes de la philosophie, ce livre donne sens à l’espoir, cet élan qui nous porte vers demain et nous permet d’obtenir plus que ce que nous désirons. C’est une véritable expérience philosophique qui consiste à conquérir plutôt qu’à consentir. »