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19/06/2012

Jean de la Ventière visite la grande mosquée de Kairouan

Aux Rochers le 21ème jour de juillet 1681

 

Ma toute bonne,

 

Je rentre tout juste d’une visite qui m’a coûté bien du désagrément. Je ne pouvais pourtant  point m’y soustraire. A supposer que je l’eusse pu, soyez sûre que je serais restée aux Rochers.

Vous souvenez vous des Delannoy ?  Je ne pense pas que votre mémoire se soit encombrée de ces tristes bourgeois dont il me faut pourtant supporter la compagnie une fois l’an. Le lin et le chanvre ont bâti leur fortune et leur fabrique de draps est prospère. Ils fournissent maints régiments de l’armée de notre bon roi. Mon défunt époux, qui avait le sens des affaires à défaut de m’être fidèle, avait placé chez eux quelque capital, décelant que ces Delannoy appartenaient aux gens industrieux et honnêtes. Bien lui en prit car la fabrique Delannoy me verse chaque année un revenu non négligeable. Ces tisserands sont installés à Laval dans un petit hôtel particulier qu’ils ont acheté à un aristocrate ruiné par le jeu. Leurs ateliers jouxtent la Mayenne qui leur apporte l’eau pour le rouissage et la force pour les métiers à tisser. Pour me remettre les écus qu’ils me doivent, les Delannoy m’invitent chaque été. Et je suis à cette occasion toujours aussi surprise par ce couple qui offre une particularité étonnante. On le dirait composé d’un frère et d’une sœur. Il n’en est rien fort heureusement. Mais ils ont deux corps semblables, longs et émaciés, de tailles à peu près identiques. Outre ces corpulences si proches, leurs visages résonnent l’un dans l’autre. Têtes petites perchées au sommet de longs corps, mentons fuyants, bouches amères aux lèvres tendues vers le bas, nez fins et pointus. Seuls leurs yeux diffèrent. De fouine pour le mari car enfoncés, petits et mobiles. De biche pour l’épouse par leur taille, mais fixes et noirs. Sans expression.

Ils sont tristes comme des hiboux nos Delannoy. Toujours pressés comme des rats. Je me demande bien pourquoi ils passent le plus clair de leur temps à scruter leur horloge et à lui reprocher de ne pas écouler plus vite les minutes de ses heures. Ils ne se sont point départis de leurs vieilles habitudes d’artisans drapiers et sont demeurés réglés sur les horaires de leurs ateliers, tout enrichis qu’ils sont. Quoi qu’il en soit, leur ressemblance morale et physique est troublante. Ce sont-ils choisis parce qu’ils sont la copie l’un de l’autre, comme des jumeaux ? Je ne le pense pas car de nos jours les époux ne se choisissent guère. Les parents font les mariages au gré de leurs intérêts. Peut-être alors est-ce la durée de leur vie commune qui a induit cette similitude ?  

Revenue aux Rochers avec mes écus bien rangés dans mon escarcelle, je trouvai la Ventière de retour de sa promenade vespérale avec sa fidèle jument Nyctalope. Vous allez penser que je saute du coq à l’âne mais je tiens à vous écrire le dernier épisode du récit du séjour de Jean en Tunisie. Je vous sais férue de nouveautés et le récit de Jean va vous enchanter.

 

« Avant de quitter Kairouan, je m’en fus visiter la grande mosquée, dite aussi Djamâ-Sidi- Oqba. Hassan me guidait comme les jours précédents. Quand nos ancêtres entreprirent la construction de Notre-Dame-de-Paris, la mosquée de Kairouan était érigée depuis six siècles. Imaginez une forteresse ceinte de hauts murs blanchis à la chaux, éblouissant au soleil. Puis l’ombre d’une galerie qui sur trois côtés ferme une immense cour dallée. Face au minaret, lourd et puissant comme nos tours du Moyen-Age, se trouve la salle de prières dont le toit est porté par une forêt de colonnes dont nul ne s’est risqué à les compter, de peur de devenir aveugle. Toutes en granit ou en marbre, toutes issues des anciennes villes romaines, elles ont trouvé ici une seconde vie. Une atmosphère de piété saisit le visiteur dès qu’il pénètre dans la salle de prière. Les tapis alignés sur le sol étouffant le moindre bruit, la pénombre, le jeu des colonnes se masquant l’une l’autre et découvrant sans fin un espace nouveau, tout conduit au recueillement, à la sérénité de l’âme. Hassan dut me tirer de ma méditation pour me conduire dans la vaste cour et plus particulièrement vers une colonne de galerie, surmontée d’un chapiteau aussi ancien qu’elle.

-          Regarde bien Jean. Que vois-tu gravé sur ce chapiteau ?

Je n’en crus pas mes yeux. Une croix. Une croix chrétienne. Ce chapiteau provenait donc d’une antique basilique byzantine quand la Tunisie était chrétienne. Inattention des bâtisseurs ? Méconnaissance des signes chrétiens ? Indifférence ? Ou tolérance ?

-          Hassan, dit la Ventière, il me revient que dans le Haut-Languedoc que je traversai voici quelques mois, je fis une halte au pied de la chapelle de Saint-Pierre-de-Rhèdes non loin des rives de l’Orb. Cette chapelle bâtie par de pieux moines offre au visiteur curieux une particularité aussi étonnante que la croix de la mosquée de Kairouan. Une porte latérale s’ouvre au sud du bâtiment, elle est encadrée par deux antiques colonnes elles aussi d’époque romaine. Elle est surmontée d’un linteau sculpté d’étranges motifs géométriques. En y regardant de plus près, ces motifs reproduisent deux lettres de l’alphabet arabe. Alef et lam. Deux lettres qui rassemblées célèbrent la gloire d’Allah. Quel artiste musulman s’est-il arrêté en ce coin reculé du Languedoc pour graver ces lettres ? Comment ont-elles pu traverser plusieurs siècles sans être effacées ?  Ont-elles été protégées par l’ignorance des moines et des fidèles, certains de ne voir là que de purs jeux géométriques ? Mais leurs regards se posaient-ils jamais sur ce linteau ?  Tant de nous ont les yeux tournés en-dedans !

Marquise j’arrête là mon récit de peur de vous rabattre les oreilles. Le retour vers Tunis, la traversée de la Méditerranée furent passionnants. Mais ils ne méritent pas une attention spéciale. »

Ma toute bonne, Jean sait nous montrer les hommes et les femmes en mouvement. Il sait nous dire que ceux que nous croyons éloignés de nous sont souvent plus proches que nous l’imaginons.

Je vous embrasse comme je vous aime, de tout mon cœur. Vous êtes loin de mon âme dans votre château de Grignan mais à chaque instant le souffle de votre respiration vient frôler mes joues.

 

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Le linteau (détail) de la porte sud de la chapelle Saint-Pierre-de-Rhèdes, Lamalou, Hérault

 

 

 

 

 

29/04/2012

Jean de la Ventière à Kairouan

Les Rochers, le 5ème jour du mois de juillet 1681

 

Ma toute bonne,

 

Depuis l’arrivée de Jean de la Ventière au château des Rochers, les journées s’écoulent paisiblement. Il a dans la tête maints souvenirs de voyages et il nous les livre comme s’il lisait un livre. La marquise du Plessis, cette voisine dont la peau attire les puces, en est tout esbaudie. Elle se demande comment Jean peut disposer d’une mémoire aussi vaste et précise. Il faut dire, sans mettre en branle mon penchant pour la médisance, que le plus lointain des voyages de cette pauvre marquise fut pour Vitré qui n’est séparée des Rochers que par quelques lieues. Et, que je sache, la Plessis n’a point lu beaucoup de livres qui permettent à l’esprit de vagabonder quand le corps est au repos.

Pour notre plus grand plaisir, et pour agrémenter les longues après-midi pluvieuses de ma chère Bretagne, Jean a poursuivi  le récit de son périple en Tunisie. Il n’a séjourné que quelques semaines à Tunis pour négocier le rachat des deux demoiselles enlevées sur la Méditerranée et retrouvées dans un harem. Son devoir accompli, Jean décide de se rendre à Kairouan où fut édifiée voici des siècles une mosquée fameuse qu’il voulait admirer de ses propres yeux. La route vers Kairouan se dirige dans un premier temps vers le jebel Ressas avant de s’orienter vers le jebel Zaghouan qu’elle finit par laisser sur sa gauche avant de franchir un col au pied du jebel Fkirine. Je ne sais trop pourquoi Jean prend grand soin de nommer toutes ces montagnes que probablement je ne verrai jamais. Je lui ai posé la question. Il s’agit pour lui de nous rendre sensibles à la magie de ces noms. Qu’il eût dit « montagne » et non « jebel »,  le charme de son récit n’eût point été le même. Je vais d’ailleurs vous rapporter ses propos le plus fidèlement que ma défaillante mémoire me le permettra. Vous en serez ainsi vous-même, ma toute bonne, enchantée.    

"Les montagnes franchies, nos chevaux dévalent vers des steppes immenses. Le paysage vers le sud change du tout au tout. Finie la magie des pentes boisées et des sources qui chantent. Ce ne sont que plaines brunes ou blanches, sèches,  où le regard ne se pose que sur de rares arbustes, parfois un palmier. Croyez-moi, mes amis, dans un tel vide, vous avez le temps de réfléchir, comme sur un bateau lors d’une longue traversée. Le plus surprenant fut pour moi de découvrir d’innombrables cactus qui ressemblent à des arbres tant ils sont grands. Ces monstres végétaux forment des haies impénétrables et font les délices des chameaux, voire des ânes lorsqu’ils sont hachés. Les dromadaires  les croquent, épines comprises, comme notre marquise de Sévigné croque des friandises au chocolat. Ces cactus donnent des fruits que les habitants des campagnes ne prisent guère. Pourtant ces figues de barbarie qui se vendent à Tunis par charrettes entières. 

                                                                                                                                             Vous imaginez mon impatience d’arriver à Kairouan. J’avais toute confiance en mon guide, Hassan, mais j’avais envie de me désaltérer et de secouer toute la poussière qui s’accumulait sur mes vêtements. A peine franchis les hauts remparts qui entourent la ville, nous descendîmes de nos montures pour nous précipiter dans un café. Après les plaines éblouissantes, le bleu du ciel inondé de lumière, pénétrer dans un intérieur obscur me procura un grand repos aux yeux. Quel plaisir que celui de l’ombre après les griffures du soleil ! Nous nous allongeâmes Hassan et moi sur des nattes munies de quelques coussins pour reposer nos nuques. Quelques hommes (les femmes ne sont pas autorisées en ces lieux) vêtus de burnous, avec parfois une chéchia rouge ou un turban sur la tête, devisaient autour de nous, adossés aux colonnettes peintes qui soutenaient les voûtes en arc du toit. Derrière un simple muret se préparaient le café et le thé, à même des charbons ardents. Après un grand verre d’eau bien fraîche, nous dégustâmes un café mêlé de beaucoup de marc. Hassan me dit que certaines femmes savent lire l’avenir dans ce marc. Je ne crois guère à ces superstitions et je préférais l’interroger sur les nombreux regards indiscrets, à mon idée du moins, insistants, selon mon éducation, qui se posaient sur nous. Ces regards n’étaient point du tout malveillants mais ils m'intriguaient. Je fis part de mon observation à Hassan qui éclata de rire. Il me confia que maints de ses frères, comme tout mohametan appelle son prochain, sont dotés d’une grande curiosité et aiment échanger avec les étrangers. Rassuré qu'il ne s'agissait point de regards espions, je confiais à Hassan combien ma fatigue était grande et nous nous dirigeâmes vers un vaste caravansérail où nous pûmes, enfin, prendre du repos. Nous remîmes au lendemain la visite de la grande mosquée. Et c’est bercé par un air de malouf que je tombai dans les bras de Morphée…"

Ma toute bonne, je vous réserve la suite du récit de Jean bien au chaud dans ma cervelle. Je sais votre esprit fureteur et ne le priverai point des derniers épisodes de la relation de la Ventière. Vous constatez, ma chère âme, après la Pologne et Venise où je fus avec Jean, combien le contraste est grand avec cette terre africaine. Mais je sais par expérience, et en écoutant mon ami le marquis, qu’ici aussi bien que là-bas la tendresse des hommes et des femmes est la même. Ici elle s’exprime par une touffe de jasmin, là-bas par une rose ou un brin de muguet.

Je vous laisse en vous embrassant comme je vous aime, de tout mon cœur.