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22/06/2011

Grand-mère a perdu son dentier

 Pour Aurélie Marsollier-Hoisnard, ma grand-mère paternelle (1900-1981)

 

pays gallo,la couyère,1960

La Couyère, Ille-et-Vilaine

 

 

(En Pays Gallo, vers 1960)

 

 

 

Aurélie et Suzanne, sa fille, ont décidé de se lever très tôt ce matin. Aussi quand sonne l’angélus au clocher de La Couyère, vers 5 heures et demie du matin, et que le premier merle commence à siffler, Aurélie ouvre-t-elle un œil dans son grand lit.

 

Il fait à peine jour, seul un petit rayon de lumière passe au travers des volets fermés. Toute la maisonnée dort. C’est que la chambre d’Aurélie compte 4 lits, sans oublier le lit pliant, horriblement inconfortable et réservé aux hôtes de passage. Aurélie dort seule mais dans chacun des  3  lits restants  dorment deux personnes. 3 fois deux 6. Plus 1 cela fait sept ! Une vraie couvée de poussins !

 

Vite levée, vite lavée, vite habillée, Aurélie réveille Suzanne qui aurait aimé prolonger son rêve. Mais on est jeudi et il faut aller au Petit trou laver le linge sale. Le petit trou c’est la mare située pas très loin de la maison. Après un bol de café bien mélangé de chicorée, on rassemble le linge sale. On le charge sur la brouette. On pousse la brouette sur la petite sente qui longe les maisons puis les jardins, passe devant le puits, laisse les toilettes dans leur cabane en bois sur la gauche, et conduit au Petit trou *.

La maison d'Aurélie, au milieu 

pays gallo,la couyère,1960

Le puits

pays gallo,la couyère,1960

Arrivées au bord de la mare, les deux femmes placent leurs boîtes à laver au bord de l’eau et s’agenouillent, les jambes protégées de l’eau froide par la caisse en bois. Et elles commencent à tremper le linge, à l’imprégner de savon de Marseille, à le frotter, à le rincer, à l’essorer…

 

Soudain, un plouf discret. Aurélie pousse un cri strident… «  Mon dentier, mon dentier ! » Il lui a échappé. Peut-être bavardait-elle trop avec Suzanne, la tête penchée sur l’eau ? Le dentier est tombé dans l’eau sombre du Petit trou et il a disparu…

 

Aurélie est très contrariée. Elle n’a plus de dents et a vraiment besoin de son dentier pour manger et parler. La stupeur passée, que faire ? Aurélie et Suzanne saisissent  un seau auquel on a fixé un long manche et elles tentent de racler le fond de la mare avec cet instrument rudimentaire. Mais que tenter d’autre ? Elles rapportent des kilos de vase avec le seau emmanché. Et aussi une vieille brosse à dent. Et une vielle boîte de sardines rouillée…

 

Elles sont au bord du découragement quand, soudain, Aurélie croit distinguer une forme familière dans la vase noire. Une dent, puis une autre brillent au soleil. Le dentier émerge de la vase.  « Le dentier ! Mon dentier chéri te voilà retrouvé ! »

 

Aurélie et Suzanne font un signe de croix pour remercier le bon Dieu de les avoir aidées. Aurélie, très sage, attendra de rentrer à la maison une fois la lessive terminée pour laver son dentier et le replacer dans sa bouche.

 

Aurélie fut-elle plus prudente après cette mésaventure ? Parla-t-elle moins en lavant son linge ? Je ne m'en souviens pas. Mais les enfants retiendront de cette histoire que trop parler peut parfois jouer des mauvais tours ! A bon entendeur, salut !

 

* Curieux, ne cherchez pas Le Petit trou, il a été comblé.  

 

    

 

 

 

 

 

14:37 Écrit par Jean Julien dans Histoires à dormir debout | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pays gallo, la couyère, 1960 |

02/06/2011

Poule d'eau

 

Lana et Ewan partagent la même chambre tout en haut de la maison de Nickeriestraat. Ils partagent aussi deux lits superposés. Ewan dort en bas et Lana, qui est sa grande sœur, dort en haut. Après le départ de maman qui a raconté une belle histoire et fait de gros baisers pour dire bonne nuit, Lana et Ewan bavardent, bien allongés dans leurs lits, bien au chaud sous leurs couettes. Et ce soir, Lana a décidé de donner une leçon de français à son petit frère Ewan.

 

-        Ewan, tu répètes après moi et tu articules bien, s’il te plaît. Pou-le d’eau.

 

-        Pou-le-d’eau, répète Ewan en distinguant bien chaque syllabe. Pou-le-d’eau.

 

-        C’est bien, dit Lana.

 

C’est que cet après-midi, au cours d’une belle promenade dans le parc, les deux enfants ont découvert une belle poule d’eau, bien installée sur son nid. Son nid, elle l’avait posé dans le creux d’un pneu tout noir accroché au bord d’un quai pour aider les bateaux à accoster au bord du canal. Poule d’eau protège ses poussins encore trop jeunes pour sortir du nid et se nourrir eux-mêmes.

 

Poule d'eau.jpg

 

 

Après la petite leçon de français, Lana demande à Ewan s’il a passé une bonne journée à la crèche car elle va maintenant à l’école maternelle. Le frère et la sœur sont donc séparés après des années passées ensemble. Ewan ne répond pas à la question de Lana. Lana, d’une voix douce, demande :

 

-        Dors-tu, Ewan ?

 

Pas de réponse. Lana en conclut que son frère s’est assoupi. Et elle aussi décide de partir dans le monde des rêves.

 

Et c’est à ce moment-là que les mots commencent à danser dans la chambre des enfants. « Pou-le-d’eau » s’envole vers le plafond, « tramway » et « tram » tourbillonnent au-dessus de la commode. « Avion » décolle enfin… Mais « tu dors ? » veille sur toute sa petite famille et demande à tous ces mots remuants de se calmer et de laisser les enfants dormir. Chacun alors se pose dans son coin préféré et se repose.

 

Ewan et Lana, si vous les cherchez bien, vous les trouverez tous ces jolis mots endormis dans votre chambre. C’est la promesse d’un amoureux des mots !   

 

09:52 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (0) |

30/05/2011

Allez en Tunisie !

J'encourage tous ceux qui le peuvent à se rendre en Tunisie dans les mois qui viennent. Ils seront bien accueillis et ne le regretteront pas. Je relaie sur mon blog la campagne de publicité qui invite à séjourner dans ce pays charmant.

Pub Tunisie juin 2011.jpg

12:41 Écrit par Jean Julien dans Tunisie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tunisie, dépaysement, vacances |

29/05/2011

Poule d'eau

                                                                                                                                                  

 

Poule d'eau.jpg

 

Lors de mon dernier séjour à Amsterdam, Ewan a découvert les poules d'eau. Au-delà de l'oiseau, il aime ce nom et le prononce avec une gourmandise évidente : "pou-le-d'eau" clame-t-il lentement avec satisfaction. Il aime les sonorités de ce nom. Je lui envoie la photo d'une poule d'eau anonyme qui fera très bientôt l'objet d'une nouvelle histoire pour lui et sa soeur Lana, bien sûr.

08:12 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (1) |

27/05/2011

Le printemps tunisien

 

 

Révolution tunisenne janvier 2011.jpg

 

Photo de Nicolas Mathias

 

Cette photo, que j’ai trouvée dans le dossier que France-Inter consacre à la révolution tunisienne sur son site internet, m’a immédiatement arrêté. J’y reviens régulièrement. Elle me parle. J’ai vécu quatre ans en Tunisie. J’y retourne souvent. C’est un peu mon deuxième pays. Je m’y sens chez moi ou presque.

Le jeune homme au premier plan qui fait face à ce qu’on imagine être un cordon de police m’est familier. Non pas que je le connaisse particulièrement. Mais j’ai tellement fréquenté, côtoyé ces jeunes tunisiens, que je le devine. L’indispensable casquette à l’envers avec sa griffe (Lacoste ?), le petit blouson, le pantalon en jean serré, les chaussures de sport (à trois bandes ?). Tout y est. L’uniforme des jeunes tunisois, qui comme leurs aînés,  sont conventionnels  voire conformistes dans leur habillement. Ce garçon interpelle les forces de l’ordre. Il n’a pas peur. Il défie l’ordre les bras jetés en arrière, le bras gauche entouré d’un drapeau ( ?), le torse légèrement bombé. Il donne l’impression de s’offrir en victime : « Allez-y, tirez, visez mon cœur ! »

Prudemment en arrière, à l’abri dans une ruelle, un groupe d’hommes, dont certains masqués, assiste à ce défi. Les regards sont partagés entre le cordon de policiers et le jeune homme qui le provoque. L’un téléphone avec son portable. On les sent immobiles. Ils attendent.

La photo a été prise dans le Tunis européen construit fin 19ème début 20ème.  Les immeubles peints de blanc, pas très bien entretenus, le rideau de fer de la boutique baissé par prudence. Les volets de la fenêtre du premier sont à moitié fermés. On imagine une femme qui de là observe la scène avec effroi. Quelques arbres au fond de la ruelle. Un bon connaisseur de Tunis reconnaîtrait le lieu aisément.

Quelques débris brûlent doucement entre le jeune homme exalté et le groupe prudemment observateur.

La jeunesse a largement porté le mouvement révolutionnaire qui a provoqué la chute du régime de Ben Ali. Cela ne m’a pas étonné. Eduquée, curieuse et courageuse, je savais cette jeunesse capable de révolte. Le jeune homme de la photo est l’essence de cette jeunesse. Il est aussi mon ami Moez, tué en janvier par l’armée qu’il a défiée, aux ordres de laquelle il n’a pas voulu obéir. Il est aussi Hamdi, mort un an avant cette révolution, Hamdi qui étouffait dans la Tunisie bouclée à triple tours par Ben Ali et ses sbires, Hamdi qui est parti sur la mer dans un petit kayak pour rejoindre l’Europe. Rêve fou à la hauteur de son désespoir. Fuir cette prison qu’était devenu pour lui son pays. Il est mort noyé. Il repose au pied de la montagne de Semmama, près de Kasserine, un des foyers du Printemps tunisien.

Jeune homme courageux à la casquette, ton nom est Moez, ton nom est Hamdi.

 

 

 

08:54 Écrit par Jean Julien dans Tunisie | Lien permanent | Commentaires (2) |

22/05/2011

Zouzal, le chamelon de Mauritanie

 

Zouzal Mauritanie.jpg

Pour Oumar, mon ami de Mauritanie

 

Le désert est immense sous le soleil brûlant, la chaleur est piquante comme peut l’être le grand froid.

 

La lumière éblouit Zouzal qui avance difficilement de dune en dune. Le sable coule comme de l’eau sous ses sabots. Il aimerait tant trouver à boire…. Zouzal se sent perdu.

 

Au fil des dunes du grand erg*, il monte, il descend. Il glisse sur le sable et dégringole souvent les pentes sur le derrière. Il a soif.

 

Kotoko, notre ami le hérisson du Ghana, poursuit quant à lui  son voyage au Sahel. Après le pays Dogon au Mali *, il est arrivé en Mauritanie à Kiffa. Et il a foncé vers le nord pour découvrir le grand erg dont il rêvait depuis longtemps, lui le hérisson né dans les forêts humides du Ghana.

 

Et tout à coup, en glissant du haut d’une dune sur ses petites fesses rebondies de hérisson bien nourri, il tombe museau contre museau sur Zouzal qui venait de dévaler la tête et les pattes en avant une pente sableuse. Surpris l’un comme l’autre de cette rencontre improbable, et leur frayeur première effacée, Kotoko demande au chamelon comment il s’appelle.

 

-        Zouzal, répond Zouzal.

 

-        Zouzal ? Zouzal ? Quel nom bizarre ! répète sans cesse Kotoko en marchant aux côtés du chamelon qu’il vient de rencontrer.

 

-        Oui, je m’appelle Zouzal. Et c’est bien normal pour un chamelon comme moi puisque je suis né en Mauritanie et que dans ce pays on emploie le mot zouzal pour désigner un chamelon. Toi, tu viens de me dire que tu t’appelles Kotoko. Quel drôle de nom !

 

-        Cela n’a rien de drôle, au Ghana kotoko signifie hérisson. Tu vois bien que je suis couvert d’épines !

 

Et Zouzal et Kotoko de cheminer ensemble entre les dunes à la recherche d’un point d’eau. Soudain de très gros nuages surgissent à l’horizon. Des nuages qui bientôt masquent le ciel et le soleil. Il fait sombre comme quand la nuit va tomber. La tempête de poussière arrive. Que faire ? Dans les tourbillons de sable qui piquent les yeux et griffent la peau, on perd vite sa route. Kotoko et Zouzal décident donc de s’arrêter là où ils sont et surtout de ne pas se séparer, ils risqueraient de ne plus se retrouver. Les deux amis somnolent en attendant que la terrible tempête passe.

 

Le ciel s’éclaircit. La tempête a disparu. Zouzal et Kotoko se remettent en route sur leurs huit pattes. Zouzal a de plus en plus soif. La poussière qui a pénétré dans sa gorge l’a asséché. Kotoko a un sens de l’orientation infaillible. Il conduit Zouzal vers une oasis où l’eau se trouve en abondance. Et enfin, arrivés au sommet de la plus haute dune, ils découvrent un paysage merveilleux : de l’eau, des arbres, des palmiers dattiers, du blé en herbe… Un vrai paradis. Zouzal se précipite vers l’eau et peut enfin étancher sa soif. Les deux amis vont pouvoir se reposer après leur longue traversée du désert.

 

*Vaste étendue de sable où le vent a modelé des dunes

* Voir Les bouts de bois qui pleurent

08:59 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (0) |

26/04/2010

La pêcherie rêveuse

 

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La pêcherie est rêveuse.

 

Voici bien des années que dressée sur ses quatre poteaux, elle affronte vents et marées.

 

Nul ne se souvient de son édification. Peut-être certains anciens de la pointe de Congrigoux en ont-ils une vague mémoire. Ces anciens qui habitaient près de la lande bordant les falaises. La lande qui alors était déserte et est aujourd’hui couverte de maisons. La lande où l’été vibraient les hannetons. La lande peuplée des cris stridents des martinets au soleil couchant.

 

Oui, quelques anciens ont vu se dresser la pêcherie sur ses quatre poteaux téléphoniques. Ils ont vu la plateforme se consolider, et la passerelle relier la pêcherie au sommet de la falaise.

 

La pêcherie depuis toutes ces années est devenue rêveuse. Du poisson, elle en a pris  dans son filet. Mais aujourd’hui il se fait rare. Les petits éperlans, les orphies moirées, les tacauds, les bars si brillants, les mulets ont déserté la côte trop bruyante à leur goût.

 

La pêcherie rêveuse regarde les vagues qui passent entre ses quatre poteaux. Toujours régulières ces vagues, parfois simples ondulations, parfois hautes, se creusant comme des grottes surmontées d’un panache d’écume.

 

-         Comme elles ont de la chance, pense la pêcherie. Les vagues courent sur la mer des jours et des jours avant d’embrasser la plage de Sainte-Marguerite et les rochers de Congrigoux. Et moi je suis là, immobile, bloquée par mes quatre poteaux cimentés entre les roches. Quel ennui !

 

La pêcherie rêveuse prit alors une décision incroyable. Elle allait partir avec les vagues et courir sur la mer loin de la côte pour éviter de se fracasser sur les rochers.

 

Elle commença par remuer son poteau avant droit. Puis l’avant gauche. Puis ses deux poteaux arrière. Et maladroitement, elle bougea. Elle était si contente et si décidée qu’aucun obstacle ne pouvait l’arrêter.

 

Elle n’avait oublié qu’une chose : le père* Schmidt et le père* Bernard qui pêchaient depuis sa plateforme. Après un instant d’hésitation, elle se dit qu’ils partiraient avec elle comme des cavaliers sur leurs chevaux. Après tout, elle avait quatre poteaux comme un cheval a quatre pattes.

 

Les quelques promeneurs du chemin de la falaise virent alors un spectacle incroyable : la pêcherie de Congrigoux bougea, puis se déplaça sur la mer, d’abord lentement puis à un bon rythme.  Le père Schmidt et le père Bernard tout à leur étonnement eurent un « oh ! » de surprise. Et puis ils se dirent qu’ils allaient découvrir du pays avec leur vieille pêcherie.

 

On ne les a jamais revus. Parfois ils envoyaient une jolie carte postale avec une mer toute bleue et des timbres multicolores. Une carte pour dire à leurs amis qu’après tant d’années d’immobilité, ils étaient heureux de courir sur la mer infinie avec leur amie la pêcherie.

 

* Dans l’Ouest de la France, et particulièrement en Loire-Atlantique où cette histoire se déroule, « père » n’a aucune connotation religieuse. Il désigne familièrement des hommes auxquels on porte de la considération. Idem pour « mère ».

14/04/2010

Marguerite la crique

 

Marguerite la crique

 

 

Marguerite !

La crique !

 

Mais comment peut-on s’appeler Marguerite la crique ?

 

Encore Marguerite la trique on aurait pu comprendre. La trique de Marguerite pour fouetter les enfants pas très sages.

 

Mais il n’y a plus de trique à notre époque. Les enfants sont sages, toujours sages (?).

 

Marguerite la crique ?

 

Marguerite le cirque ?

 

Marguerite la triche ?

 

Non. Marguerite n'en croque que pour une seule crique.

 

Marguerite en croque pour la crique de Sainte-Marguerite. Elle en croque pour cette crique alors on l’appelle Marguerite la crique…

 

Arrêtons-nous là avec tous ces mots imprononçables et descendons vite dans la crique pour nous y baigner… avant d’être croqués par Marguerite !

19:52 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : enfants, histoire, contine, enfant |

30/03/2010

Le chien qui dormait sous la neige

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Le chien qui dormait sous la neige

 

 

 

 

« On peut s’approcher de lui sans le voir…»

 

C’est ce que pensait Kotoko quand il découvrit que sous la neige dormait un gros chien. Seule une oreille noire dépassait d’une bosse toute blanche signalant ainsi la présence de l’animal.

 

Kotoko était embarrassé. Il ne savait pas s’il devait réveiller le chien ou le laisser dormir sous la neige. Le laisser dormir sous la neige présentait un danger. Les chiens sont faits pour vivre dehors. Mais en ce jour de janvier le froid était intense dans les montagnes de Chamonix et si le chien ne se réveillait pas, il pouvait mourir gelé.

 

IMG_2790.JPGKotoko a peur des chiens mais il prit son courage à deux pattes… Il s’approcha doucement de la bosse blanche à l’oreille noire  et appela :

 

-         Le chien, le chien, dors-tu ?

 

Il ne connaissait pas le nom du chien et ne pouvait l’appeler que « chien ».

 

-         Le chien, m’entends-tu ? dit-il plus fort.

 

Rien. Pas un mouvement. Pas un gémissement…

 

-         Le chien, es-tu vivant ? cria Kotoko, très inquiet.

 

Et soudain, la neige sembla trembler. L’oreille noire qui  dépassait de la bosse se redressa suivie d’une deuxième  oreille noire, suivie d’un œil, puis d’un deuxième œil.

 

-         Deux oreilles, deux yeux qui bougent, pensa Kotoko, il doit être vivant.

 

Le chien poussa un long bâillement avant de se redresser sur ses quatre grandes pattes. Il secoua la neige accumulée sur son pelage, remua la queue tant et si bien que Kotoko faillit à son tour disparaître sous les flocons…

 

-         Bonjour le hérisson. Comment t’appelles-tu ? dit le chien.

-         Je m’appelle Kotoko, je viens du  Ghana, je suis à Chamonix pour les sports d’hiver.

-         Kotoko, je te remercie de m’avoir réveillé mais tu ne devais pas t’inquiéter pour moi. Je suis né ici dans la vallée de Chamonix au milieu des plus hautes montagnes d’Europe, les Alpes. Je suis habitué au froid, à la neige et je comprends que toi qui viens d’Afrique et d’un pays où il fait chaud toute l’année, je comprends que tu  te sois inquiété… Et puis, je ne m’appelle pas « le chien » mais Cerbère…

 

IMG_2816.JPGKotoko rassuré et Cerbère satisfait d’avoir rencontré un nouvel ami se serrèrent dans les pattes l’un de l’autre et partirent ensemble vers les pistes de luge qu’ils dévalèrent en riant.IMG_2828.JPG

 

 

 

 

 

21/03/2010

Jabka, la terrible grenouille

 

 

 

Jabka, la terrible grenouille 

 

 

IMG_2728.JPG

La grenouille s’appelle Jabka.

Elle est terrible.

Elle a mauvais caractère.

 

Jabka attend entre deux eaux sur un caillou baigné d’un rayon de soleil.

Elle veut être la reine de Chebika, de l’oasis de Chebika.

A Chebika, l’eau qui sort de la montagne a creusé une mare où elle se repose après un très long voyage sous la terre dans le noir.

011 (2).JPGL’eau verte se repose au soleil et la grenouille Jabka se repose dans l’eau pour un temps endormie.

La terrible Jabka ne se repose jamais longtemps.

Elle veut être la reine de l’oasis de Chebika.

Quand on veut devenir reine, il faut surveiller ses ennemis.

La libellule rouge qui sèche ses ailes sur un rocher.

 

Les horribles poissons qui nagent lentement dans l’eau verte.

 

Les oiseaux qui chantent dans les palmiers depuis le lever du soleil et cassent la tête de Jabka.

 

Le serpent qui vient près de la mare et fait briller sa peau au soleil.

 

Soudain Jabka se dresse sur ses pattes arrière et saute sur le rocher le plus haut, celui qui domine la mare.

 

« Dorénavant, je suis votre reine à tous, Jabka Première, reine de l’oasis de Chebika, et vous devez m’obéir : toi la libellule rouge, vous les oiseaux bavards, vous les poissons silencieux et toi le serpent paresseux. »

 

010 (2).JPGLa libellule rouge agite ses ailes et dit :

« Si tu veux être notre reine, tu dois grossir. Tu es très maigre Jabka et une reine ne peut pas être maigre. »

 

Jabka est en colère. La terrible grenouille n’aime pas qu’on lui réponde.

Mais elle décide de gonfler son petit corps en respirant très fort car elle veut devenir la reine de Chebika.

Jabka devient si grosse, si grosse. Les poissons la regardent, étonnés, le serpent siffle pour lui dire de faire attention, les oiseaux se taisent inquiets pour Jabka.

Mais Jabka continue de grossir.

Elle est têtue.

Soudain, Jabka éclate et disparaît.

Jabka la grenouille ne sera jamais la reine de Chebika.

La libellule rouge s’envole.

Les poissons glissent dans l’eau verte vers l’ombre des rochers.

Le serpent regagne son trou bien frais.

Les oiseaux chantent à nouveau.

Ils ont tous oublié Jabka, la terrible et orgueilleuse grenouille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18:52 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, enfant, enfance, enfants |

19/03/2010

Le bal des langues

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Le bal des langues

 

 

 

 

Lana et Ewan écoutent sagement Kotoko, le hérisson du Ghana. Sagement car Kotoko raconte ses histoires aux enfants calmes et seulement aux enfants calmes.

 

- Non, Ewan et Lana, je ne vais pas vous parler de votre langue, celle qui se trouve dans votre bouche et vous permet de manger et de parler. Celle que vous tirez, toute rouge, quand vous vous moquez de vos camarades ou quand vous êtes fâchés…

 

Et Kotoko commence une nouvelle histoire.

 

« Voici bien longtemps, dans un beau château au milieu d’un grand bois, fut organisé un grand bal. Le propriétaire du château, le prince de Babel, avait beaucoup voyagé et avait appris à parler une bonne douzaine de langues dans les pays où il avait vécu.

 

Toute sa vie il avait entendu parler des langues différentes du français, sa langue maternelle, et il aimait écouter tous ces mots inconnus et si jolis. Mais dans son pays, la France, le prince n’entendait que du français. C’était bien monotone et le prince de Babel s’ennuyait.

 

C’est pourquoi il décida d’organiser un grand bal et d’y inviter ses amis des pays où il avait vécu.

 

Et toute la nuit, dans le grand château, Odloudek, l’ours de Pologne, dansa avec Kaninchen, le joli lapin d’Allemagne. Egel, le piquant hérisson des Pays-Bas, ne quitta pas d’une semelle Perro, le chien d’Espagne.

 

La chatte de Tunisie, Katous, bavarda pendant des heures avec Granchio, le crabe d’Italie, Yopada, la jument de Grèce, et Vanymfe, la libellule de Norvège.

 

Papagayo, le perroquet du Portugal, ne tenait pas en place et poursuivait dans les grands salons Kypnoua, la poule de Russie, et Dovhjort, la biche de Suède.

 

Opao resta seul dans son coin, par fierté. Quand on est un aigle et qu’on vient de Serbie, on se montre un peu distant.

 

Viuugu, mon grand ami le hibou du Burkina-Faso, arriva en retard mais ses plumes brillaient tant que tous les invités poussèrent un grand cri d’admiration.

 

Et c’est  ainsi que se déroula le bal des langues. Le Prince de Babel était ravi et garda ses amis toute une semaine.

 

Aujourd’hui encore, quand on se promène dans le vieux château, on entend les voix des invités et toutes ces langues dont les sons se  mêlent avec harmonie. »

 

Ainsi se termine cette histoire.

12:00 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (0) |

15/03/2010

Les bouts de bois qui pleurent

Ouaga Dogon fév 2008 016.JPG 

 

 

Les bouts de bois qui pleurent

 

 

Notre ami Kotoko, le hérisson, a quitté son pays, le Ghana, pour un très long voyage vers le nord, vers le Mali et le pays de Bandiagara.

 

Il a traversé des kilomètres de savane, grimpé sur le toit d’un autocar qui soulevait d’énormes nuages de poussière rouge comme le sang de la terre d’Afrique. L’autocar filait, indifférent aux frayeurs des troupeaux qui paissaient aux abords de la piste en latérite. Rouge, Kotoko l’est totalement, rouge comme la terre du Sahel.

 

Lorsqu’il approche de Bandiagara, Kotoko n’a plus une seule épine de propre. Le pauvre hérisson, il va devoir se laver... Et quand l’autocar débordant de passagers, tout aussi rouges que Kotoko, et quand l’autocar surmonté d’une montagne de bagages et de colis, rouges eux aussi, s’arrête pour laisser refroidir le moteur, Kotoko descend du véhicule pour détendre ses quatre petites pattes engourdies.

 

Ouaga Dogon fév 2008 015.JPGPendant que certains vont s’accroupir derrière les arbres pour soulager leur vessie, Kotoko s’approche d’un mystérieux enclos que ferme sur quatre côtés un entrelacs de bouts de bois, de vieilles branches sèches emmêlées pour retenir les animaux quand leur propriétaire a besoin de les parquer là.

 

Kotoko s’approche des bouts de bois qui ont perdu leur écorce, desséchés par le rude soleil du Sahel. Et, à sa grande surprise, il aperçoit des gouttes d’eau qui perlent sur un, puis deux, puis trois des bouts de bois…

 

- Ne serait-ce point des gouttes de rosée que la nuit aurait oubliées sur ces branchages ? pense Kotoko.

 

- Ce soleil de plomb  aurait vite séché la rosée ! lui répond un voyageur.

 

Alors Kotoko s’approche des bouts de bois, si près que les sillons et les bosses se transforment peu à peu en têtes : là celle d’un cheval, ici celle d’un chien, plus loin celle d’un dragon aussi effrayant que les gargouilles des cathédrales dans la vieille Europe…

 

Ouaga Dogon fév 2008 018.JPG

Les bouts de bois ont parfois des têtes d’animaux, parfois des visages d’êtres humains…

 

- Ces gouttes d’eau ne sont pas celles de la rosée. Ce sont des larmes, dit Kotoko. Les larmes des bouts de bois qui pleurent de se voir dessécher sous le soleil, fendiller sous les coups de l’air torride, éclater par le froid des nuits de saison sèche… Ils souffrent ces bouts de bois, mais que puis-je faire pour eux ?

 

Kotoko se souvient qu’il a une bouteille d’eau dans ses bagages. Il court lentement vers l’autocar, revient lentement avec sa bouteille d’eau vers les bouts de bois. Et il asperge doucement les têtes en bois qui absorbent sans tarder l’eau si précieuse…

 

- Merci Kotoko, soupirent-elles si faiblement que seul Kotoko peut les entendre. Merci, marmonnent-elles. Merci Kotoko, chuintent-elles entre leurs nœuds et leurs crevasses…

 

Le murmure s’éteint.

 

Kotoko entend le klaxon de l’autocar qui appelle les passagers dispersés. Kotoko remonte lentement sur le toit du véhicule, vers sa place au milieu des bagages entassés. Il est songeur. Il n’oubliera pas de si tôt les bouts de bois qui pleurent sous le soleil de Bandiagara, au Mali.

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10:19 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (2) |

09/02/2010

Koudi va à l'école

Chamonix, Paris, janvier et février 2010

 

Pour mon Koudi

 

Ouaga Dogon fév 2008 011.JPG

 

 

Koudi va à l’école

 

 

Kotoko, le hérisson, arrive à Bassi, le village de son ami Koudi.

 

Koudi a 6 ans et, depuis qu’il sait marcher, il passe ses journées à jouer entre les cases et à courir dans la brousse. Parfois il pousse devant lui une vieille roue de bicyclette qui a  perdu son pneu depuis longtemps.

 

Le jeu préféré de Koudi c’est de traîner Kwamé, son copain, sur une planche en bois. Et quand Koudi est fatigué, c’est Kwamé qui le tire sur la planche. Ils sont couverts de poussière et tout en sueur. Mais si heureux tous les deux !

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Kotoko, le hérisson, appelle Koudi très fort car il ne sait pas où est son ami. Et Koudi surgit de derrière un vieil arbre à pain.

 

-         Koudi, bonjour. Ta maman et ton papa m’ont demandé de venir te voir car ils ne sont pas contents de toi.

-         Bonjour Kotoko, je suis heureux de te voir. Mais que me reprochent papa et maman ?

-         Ils m’ont dit que tu ne veux pas aller à l’école. Est-ce bien vrai ? Je n’en crois pas mes oreilles de hérisson…

-         Oui, Kotoko, c’est vrai. Je ne veux pas aller à l’école. J’aime jouer avec Kwamé entre les cases du village. Poursuivre les chèvres. M’accrocher aux branches de mon vieil arbre à pain. Attraper des criquets, les  faire frire et les manger. C’est ma vie !

-         Koudi, tu n’es pas sérieux. Ta mère et ton père sont bien tristes : eux qui voulaient aller à l’école quand ils avaient ton âge, ils n’ont pas pu réaliser leur rêve. Il n’y avait pas d’école dans leurs villages. Aujourd’hui il y a une école toute neuve à Bassi, au cœur de ton village. Tu as assisté à sa construction. Un jeune maître d’école vient d’arriver. Il est ici pour toi et tes camarades.

 

Koudi se tait. Il ne veut pas répondre à Kotoko. Il entraîne son ami hérisson vers la case  de sa famille et tous les deux partagent en silence du riz arrosé d’une délicieuse sauce à l’arachide. Lorsque leurs estomacs sont pleins comme des outres, les amis s’endorment à l’ombre de la case… Et Koudi rêve…

 

Koudi rêve qu’il se retrouve seul dans une très grande ville pleine de bruits, de voitures, de motos. Il est bousculé par des gens pressés qu’il ne connaît pas… Partout il voit des inscriptions mais il ne sait pas les lire. Les noms des rues, les enseignes des magasins, les directions des autobus, il ne peut rien déchiffrer…

Il a peur, il transpire beaucoup, personne ne veut l’aider. Il crie…

 

-         Que se passe-t-il ? s’exclame Kotoko.

 

Dans son cauchemar, Koudi entend son ami Kotoko, se réveille et se redresse rapidement.

 

-         Ah, Kotoko ! Que je suis content de te voir ! Ta voix m’a sauvé d'un rêve affreux. J’étais perdu dans une  ville immense et comme je ne sais pas lire, j’étais incapable de trouver mon chemin…

-         Tu vois ce qui va t’arriver si tu choisis de rester analphabète toute ta vie, lui répond Kotoko.

-         Kotoko, je crois que c’est toi qui m’as envoyé ce rêve… Serais-tu sorcier ? J’ai maintenant envie d’aller à l’école. Pour y apprendre à lire, écrire, compter et découvrir le monde…

-         Tes parents vont être satisfaits, Koudi. Mais tu sais, c’est pour toi que l’école est la plus importante… Elle va changer ta vie. Et puis après la classe, et le samedi, et le  dimanche et pendant les vacances tu pourras jouer tout ton saoul !

 

Koudi court à la recherche de Kwamé, le trouve perché au sommet du vieil arbre à pain, le fait descendre et l’entraîne vers l’école du village.

 

Et là, commence une nouvelle et belle histoire qui occupera Koudi et Kwamé pendant de nombreuses années.   

 

 

 

 

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14:57 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (0) |

23/01/2010

Les cèdres de Sarlan

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Les cèdres de Sarlan

 

 

Les arbres parlent aux enfants.

Les enfants écoutent les arbres.

Les adultes, qui ne sont plus des enfants, entendent les feuilles frissonner dans le vent, les branches craquer, les fruits tomber sur le sol…

Les adultes entendent les bruits des arbres et ne comprennent plus leurs paroles.

Les adultes ont grandi. Ils ont oublié les belles histoires que les arbres racontent.

Il était une fois un grand château entouré d'un grand parc au milieu de montagnes vertes et douces. Depuis des siècles, on l'appelle Sarlan. Voici bien longtemps, les proprétaires avaient planté des cèdres dans le grand parc.

Ces cèdres venaient de loin, de très loin. D'un pays dont le nom fait rêver, le Liban.

Un après-midi, Lana et Ewan se promenaient dans la grand parc de Sarlan en se tenant par la main pour ne pas se perdre. Lorsqu'ils arrivèrent dans l'allée bordée de cèdres, ils entendirent un murmure et crurent que leur papa ou leur maman étaient venus à leur rencontre.

Mais non, personne.

Le murmure devint paroles. Alors Lana serra très fort la main d'Ewan car elle ne savait pas qui parlait ainsi...

Mais Ewan et Lana n'avaient pas peur. Ils arrêtèrent de marcher, se tournèrent vers le plus haut, le plus large et le plus beau de tous les cèdres, là d'où venaient les paroles.

Et le vieux cèdre dit aux enfants de sa voix grave :

“Il y a bien longtemps, je suis sorti de la terre libanaise, minuscule pousse que les sangliers auraient pu écraser sans même la voir.

Mais ils m'ont épargné.

La grêle des orages ne m'a point percé.

C'est ainsi que j'ai pu grandir protégé par les cèdres plus vieux, plus grands et plus solides.

Un jour, alors que j'ateignais 40 centimètres, haut comme quatre pommes, on entendit des voix dans la forêt. Des hommes chargés d'armes et coiffés de jolis chapeaux arrivaient là où je grandissais.

Ils commencèrent à creuser la terre qui entourait mes racines et soudain me soulevèrent.

Pour moi qui n'avais jamais bougé depuis ma naissance ce fut une surprise.

Placé dans un grand pot de terre cuite, les voyageurs m'embarquèrent sur un bateau qui finit par arriver à Marseille après bien des jours et des nuits remués par les vagues.

C'est dans ce port que les voyageurs se séparèrent et que chacun partit planter sa jeune pousse de cèdre aux quatre coins de la France.

Mon voyageur remonta la vallée du Rhône, sans oublier de m'aroser, et après avoir traversé de hautes montagnes, nous arrivâmes à Sarlan dont il était le seigneur. Et il me planta là où je suis aujourd'hui pour vous parler, à vous Ewan et Lana.

J'étais habitué à la montagne, au froid de l'hiver, au chaud l'été. Je connaissais les orages grondeurs et la neige silencieuse. Je me suis toujours plu dans le grand parc de Sarlan. Maintenant je suis aussi haut que les tours de château et je vois tout ce qui se passe dans la parc. Si un jour vous êtes égarés dans la forêt, Lana et Ewan, appelez-moi et dites : “Vieux cèdre, donne-nous le chemin que nous avons perdu !”. Et je vous guiderai. Mais tout cela doit rester un secret entre nous. Car seuls les petits enfants comprennent ce que leur disent les arbres de Sarlan”.

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Le cèdre se tut. Ewan et Lana coururent vite vers le château où grand-mère Jana sonnait la cloche pour annoncer l'heure du goùter.

Ils ne diront rien.

Les enfants savent garder leurs secrets.

 

 

 

 

 

18:21 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (0) |

01/01/2010

En Pologne (suite), il neige

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Varsovie le 16 décembre 1680


Ma toute bonne,

Lors du long voyage qui nous conduisit de Paris à Varsovie, Jean de la Ventière et ma modeste personne, je pris le temps de relire un de mes auteurs favoris. Non point Jean Racine ou Molière dont je connaîtrai bientôt par coeur les pièces de théâtre tant je les ai lues et vues et entendues à la Comédie française.

Cela va sans doute vous étonner mais ce sont les lettres de Sainte-Thérèse d'Avila qui m'ont à nouveau captivée. Dans ma prime jeunesse j'eus l'occasion de les lire lorsque je fus en pension chez les soeurs des Carmes à Rennes. Comme vous le savez ma chère enfant, cette noble Espagnole du siècle dernier avait mis toute son énergie au service de notre Seigneur. Toute sa vie, elle lutta avec détermination contre la futilité des soeurs engagées dans les ordres et se battit pour les ramener à une vie spirituelle digne de Dieu. Ce combat qui la conduisit au bord de la folie, elle le mena avec un humour et un recul rares chez une femme de ce temps-là.
Ce qui sans doute la sauva de la démence. Soyez rassurée ma toute bonne et ne pensez point qu'à mon tour je deviens mystique. Comme disait Christian de Kerangal, comte de Perros-Guirec, mon frère de coeur : « Ma chère marquise, vous avez les deux pieds dans la boue, comme nos manants, vous ne risquez pas de quitter la terre à laquelle vous êtes attachée ! » Ce Kerangal avait une langue bien acérée mais il connaissait mon âme comme le parc de son château, aucune allée ne lui était inconnue.

Mais à nouveau je m'égare. L'air de la Pologne est si sec en cette saison que mon cerveau tourne encore plus rapidement qu'aux Burons.

Ecoutez ce que j'ai noté pour vous. Sainte-Thérèse s'était blessée à la jambe. Elle dit à Jésus : « Seigneur, après tant d'ennuis, il faut encore que celui-là m'arrive! » Jésus répondit : « Thérèse, c'est ainsi que je traite mes amis. » Savez-vous ce que Thérèse répondit à Jésus : « Pas étonnant que vous en ayez si peu ! » Admirable !

Quand je lus cet échange à la Ventière, il en rit aux larmes. Notre calme retrouvé, nous eûmes un long échange sur la perfection vers laquelle tendent les saints et sur les dangers qu'il y a pour nous autres, communs des mortels, à tenter d'emprunter leurs traces. Ce que peuvent les grands mystiques, dotés d'une force d'âme hors du commun, ne nous est pas accessible. Il n'est pas souhaitable de s'engager dans une voie trop exigeante. Ni pour le corps, ni pour l'esprit. Cette exigeance peut créer une tension insupportable pour notre organisme et pour notre cerveau. Notre âme pâtirait gravement de cette tension excessive. « Regardez, me disait la Ventière, ces femmes et ces hommes qui s'engagent dans des défis permanents, sans s'assurer au préalable d'être dotés des moyens de les affronter. Regardez comme ils souffrent de la peur de l'echec qui peut à tout moment les fracasser. Regardez ces femmes (ou ces bélâtres) qui ne veulent pas accepter leur âge et souffrent le martyr dans des corsets trop serrés pour conserver leur minceur. Qui se ruinent en onguents pour masquer leurs rides. Regardez ces femmes et ces hommes qui s'engagent dans des responsabilités qui les dépassent et dans des carrières pour lesquelles ils n'ont jamais eu les capacités. Ils ne sont pas en paix avec eux-mêmes et ne le seront jamais. Ils souffrent. Et cette souffrance morale engendre bien souvent des maux du corps qui peuvent devenir mortels ! »

La Ventière avait lu notre cher Montaigne et je reconnaissais la tempérance du bon Aquitain. J'avoue que moi aussi je suis sensible à ce sens de l'équilibre qui fait tant défaut à nos contemporains, tout entichés de l'excès qu'ils sont. Malheureusement l'exemple vient de haut, de notre roi si je puis le nommer. Vous savez, ma toute bonne, que les hommes comme les moutons aiment à copier un modèle, surtout lorsqu'il a le pouvoir. La Ventière a vécu plusieurs années dans l'Empire Ottoman et plus précisément à Tunis où il représentait notre roi auprès du Bey. Il me confia alors tout le désastre sur les sujets de ce petit royaume des frasques du Bey, Ben Alef, et de sa première épouse, la Trabelmoi. Ce sera l'objet d'une nouvelle missive car je me suis déjà trop écartée de cette chère Pologne si accueillante pour tous les indésirables de notre Europe et qui accueille tous les juifs et tous les protestants chassés des royaumes où ils ont été déclarés personna non grata.

A vrai dire, je ne vis pas beaucoup la Ventière au cours de notre séjour varsovien. Il était mandé là par le roi qui lui avait confié une mission secrète de première importance. La Ventière et Jarocin tenaient de longs conciliabules dans un petit salons du palais. J'entendais leurs voix de loin comme une rumeur. Jarocin, comme tous les nobles d'Europe, parle un français remarquable. Il fut élevé par une fille de Mesquer, près de Guérande en Bretagne, que Madame Jarocin-mère fit venir tout exprès à Cracovie pour familiariser dès son plus jeune âge le jeune prince avec notre si belle langue. Je rencontrai cette fille de Mesquer, qui porte désormais sa cinquantaine avec superbe. Nous échangeâmes longuement des nouvelles de notre Bretagne qu'elle n'avait pas revue depuis près de 30 ans...

Je crus comprendre, au détour d'un échange à table entre les deux comparses, que Jarocin n'était pas satisfait du système électif qui régissait la vie politique du royaume de Pologne. Ici le roi n'est pas le fils ou le petit-fils de son père. Ce serait trop simple. Nos amis polonais ont inventé la monarchie élective. Quand le roi meurt, tous les nobles du royaume se rassemblent, les petits nobliaux comme les grands. Vous imaginez alors tous les pièges que les grands puissances voisines peuvent tendre à ce pays riche qu'ils convoitent pour son blé : les Allemands, les Suédois, les Russes si terribles et sanguinaires, les Autrichiens qui se pensent déjà chez eux à Cravovie (« cracouv » dirait ce cher prince) ou à Breislau. N'oubliez pas ma tout bonne que nous eûmes un Français sur le trône de Pologne en la personne d'Henri III. Oh ! Il comprit vite sa douleur. Après neuf mois sur place, à Cracovie, il ne résista point aus rigueurs de l'hiver et prit ces cliques et ses claques pour rentrer fissa à Paris. Ses mignons devaient lui manquer. La rusticité des garçons de ferme et des jeunes bouchers polonais, attirés par l'élégance de ce Valois, ne devait point lui convenir. Ils étaient de trop basse venue pour exciter son désir.

Il neige ma toute bonne. Nous sommes en décembre et cet après-midi le ciel est soudain devenu d'un vert mystérieux vers le couchant. Le prince Jarocin nous dit que le mélange de la nuit approchant par l'est et des nuages chargés de neige poussés par de fortes bourasques d'ouest était à l'origine de cette fantasmagorie. La Ventière raconta qu'en Tunisie il avait observé un phénomème semblable à l'approche d'une tempête d'hiver comme seule la Méditerranée sait en produire.

Les oeuvres de Dieu sont admirables. Et nous devons le remercier de toutes ces merveilles. Je suis bien lasse et vais prendre mon repos nocturne. Les flocons de neige dansent devant ma fenêtre (ici point de volets comme en Bretagne bien qu'il y fasse bien plus froid), pas un ne ressemble à l'autre, pas davantage que ces hommes et ces femmes que j'aime tant scruter.

Je vous embrasse comme je vous aime, de tout mon coeur.


17:29 Écrit par Jean Julien dans Lettres de la marquise de Sévigné | Lien permanent | Commentaires (1) |

En Pologne, chez le prince Andrzej

Varsovie le 12 décembre 1680

Ma toute bonne,

Ma vie avance en âge. Et je m'étonne de désormais considérer ma propre fin avec sérénité. Ne vous méprenez point. L'idée de vous quitter vous et vos enfants m'est une déchirure. Mais la pensée de laisser ce monde trop plein de chaos, celle de retrouver tous ceux que j'aime tant et qui déjà nous ont quittés et celle de continuer à veiller sur vous de là où je serai, toutes ces pensées m'apaisent et m'incitent à envisager l'âme tranquille cette issue inexorable. Je suis en paix avec moi-même et en paix avec ceux qui m'entourent.

Ces idées, qui n'ont rien de triste, me sont venues lors du très long périple que nous avons entrepris Jean de la Ventière et moi-même de Paris à Varsovie. Au service du roi, la Ventière était muni d'un sauf-conduit qui nous permit de franchir sans encombre les innombrables frontières du pays allemand où les royaumes seront bientôt aussi nombreux que les puces sur un chien. Par des routes trop souvent défoncées, dormant dans des auberges sales et infestées de cancrelats et de rats, nous rejoignîmes le port de Hambourg pour nous embarquer jusqu'à Dantzig. Les voies vers la Pologne étaient trop boueuses pour être praticables en cette saison automnale.

C'était ma première traversée maritime et j'ai cru ma dernière heure arrivée. Sitôt quitté le port de Hambourg, nous dûmes affronter des vagues terribles soulevées par un vent d'Est démoniaque de force et de froid. Le vaisseau se soulevait, retombait lourdement sur les flots, roulait tant et si bien que mon estomac déjà affaibli se vida comme une outre crevée. J'arrête là le récit de ces horreurs maritimes. Je préfère oublier ces quatre jours de navigation même si le temps fut plus clément sur la mer baltique qui ressemble davantage à un grand lac qu'à une mer.

Partis de Paris deux semaines plus tôt, nous débarquâmes à Dantzig le 8 décembre. C'est une belle et prospère ville hanséatique, tout comme Konigsberg située plus à l'est. On y entend parler allemand et polonais. Toute la ville est construite en briques. Les maisons sont hautes et étroites comme à Amsterdam où réside la nièce de la Ventière, Anne de la Ventière, comtesse de Jansen-Sarlan, que nous visitâmes il ya quelques mois. De vastes entrepôts bordent les quais, ils sont munis d'ingénieux systèmes destinés à hisser les marchandises, mus par d'énormes roues que font tourner de pauvres bougres enfermés là-dedans comme des écureuils dans une cage.

Malgré la charmante hospitalité qui y règne, nous quittâmes rapidement Dantzig pour Varsovie où nous accueillit le prince Andzrej de Jarocin (il faut, ma toute bonne, prononcer « yarotchine » à la polonaise, sinon vous vexeriez le prince). Je passe sur le voyage car il ne fut pas plus confortable qu'en pays allemand. Nous traversâmes cependant la Mazurie ou Poméranie occidentale, selon que vous parlez polonais ou allemand, et j'eusse aimé, ma toute bonne, contempler avec vous la houle des collines et des lacs qui viennent ici battre l'horizon de profondes forêts.

Jarocin vient d'emménager dans son tout nouveau palais de Varsovie. Le roi de Pologne a décidé de déplacer sa cour et sa capitale dans cette ville, délaissant Cracovie où ses ancêtres étaient installés depuis des siècles. Le roi polonais admire beaucoup notre bon roi de France, il a donc décidé comme notre Louis de créer son Versailles, à Varsovie sur les bords de la Vistule. La cour ne fut point enchantée de cet exil car Varsovie se sonstruit au milieu de nulle part, loin de la mer, loin de l'Autriche, loin de l'Allemagne, isolée dans des plaines sans fin.

Le palais du prince Andzrej est situé sur une hauteur qui domine la Vistule. Il est entouré d'un vaste parc nouvellement planté qui descend jusqu'au fleuve. Andzrej est le ministre des affaires extérieures du royaume de Pologne et a construit cet édifice à la mode française avec élégance,symétrie et sobriété.

Le prince de Jarocin est plus jeune que la Ventière. Ils ont fait connaissance lorsque ce dernier représentait notre roi à Varsovie. Le jeune Andzrej était alors un grand adepte des fêtes de nuit qui animent cette jeune capitale quelque peu morne. Il abusait parfois de la vodka, l'alcool local, et entraîna ce pauvre Ventière dans des soirées aussi animées qu'arrosées. Andzrej s'est assagi et sa finesse d'esprit, qui avait séduit la Ventière, s'est renforcée avec l'expérience acquise. Doté d'un humour sarcastique, sachant établir avec les humains et les événements la distance indispensable à leur bon entendement, cet Andzrej avait toutes les dispositions pour s'entendre avec Jean qui présente de semblables dispositions d'âme et de cervelle. Leur amour commun de la musique et de la peinture finit de sceller leur amitié.

Notre arrivée et les retrouvailles entre les deux amis furent l'occasion d'une grande fête donnée de nuit dans les nombreux salons du palais princier.

Je regrettai que le Marquis Bernard de la Ventière ne fut point de la partie. Il n'aime plus guère quitter son château de Verneuil où il tient compagnie à la Marquise Julienne qui se plaît, malgré son âge avancé, à trottiner sans relâche comme une petite souris dans les salons et les nombreux corridors. Voici quelques années, quand leur fils résidait à Varsovie, les Ventière père avaient fait par deux fois le déplacement depuis leur Mayenne. Et ils en furent fort aises. Mais l'âge venant, les voyages ne sont plus de leur goût.

Mais je m'égare selon ma mauvaise habitude. Les idées et les mots qui les portent viennent si vite à mon esprit que mon récit ressemble parfois à une sinueuse route de montagne... Je reviens donc à Varsovie et à mon cher Bernard de la Ventière qui aurait admiré ces belles jeunes femmes polonaises si fines et si élégantes, pour le plaisir des yeux comme il aime à le dire. Elles dansent mazurkas et polkas aux bras de leurs lourdauds de cavaliers aussi empotés qu'elles sont déliées. C'est ainsi en Pologne, les femmes l'emportent sur les hommes par leur ascendant et leur énergie. Heureusement que quelques exceptions viennent contredire cette règle. Le prince Andzrej le démontre brillamment. Car il a belle allure ce prince polonais, la taille élancée, le visage bien fait, animé par de beaux yeux bleus, la tignasse aussi blonde que les blés mûrs de mes champs bretons.

Au cours de la soirée, la Ventière s'enquit auprès de Jarocin de la santé du baronnet Michael («mirawe») de Grochala («grorala») qu'il avait connu lors de son séjour à l'ambassade. Ce Grochala était aussi intelligent que prétentieux et compensait la faiblesse de son nom par une arrogance pénible. Jean de la Ventière avait appris d'une amie polonaise que ce nom qu'il disait venir d'une vieille famille protestante exilée en Pologne (« Les Groschats » disait le baronnet) signifiait « haricots » en polonais... Elevé par sa mère abandonnée par son navigateur de mari, il était possessif et jaloux. Mais brilant juriste, Grochala était doué pour les affaires. Jarocin confia à Jean qu'il ne le voyait plus à la cour. Le baronnet avait peut-être quitté la capitale pour un royaume allemand où il pourrait faire fructifier sa fortune naissante. L'argent constituait en effet le principal moteur de l'existence de Grochala.

A ce moment de la soirée, le nonce apostolique fit son entrée, majestueuse, il va sans dire. Ces princes de l'église ont perdu toute l'humilité qui habitait notre seigneur et sont plus amoureux du pouvoir temporel que du Christ. Je me prends parfois à lorgner vers ces protestants qui reviennent aux fondements de notre belle religion chrétienne toute pleine d'amour du prochain et du sens du pardon. Mais je m'égare encore une fois et dangeureusement car notre roi n'aime point les parpaillots.

Notre nonce était bien loin de toutes ces préoccupations, déjà quelque peu éméché par un passage chez Anna (« agna ») Kalinska, marquise de Niekgpogolski, qui recevait elle aussi. Le nonce vint nous saluer et s'enquit de notre voyage et de notre installation. Il savait Jarocin peu tourné vers la religion catholique qui se mêle de tout dans ce pays. Il fut aimable avec lui, sans plus. Le nonce nous dit avoir reçu des nouvelles fraîches de Rome où la Lefeuvre et le cardinal Grenellini étaient arrivés et menaient grand train dans le palais Farnèse où ils avaient pris leurs quartiers.

A tel point que le saint prélat dut demander à Grenellini de se faire plus discret. Piquée, la Lefeuvre, dont vous connaissez, ma toute belle, la faiblesse d'esprit, fit alors remarquer à son amant que ce n'est pas parce qu'un homme porte la robe, fusse-t-il pape, qu'il peut se permettre d'empêcher deux pigeons de s'aimer d'amour tendre.

Le nonce éclata d'un rire inextinguible en nous rapportant ces balivernes qui vont faire le tour de l'Europe... A cette Lefeuvre, que ne resta-t-elle point dans son cagibi à broder des napperons ! Cela eut suffi à occuper sa cervelle d'oiseau !

Sur ce, je vous laisse. Ma chandelle décline. Dans ce pays et à cette saison automnale, il fait nuit au milieu de l'après-midi et à neuf heures du soir on en vient à penser qu'il est minuit tant l'obscurité vous entoure depuis des heures. Je vais prendre du repos en priant Dieu que mes entrailles me laissent en paix. Mes pensées vont vers vous qui êtes si loin de moi par la distance mais si proche de mon coeur.

Je vous embrasse comme je vous aime, avec tout mon amour.





17:20 Écrit par Jean Julien dans Lettres de la marquise de Sévigné | Lien permanent | Commentaires (4) |

08/12/2009

Le concert des animaux

Le concert des animaux

Pour Relwendé

La nuit est profonde au-dessus de Bandiagara.
Le ciel est noir, percé de millions d’astres qui brillent de tous leurs feux.
La nuit, l'air du pays Dogon*est si pur, si transparent et si calme qu'on entend glisser les étoiles.
Temé dort sur le sable, sur une simple natte, enveloppé dans son grand boubou bleu.

Quand vers l'Est, du côté du Sahara, le ciel commence à rosir et que les étoiles s’éteignent les unes après les autres,
le grand concert des animaux se prépare.
Temé entrouvre un œil.

Très matinal, le coq a chanté avant l’aube
Quand il a senti que le soleil se rapprochait de l’horizon.
Il a prévenu ses poules de l’imminence du jour.
Elles doivent se préparer à picorer des grains de mil et à pondre leurs œufs en caquetant.

Quand le coq a lancé son premier «cocorico», les oiseaux de nuit se sont tus.
«Fini les hululements des heures obscures !» pense Temé qui de son œil entrouvert aperçoit la chouette et le hibou qui se cachent dans un trou d’arbre.
Ils vont dormir de peur d’être éblouis par la lumière du soleil levant.

Dans l'air frais et rose du matin, le ciel bleuit peu à peu.
Commence alors le grand concert des animaux.
L'âne se réveille.
Il a dormi debout et déjà prêt pour une nouvele journée de travail, il réclame son foin et pousse un cri si puissant que Temé ouvre son second oeil. «Quand cessera-t-il de braire cet âne ? Il me fait toujours sursauter.»

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Les chèvres ne sont pas en reste.
Déjà excitées à l'idée de partir en brouse dévorer les feuilles d' acacias et autres épineux, elles bêlent en choeur : les mères appellent leurs chevreaux, les chevreaux répondent à leurs mères. Les boucs encore endormis leur demandent en vain de bêler moins fort.

Le concert s'amplifie de minute en minute.

Les chiens soudain aboient.
Bien qu'ils aient peu dormi car ils ont gardé les maisons toute la nuit pour les protéger des voleurs, ils commencent eux aussi leur journée de labeur.
Ils entourent les vaches et leurs veaux pour les conduire aux pâturages sous la houlette des bergers.

Temé se lève en secouant son grand boubou, vaincu par ce vacarme. Mais le concert se poursuit.

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Dès que les chèvres furent réveillées, les moutons ont suivi le mouvement. Jamais les moutons ne se décident seuls, ils imitent les autres animaux. Et ils bêlent, ils bêlent sans trop savoir pourquoi ou peut-être pour dire qu'ils sont là, eux aussi, à Bandiagara et que maintenant les oiseaux rêvent de frôler le ciel tant il est bleu et le soleil brillant.
Les martinets montent si haut, si haut que leurs cris stridents se perdent dans l'air du matin.

C'est alors que le chat rentre de sa nuit de chasse.
Dans l'obscurité propice, il a traqué les souris et autre mulots qui dévorent le sorgo et le maïs dans les greniers.
Quelques uns ont fini sous les crocs du terrible félin, si grand chasseur la nuit et si doux compagnon des hommes le jour.
Le chat aussi utile aux agriculteurs que le chien aux éleveurs.
Le chat est un animal discret et il miaule avec parcimonie, pour saluer ses maîtres, appeler un chaton égaré.
Fatigué de sa nuit de chasse, il dort d'un oeil en ronronnant, bien à l'aise à l'ombre d'une véranda, tout en surveillant sa cour.

Temé a déjà repris le travail dans les champs.
Le concert des animaux est terminé.
Mais demain dès l'aube, il reprendra
et longtemps il en sera ainsi.

*Le pays Dogon est une région du Mali


13:15 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (0) |

Kodjo, le crabe bleu de la Volta

Pour Nassib Calvin Nader qui m'a inspiré cette histoire


Kodjo pleure sur les bords du grand fleuve Volta.
Il pleure parce qu’il est seul.
Les crabes rouges sont rassemblés un peu plus loin et ils jouent avec leurs pinces.

Kodjo est seul. Il est né bleu, bleu comme sa maman et son papa. Bleu au milieu des crabes rouges qui lui font bien sentir qu’il n’est pas comme eux, qu’il est différent :
« Il est tout bleu, Kodjo, chantent les crabes rouges, il est tout bleu et nous nous sommes rouges ! Kodjo n’est pas comme nous. Qu’il reste dans son coin ! »

Kodjo a perdu ses parents. Un jour qu’ils cherchaient leur nourriture dans le sable au bord de l’immense Volta, un pêcheur les capturés et fourrés dans un grand sac. Kodjo ne les a jamais revus…

Heureusement Kodjo a un ami, Kotoko le hérisson qui vit dans les buissons et se nourrit des insectes qui pullulent sur les rives du grand fleuve. Kotoko voit que Kodjo pleure et court lentement vers lui, lentement car le hérisson même s’il est pressé ne peut pas courir vite.

- Pourquoi pleures-tu Kodjo, mon petit crabe bleu que j’aime tant ?
- Je pleure parce que je suis tout seul, les crabes rouges ne veulent pas de moi. Ils disent que je ne suis pas rouge comme eux et que je dois rester isolé. Ils ne veulent pas me toucher de peur de devenir bleu…
- Ils t’ont dit cela ! s’exclame Kotoko.
- Oui et plusieurs fois !

Le sang de Kotoko ne fit qu’un tour. Il courut lentement jusqu’au groupe de crabes rouges et s’adressa au plus âgé d’entre eux sensé être le plus sage car il venait d’avoir sept ans…

- Pourquoi laissez-vous Kodjo tout seul, lui qui a perdu ses parents ?
- Il est bleu, il n’est pas comme nous. S’il nous touche, on a peur de devenir bleus !
- Mais qui vous a mis cela dans la tête ? Depuis quand un crabe peut-il déteindre sur un autre crabe ? Qui a vu cela de ses yeux parmi vous ?
- C’est Kwamé qui le raconte. Son père le lui a dit. Et son père le sait de son grand-père qui le sait de son père. C’est donc vrai !
- Et tu crois cela, toi Kossi qui es si intelligent et si raisonnable, dit Kotoko en éclatant de rire. Approche Kodjo, mon petit crabe bleu que j’aime tant, cria Kotoko.

Tout apeuré et tremblant, Kodjo s’approcha lentement des crabes rouges. Quand Kodjo fut au milieu des crabes rouges qui le regardaient avec mépris, Kotoko le hérisson prit la pince droite de Kodjo et la frotta contre la pince droite de Kossi. Les crabes rouges poussèrent un cri d’effroi.

- Kossi va devenir tout bleu, c’est terrible, criaient-ils en chœur.

Mais rien ne se passa.
Kodjo resta bleu et Kossi resta rouge.
Les crabes rouges étaient stupéfaits.

- Vous voyez, dit Kotoko, qu’il ne faut pas toujours croire ce qui vient de nos ancêtres. Parfois ils se trompent et si Kodjo est malheureux et seul c’est à cause d’eux…

Kossi comprit ce jour-là que la couleur n’est qu’une apparence et que sous leur carapace, tous les crabes ont le même cœur. Il se rapprocha de Kodjo, le serra très fort de ses deux pinces et lui dit :

- Désormais tu es des nôtres. Il n’y a plus de crabes rouges, bleus, verts ou jaunes… Nous sommes tous des crabes, il n’y a que cela qui compte.


Tous les crabes applaudirent et depuis ce jour, Kodjo n’est plus seul. Il vit au milieu de la grande famille des crabes de la Volta. Et il est heureux.



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Kodjo, le crabe bleu de la Volta

13:13 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (0) |

22/11/2009

L'anniversaire de la Ventière

Paris le 30 octobre 1680


Ma toute bonne,

Ce fut hier soir une grande fête que la Ventière fils donna pour son 35ème anniversaire. Le marquis et la marquise la Ventière père ne purent se déplacer depuis leur château de Verneuil. Comme vous le savez la marquise Julienne n'aime plus les voyages et l'idée de rester immobile dans un carosse pendant des heures lui est insupportable. Il est vrai que Jean avait réuni toute la famille voici quelques jours au château de ses parents. Le vicomte Christian et son épouse Brigitte, née de Joliminois, leur fille la comtesse Anne et son époux le comte Mathieu de Jansen-Sarlan accompagnés de leur progéniture Hélène et Yves. La mère de Madame Brigitte était des leurs, la marquise de Joliminois.

Hier soir nous fûmes donc en l'hôtel particulier de Jean, l'hôtel d'Issoire, sis dans le sud de Paris sur la route qui conduit à Orléans. Savez-vous ma toute bonne que Jean m'a expliqué qu'il habite le long d'une voie que déjà les Romains empruntaient et que peut-être les mamouths, ces animaux de la préhistoire qui ont disparu de la surface de la terre, passaient aussi par là. C'est Monsieur du Portail qui le prétend, et vous savez comme moi qu'il est fort bien informé. Il était d'ailleurs de la fête.

L'assistance était fort belle. Nous avions chez la Ventière tout ce qui compte à Paris et même en province puisque les comtes d'Epernay, Marc et Patrick, avaient fait le déplacement depuis leur Champagne. Les comtesses de Colombes étaient de la fête, Odile et Nicole. Elles avaient pris leur plus bel attelage pour rallier Paris depuis leur château de la Colombine. Le marquis Laurent de Clichy et le prince Mamy d'Antananarena honorèrent eux aussi le salon de Jean. Laurent de Clichy et le prince Mamy (la douceur en langue malgache ce qui lui va comme un gant) ont connu la Ventière fils à Madagascar voici quelques lustres.

Le prince Bounkiet de Sengvienkham, issu d'une vieille lignée du Tonkin, de retour d'une ambassade en terre d'islam, est venu en compagnie du comte Christophe de Saint-Denis qui a choisi depuis peu de s'installer dans la bonne ville de Saint-Denis où dorment nos rois pour l'éternité.

Le comte Christophe de Rambuteau ayant été mandé par notre roi dans l'un des royaumes d'Allemagne, le prince Frylvera de Cotonou, son intime, le représenta. Rambuteau arriva cependant un peu sur le tard tout étourdi de sa course depuis Dusseldorf. Le jeune prince Frylvera n'a qu'un rêve : prendre les airs dans ces nouvelles machines volantes si effrayantes. Le marquis Bernard de Nantes, une vieille connaissance africaine de Jean, et le prince Christophe de l'Ile Bourbon arrivèrent de conserve à l'hôtel d'Issoire, familiers qu'ils sont des lieux depuis bien longtemps. Le prince Patrick de Mayotte et le comte Thomas de Billanges vinrent les derniers bien qu'ils fussent les plus proches voisins de la Ventière.

Enfin, et je garde le meilleur pour la fin, le comte Jean de la Ventière nous présenta officiellement le mystérieux prince qui depuis des mois habitait ses rêves. Je vous le dis ma toute bonne, l'attente en valait la peine. Le prince Dewenrel de la Volta Haute est entré dans le grand salon paré de ses plus beaux atours. A vrai dire, il n'en a guère besoin tant sa corpulence est magnifique. Sans parler de son visage où s'expriment tout mêlés l'intelligence, la vivacité et la noblesse. Le prince de la Haute Volta salua avec respect toutes ces dames, à vrai dire peu nombreuses, et tous ces messieurs, habitué qu'il est des cours de son Afrique natale où il a grandi.

Je sentais Jean ravi. L'adjectif est faible. Je devrais écrire enchanté. Nous ne savions plus trop, nous ses invités, si son anniversaire importait encore à Jean ou si son coeur et son esprit étaient entièrement dévoués au prince Dewenrel.

C'est alors qu'arriva le comte Frédéric du Bellay, le peintre fameux, si bien en cour depuis quelques années. Jean était heureux, entouré de ses amis les plus chers, pour certains comme le comte Frédéric proches de lui depuis plusieurs décennies.

La fête fut ravissante. Les mets et les boissons rivalisaient d'exotisme : du jus de bissap venu d'Afrique, du sirop de gingembre dont je me méfie car on dit qu'il décuple les ardeurs amoureuses et donne au sexe fort un membre dur comme la pierre (je ne saurais vous en dire plus car mon expérience en ce sujet est bien limitée). Nous goûtâmes des chinoiseries qu'à vrai dire je découvrai, raffinées et savoureuses comme les gens du Tonkin, et puis des viandes à la française et des vins de notre terroir.

La soirée filait bon train quand soudain un cri retentit :

Madame se meurt, Madame est morte !

J'avais déjà entendu Bossuet s'exclamer ainsi lors de son prêche pour la pauvre Madame Henriette morte dans l'éclat de son jeune âge. Mais à ma connaissance nulle princesse ne venait de passer de vie à trépas. Je l'aurais su.

Jean sortit alors du grand salon pour interroger ses valets. L'un d'eux était en larmes et n'osait annoncer au comte que sa chère chatte, appelée Madame et qu'il avait recueillie en Afrique, venait de rejoindre le ciel des animaux...

Nous fûmes tous rassurés et la fête reprit de plus belle. La Ventière aimait sa chatte (si je puis dire) mais il ne voulait point exprimer de contrition en une circonstance aussi heureuse.

Le gâteau vint lorsqu'une partie de l'assistance avait déjà oublié le motif de sa présence, occupée qu'elle était à deviser, grisée par les saveurs mélangées et les libations partagées. Certaines roucoulaient, certains se trémoussaient et s'essayaient à suivre le rythme de la viole de gambe, d'autres enfin parmi lesquels je figurais devisaient sans répit. Il fallait en profiter au milieu de si beaux esprits et de si jolis minois.

Je ne saurais vous conter la fin de la soirée car, pauvre de moi, je m'endormis sur un canapé repue que j'étais de si bonnes chairs et de tant de paroles.

Je me réveillais dans mon carosse à la porte de mon hôtel.

Je vous embrasse comme je vous aime de tout mon coeur.

17:43 Écrit par Jean Julien dans Lettres de la marquise de Sévigné | Lien permanent | Commentaires (0) |

13/11/2009

L'homélie du cardinal

Paris le 22 septembre 1680

Ma toute bonne,

Laissez-moi vous conter ce qui fut en ce 21 septembre l’événement à la cour de notre bien aimé Roi.

Le Cardinal de Grenellini avait choisi cette date combien symbolique, l’entrée dans l’automne, pour prononcer une homélie du haut de la chaire de la chapelle du collège royal de Clermont, à Paris au cœur du quartier Latin, que Louis-le-Grand visita en grande pompe voici quelques semaines.

La chapelle était comble quand vêtu de pourpre le Cardinal entra dans l’édifice précédé du clergé, les abbés Tourond et Simonot entourés d’un aréopage d’enfants de chœur, bercé par les flots musicaux de l’orgue et un nuage d’encens.

La cérémonie commença et je vous passe l’enchaînement du rite que vous connaissez pour en arriver au sermon. Le Prince de l’Église était attendu par la foule des fidèles. Ces dames de la cour avaient fui Versailles pour s’asseoir aux premières chaises du premier rang : la Marquise des Nonnes si proche du Cardinal qu’on la dit un temps son intime, la Comtesse de Montalenvers dont l’esprit nous a donné quelque souci ces jours derniers tant les mots semblent traverser sa pauvre cervelle comme des oiseaux dans le ciel, sans laisser de trace, et la Comtesse de Lefeuvre, qui reçut son titre en remerciement d’obscurs services dont la décence m’interdit de dire davantage. La Lefeuvre était arrivée en compagnie du Marquis des Maquereaux qui fut doté d’une abbaye par sa majesté à l’issue du combat sans merci qu’il livra contre ces maîtres d’école butés et récalcitrants, tout incapables d’entendre et de faire aimer à leurs ouailles les discours si intelligents de notre bien aimé Roi.

Mais je m’égare et revenons à notre sermon. Ah ma toute bonne, que notre déception fut grande ! Nous savions que le Cardinal était affligé d’une voix fluette, héritage de sa famille méditerranéenne, mais en ce premier jour de l’automne nous eûmes le sentiment qu’elle s’étiolait avec son âge comme la lumière du soleil en cette saison. Nos oreilles tendues vers l’orateur ne perçurent point de paroles propices à l’édification de notre âme. Le Cardinal se contenta de menacer des foudres de Dieu les quelques fidèles qui pénétrèrent dans la chapelle alors qu’il avait entamé son sermon. Parmi ces retardataires, on comptait Monsieur du Portail, arrivé depuis quelques semaines de sa lointaine Bretagne. Il se révèle peu au fait des usages de la cour et de la capitale, toujours précédé par sa voix forte, plus habituée aux grèves de l’Armor qu’aux salons parisiens. Du retard des fidèles, le Cardinal, en peine de veine, tenta d’élargir son discours aux cas des courtisans qui trop souvent arrivent au lever ou au souper de Roi alors que sa Majesté les a bien entamés. De Grenellini s’essaya ensuite à quelque élévation de l’esprit. Mais toutes ses tentatives furent vaines.

Le Cardinal nous semblait abandonné par le Seigneur, dépourvu du souffle paraclet, pour tout vous avouer, ennuyeux…
A maintes reprises mes yeux se fermèrent et mon âme s’envola vers vous qui êtes si loin de mon cœur. Enfin «l’amen» tant attendu résonna sous les voûtes de la chapelle royale et la Comtesse de Lefeuvre se retint avec peine d’applaudir des deux mains le Cardinal, se croyant au théâtre, car elle avait bu ses paroles comme un élixir d’amour. L’office se termina dans la monotonie et dès que «l’ite missa est» retentit, je quittai la chapelle, fuyant la cour qui s’empressa autour du Cardinal dont les paroles indigentes avaient ranimé ce méchant mal de tête qui m’afflige depuis votre départ lorsque je m’ennuie.

En quittant le collège de Clermont pour regagner mon carrosse, j’aperçus le Comte de Bernattaque qui sortait précipitamment de l’édifice si pâle que je le crus souffrant. Je ne sus s’il était comme moi désolé de ce qu’il avait entendu ou si une sourde douleur habitait son âme tourmentée.

Je vous embrasse comme je vous aime, de tout mon cœur.

10:05 Écrit par Jean Julien dans Lettres de la marquise de Sévigné | Lien permanent | Commentaires (0) |

Le souper chez le cardinal

Paris le 12 novembre 1680


Ma toute bonne,

Le Cardinal de Grenellini me fit l’honneur voici quelques jours de m’inviter en son hôtel de Tartignac rue de Pernelle. Si la toute nouvelle demeure du Prince de l’Église est fort élégante, l’étroite rue de Pernelle est un perpétuel chantier, encombrée par des charrois de pierres, envahie par le bruit incessant des équarisseurs sans vous parler des troupeaux de vaches que des pique-boeufs conduisent en hurlant vers les abattoirs des bords de Seine. J’ai le sentiment que mon ami La Bruyère n'aurait pas d'embarras à décrire notre Paris en travaux permanents s’il venait à emprunter cette rue toute de guingois.

Mais comme à mon habitude je m’égare dans des diversions qui m’écartent de l’essentiel.

Le cardinal m’a donc invitée pour le souper, à la mode nouvelle vers 7 heures du soir. Mon carrosse pénétra dans la cour de l’hôtel de Tartignac derrière celui de la Marquise des Nonnes dont je vous ai déjà parlé. La voiture de la Marquise de Lefeuvre était déjà parquée, les chevaux dételés… Je compris que la Lefeuvre avait tenu compagnie au Cardinal tout l’après-midi.

Madame des Nonnes et moi-même montâmes de conserve les quelques marches du perron et nous fûmes accueillies dans le vestibule par un nouveau laquais du Cardinal, de belle corpulence mais d’une peau si noire qu’elle en brillait. Ma toute bonne, je n'avais jamais vu d'aussi près une telle créature, aussi bien découplée qu'effrayante. Cet impressionnant laquais nous conduisit au grand salon bleu si magnifiquement meublé. Aux côtés du Cardinal trônait la Lefeuvre avec son petit air de ne pas y toucher. L’éternel Marquis des Maquereaux était déjà là, affublé de son air satisfait et narquois.

Sur ce, arriva le Comte de la Ventière qui, après nous avoir salués avec la politesse dont il est coutumier, nous dit être rentré le jour même de ses terres du duché de Mayenne. Monsieur de la Ventière fut pendant quelques années l’ambassadeur de sa Majesté au royaume de Pologne. Il fut auparavant chargé par le Roi d’explorer les côtes du Golfe de Guinée. On dit même qu’il se rendit jusqu’à Fort-Dauphin dans cette île si lointaine de l’océan Indien qu’on nomme Madagascar. Tous ces voyages pour le compte de sa Majesté ont entouré le comte d’une réputation d’espion dont il se défend, mais les rumeurs ont la vie dure comme vous le savez.

Un second laquais apparut dans l’embrasure d’une porte pour annoncer que le souper de Monsieur le Cardinal était servi. Si le premier laquais était noir de peau, celui-ci était aussi blanc et blond qu’un Germain ou un Suédois. Décidément, le Cardinal aime l’exotisme, du moins dans les personnes à son service. Après un «Merci Jonas» adressé au laquais, le Cardinal nous pria de le suivre vers la salle à manger à travers les salons de musique, puis de jeux et ensuite de la magnifique bibliothèque qui me fit pâlir d’envie. Imaginez des livres tous reliés de cuir et dorés sur tranche, sur trois murs de six mètres de haut.

Arrivés dans la salle à manger entièrement meublée de bois d’acajou, le Cardinal pria Madame de Lefeuvre de prendre son vis-à-vis. Je me retrouvai à la droite du prince et Mme des Nonnes à sa gauche. Monsieur de la Ventière prit place entre La Lefeuvre et moi-même tandis que ce fat de Maquereaux s’assit à la droite de celle-ci. Vous savez comme moi toute l’importance du placement des invités dans le monde. La Lefeuvre, qui n’a guère de cervelle mais connaît les usages, rayonnait à la place d’honneur tandis que la des Nonnes se sentait déclassée bien qu’elle fût près du Cardinal. Elle fut elle-même voici quelques années à la place aujourd’hui occupée par la Lefeuvre. Vous comprendrez sans peine ma toute bonne ce qu’elle put éprouver…

Le grand laquais noir, que le Cardinal appela Lucien, ce que je trouvai fort peu exotique, nous servit un moelleux de choux fleurs et de saumon fumé. Ce nouveau chou arrivé depuis peu d’Amérique est fort prisé par notre bon Roi qui le fait servir régulièrement à sa table. Nous bûmes un vin blanc de Chablis que j’adore. Dès cette entrée, je sentis que le Cardinal n’avait d’yeux que pour la Lefeuvre et qu’il se préparait à faire une annonce. M. des Maquereaux devait être dans la confidence car il souriait d’un air entendu promenant son regard goguenard du Prince à la Marquise. Je perçus que M. de la Ventière devenait nerveux. Il avait entendu à la cour que sa Majesté envisageait de lui confier une nouvelle ambassade et il craignait qu’une indiscrétion n'ait alerté le Cardinal, qui n’était pas vraiment son ami.

Après les volailles vinrent les rôtis, et au dessert, un croquembouche aux fruits confits, après que le bouchon de la bouteille de Champagne eut sauté, il se dressa sur son séant et levant son verre déclara d’un ton enjoué: «Mes amis, je vais vous apprendre une bonne nouvelle. Sa Majesté dans sa grande sagesse a décidé de nommer une femme ambassadeur. Ma chère Marquise, ajouta-t-il en pointant son verre vers La Lefeuvre, vous rejoindrez bientôt Rome où sa Majesté vous mande pour la représenter. Comme je dois visiter le Pape, je vous accompagnerai dans ce long et périlleux voyage depuis Paris.»

Je crus que M. de la Ventière allait défaillir. Le ministre du Roi, M. de Seychelles, lui avait laissé entendre qu’il rejoindrait prochainement la ville antique. Le dépit se lut sur son visage.
Je craignis pendant quelques secondes que M. de la Ventière ne sautât de son siège pour griffer le visage poupin de la Lefeuvre. Heureusement, un tel esclandre nous fut épargné : le laquais Jonas ouvrit la porte à deux battants de la salle à manger et annonça : «Mme la Marquise de Montalenvers!»

La Montalenvers, parée de tous ses atours, paraissait confuse, surprise de nous voir au dessert. «Mais Monsieur le Cardinal, dit-elle timidement, vous m'aviez conviée pour 9h du soir...» Les doutes que j'avais sur l'état cérébral de la Marquise se confirmèrent. Sa mémoire vacille. Le Cardinal usa de toute sa courtoisie pour rassurer la pauvre Montalenvers et ne pas aggraver son désarroi.

Son entrée inopinée eut cependant le mérite de faire diversion et de détendre l'atmosphère.

Je vous embrasse comme je vous aime.

10:03 Écrit par Jean Julien dans Lettres de la marquise de Sévigné | Lien permanent | Commentaires (0) |

Le conclave

Paris le 20 novembre 1680


Ma toute bonne,

Je vis ou plutôt je survis. Ma santé devient délicate, le flux de mon sang s’emballe comme un cheval piqué au vif, mes entrailles brûlent de feux dignes de l’enfer et pour couronner ce pitoyable tableau, mes os vieillissent et craquent comme les membrures d’un vieux vaisseau de notre royale marine. Mais je m’égare. Et si ma carcasse est branlante, la santé de mon âme est excellente et celle de mes méninges tout pareillement, ce sont elles qui comptent, le reste n'est qu'intendance. La douce perspective de vous lire prochainement agit comme un baume sur ces maux et me les fait oublier.

Mes doigts me démangent de vous conter les dernières frasques du Cardinal de Grenellini. Comme vous le savez par mes dernières lettres le Prince de l’église et La Lefeuvre doivent quitter Paris pour Rome dans les tous prochains jours. Les deux pigeons s’aimeraient d’amour tendre et platonique, du moins le laissent-ils entendre. Mon instinct me dit à mi-voix que leurs rapports ne relèvent pas seulement de la carte du Tendre mais aussi d’une autre carte, plus charnelle. Mais je m’égare. Suis-je donc à ce point incorrigible ? Une âme charitable m'a rapporté que la capitale m'avait affublée d'un surnom : Persiflore. Ne serait-il point démérité ?

Avant de monter dans son carrosse pour rejoindre Marseille où il embarquera pour rallier Rome, le Cardinal a dû organiser, sur les ordres de sa Majesté, un grand conclave qui a réuni à Paris les ambassadeurs de tous les pays amis de notre royaume. A vrai dire, Grenellini est fort peu au fait des questions étrangères à la France. Je peux même écrire que dès qu’il franchit les murs qui protègent notre ville, voire sa si chère rue de Pernelle, il se sent exilé. En bref, il a aussi peu d’appétit pour l’étranger qu’un veau pour le foin… Mais pour complaire au Roi, il s’est incliné, comme il sait si bien le faire… Sa paresse naturelle le fit reporter la charge de l'organisation de cette réunion sur le pauvre comte de la Ventière qui ne peut rien refuser à Membrini qui a l'oreille de Seychelles, le ministre des relations étrangères de notre bien aimé roi. Je vous épargne les détails des préparatifs et j'en viens au coeur de l'affaire qui me fut contée par la Ventière lui-même tant il en avait gros sur le coeur.

Le Roi annonça la veille de ce conclave international et de haut niveau qu'il ne pourrait point saluer les ambassadeurs, retenu par des activités de la plus importance pour l'Etat, une chasse dans les bois de Meudon probablement ou une partie fine avec la Montespan. Grenellini et la Ventière quelque peu dépités comptaient sur le soutien de des Seychelles mais qu'elle ne fut point leur déception lorsque ce dernier leur fit savoir par Bernattaque qu'il serait retenu par une affaire qui ne souffrait aucun retard. En fait quelque lutinage avec un de ses nombreux mignons. Il est de notoriété publique que des Seychelles a déserté le chemin des dames depuis sa prime jeunesse. Comme vous le savez ce penchant est fort bien porté de nos jours et s'épanouit dans l'indifférence générale, exceptée celle du clergé, ce dernier étant quelque peu mal à l'aise sur ce sujet. Selon une rumeur persistante qui ne m'a point échappé, maints de ses membres appartiendraient à la confrérie des coureurs de caleçons. Tout comme Frédéric de Mitterand, le neveu de feu le roi François, qui eut l'imprudence voici quelques années de rapporter dans des letres publiées à Amsterdam des aventures vécues lors d'un périple dans la lointaine et effrayante Asie avec des représentants du sexe fort dont le métier est de s'offrir en échange de quelques écus. Pas de quoi fouetter un chat. Mais certains de nos politiques virent là une occasion d'attaquer notre bon roi dont le Mitterrand est ministre des arts. Ce fut ridicule et l'opinion se retourna vite contre ces adeptes de Monsieur Jansen et de sa morale étriquée, contre les intégristes dont Madame de la Peine est le porte-voix. Le petit Hamon, qui se veut janséniste, n'y survivra pas avec sa triste mine de curé défroqué (il fut au collège des jésuites de Brest...).

Mais une fois de plus je m'égare.

Je vous imagine interrogative quant à ce Bernattaque, je l'ai croisé en sortant du collège de Clermont, il est au service du cardinal depuis quelques mois. Et comme il entend poursuivre sa carrière dans une ambassade du royaume dans une île de la Méditerranée, il s'est mis bien avec des Seychelles qui glisse dans l'oreille de sa majesté les noms de nos ambassadeurs.

Pauvre conclave ! Point de Roi, point de ministre.

Le sang de Grenellini ne fit qu'un tour. Il devrait présider. Toujours aussi courageux, le jour venu il se fit porter pâle et la Ventière s'en fut seul au conclave. Présidé par deux obscurs sous-fifres au service de des Seychelles, la réunion fut morne, sans nerf : les tristes sires Goustan et Dieubourg, d'obscurs petits barons, n'eurent de cesse de manifester leur désintérêt tant et si bien qu' ils en vinrent à jouer au bilboquet devant l'assistance médusée. Tous croyaient ce jeu tombé en désuétude depuis Henri III. Voilà que ces deux-là manipulaient en public le manche et la boule avec frénésie s'encourageant de clins d'oeil entendus. La Ventière, si soucieux de l'image du royaume au-delà de ses frontières, était vert.

Le conclave se terminant, Goustan annonça avec dédain qu'une collation attendait les ambassadeurs dans le vestibule. La Ventière prit les devants et à son habitude alla vérifier si tout était en ordre. Ah ma chère, ce qu'il vit alors décupla sa honte! Quelques verres dépareillés se battaient en duel sur un bout de table sans nappe... Le vin n'était qu'une piquette des côteaux de Suresnes. Connaisseur en vin, la Ventière n'aurait jamais servi à nos hôtes étrangers ce breuvage acide et déclassé. Il eut choisi du vin de Champagne ou un rouge d'Irançy dans l'Yonne. D'ailleurs les ambassadeurs ne demandèrent point leur reste et s'enfuirent vers leurs carosses en ricanant.

Ce fut un fiasco qui met en évidence le désintérêt des plus hautes têtes du royaume pour tout ce qui a trait à l'étranger. Alors qu'il y va de notre image et de notre avenir. La tentation va être grande pour l'Espagne d'attaquer un Roi de France et ses ministres qui n'ont que leur bon plaisir en tête.

La Ventière m'a communiqué son extrême préoccupation pour l'avenir de notre Etat et devant notre morosité partagée m'a proposé de l'accompagner au royaume de Pologne où des Seychelles le mande pour y régler une affaire qu'il ne m'a point révélée. Je vais accepter. Je ne manquerai point de vous conter ce périple qui m'excite déjà. Et tant pis pour ma santé, les cahots de la route et le roulis du bateau remettront tous mes maux en place !

Je vous embrasse comme je vous aime, de tout mon coeur.



10:00 Écrit par Jean Julien dans Lettres de la marquise de Sévigné | Lien permanent | Commentaires (0) |