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29/06/2014

Brèves

En ce début d'été, vous semblez pour beaucoup d'entre vous, chers lecteurs, débordés, débordés... Alors je ferai bref en attirant votre attention sur deux ou trois citations ou commentaires tirés de la presse écrite (le Nouvel observateur du 26/06/2014).

Une phrase de Michel Rocard : "Jamais nulle part, la démocratie n'a enthousiasmé, sauf là où elle manque". 

"La mort semble toujours saisir le vif qui frappe à nos portes : la révolution collaborative qui chamboule le monde productif, le déferlement des biotechnologies, l'immense espoir soulevé par l'économie circulaire. Le futur n'est pas de saison" Guillaume Malaurie (Entre nous).

"Depuis que je n'écoute ni radio ni télé, je me sens comme libéré. Contrairement à la presse écrite, les rythmes du son et de l'image télé ne nous laissent pas la liberté de réfléchir, de respirer, d'interrompre une acquisition de connaissance pour mieux l'assimiler. Alors, cher lecteur, si vous voulez garder la tête froide : lisez." François Maugis (Courrier des lecteurs)

 

 

14/06/2014

Toutes des danseuses...

Toutes des danseuses ces Parisiennes… Il faut les voir sur les trottoirs de la capitale avec leurs chaussons Repetto*. Elles avancent les pieds en éventail, droites comme des i, légèrement cambrées, pour bien montrer qu’elles ont appris la danse classique et ont manqué de peu une carrière professionnelle. Quand elles s’arrêtent, elles font cette légère flexion d’une jambe, signature sans coup férir de la pause propre aux danseurs classiques.

Alors, quand le festival de la danse du 9.3 pointe son nez à la mi-juin, on franchit avec appréhension le périphérique et on se rend à Montreuil où bat le cœur malien de la région parisienne : « Mon Dieu, on n’y va jamais dans le 9.3. Mais pour la danse contemporaine, on fait un effort. J’en connais qui travaillent en Seine-Saint-Denis et dorment dans le 14ème à Paris rue Sarrette. Ils rentrent dans le sud parisien avec une voiture de fonction du conseil général… »

Les Maliens, on n’en voit pas beaucoup dans la file d’attente qui s’organise devant la salle Casarès dans le centre de Montreuil. Pas davantage de Maghrébins pourtant nombreux dans cette ville et dans ce département. Par contre la fine fleur du monde de la danse contemporaine est là. Ils se connaissent tous, s’embrassent, s’interpellent par leurs prénoms. La petite coterie des « danseuses » est présente au rendez-vous. 

Le spectacle Two Room Apartment  avec Niv Sheinfeld et Oren Laor devait commencer à 21 h mais à l’heure-dite, la grande prêtresse des lieux (elle-même ancienne danseuse) nous annonce que le spectacle aura 20 mn de retard en raison de derniers réglages. Étant donné la suite, on se demande bien lesquels. Ce n’est pas grave car le spectacle dure 45 mn.

On en profite pour boire un verre dehors. Il fait beau.

21h20 : les portes de la salle Casarès s’ouvrent. On nous place d’office sur la scène sur trois rangs de chaises en plastique qui forment les trois côtés d’un rectangle. Le reste des spectateurs est bien assis dans les fauteuils de la salle.

Le spectacle commence, sans musique (ce sera une caractéristique majeure de l’événement),  avec l’entrée de deux hommes dont on ne sait pas s’ils sont danseurs ou machinistes, peut-être des intermittents du spectacle qui vont nous annoncer qu’ils occupent la salle pour protester contre la réforme de leurs droits au chômage… Non, ouf ! Ce sont les deux danseurs israéliens.

Ils commencent par dessiner au sol deux rectangles (comme les deux parties d’un terrain de sport) avec des rouleaux de scotch pour déménagement. Ceci fait, ils déambulent dans ces deux espaces, chacun dans le sien, toujours sans musique.

Assis du côté cour ou jardin, peu importe, je remarque tout de suite la correspondante japonaise du Yomiori Shinbun, le grand quotidien de Tokyo. Par quel égarement son rédacteur en chef l’a-t-il envoyée dans le 9.3, mystère. Scrupuleuse comme toutes les Japonaises, elle prend des notes avec un art consommé : elle dessine ses idéogrammes sans regarder son bloc-notes.

Au centre de la scène, alors que la Japonaise est dans l’angle droit, se tient majestueuse Mademoiselle K (nous tairons son nom) ajustant son regard myope derrière ses strictes lunettes rectangulaires à branches épaisses (de marque mais discrètes). Ses jambes sont délicatement croisées. Mademoiselle K est venue de Lyon incognito pour « voir ce que donne ce festival dans le 9.3 ». Elle n’en perd pas une ramée. Très pro, on la connaît.

Le spectacle se poursuit : nos deux danseurs ont osé transgresser la frontière de leurs appartements (mais on voit bien là tout le poids politique de ce geste incroyable) et petit à petit se rapprochent sur un air militaire israélien. Enfin de la musique !

Déjà 15 ou 20 mn que cela tourne en rond, la correspondante du Yomiori Shinbun a arrêté de prendre des notes et s’affaisse progressivement sur sa chaise en plastique au rythme de la fermeture de ses paupières. Son attitude en dit long sur l’intérêt qu’elle porte au spectacle.

Mademoiselle K, toujours aussi raide, n’en perd pas une ramée, mais peut-être dort-elle derrière ses lunettes. Qui sait ?

Nos deux danseurs, las de se draguer, se rapprochent. L’un d’eux, le plus grand, se déshabille lascivement devant son alter ego. Tout, il enlève tout. La correspondante du Yomiori Shinbun soulève ses paupières closes et sourit. Enfin du neuf. Si on peut l’écrire car depuis la comédie musicale Hair, on en a vu d’autres. Elle est amusée par ce zizi qui brinquebale et ses testicules qui pendent gentiment et parfois se balancent avec grâce sur des airs à la Elton John. Mademoiselle K demeure imperturbable. Elle en a vu d’autres (paires de…) et ce n’est pas cela qui va l’impressionner. Non elle est toute entière la proie de la « logique politico-narrative de ce poème dansé ».

Quand le danseur nu se rhabille après avoir sauté à maintes reprises dans les bras de son amant (sans musique), la correspondante du Yomiori Shinbun sombre à nouveau dans la torpeur. Elle ne comprend rien, pas davantage que moi. Heureusement j’ai le spectacle des spectateurs à observer.

45 mn, 48 mn. A la 50ème mn les danseurs décollent le scotch, boivent un coup d’eau et s’en vont. Applaudissements (pas les miens).

La correspondante du Yomiori Shinbun se dit que se taper 11 heures d’avion pour voir cela, c’est cher payer l’heure de vol. Il n’y a pas que ce spectacle, elle en verra d'autres. Mademoiselle K, à 2h de TGV de Lyon, se frotte les lunettes : elle invitera ces deux danseurs à l’occasion de son festival. Libération en a dit du bien, c’est tout dire.

Une heure de transports en commun pour rentrer chez moi, pauvre égaré dans cette mafia. Où sont les Maguy Marin, les Pietragalla, les Pina Bausch, les Béjart ? Ils font danser sur de la musique. Quelle ringardise ! La mode semble être à la danse sans musique ou pratiquement. Quel ennui  ! Si on avait fait danser un Israélien et un Palestinien, j’aurais peut-être compris quelque chose. Mais deux Israéliens, à quoi bon ?

  

 

*Créée en 1952, la maison Repetto fabrique des chaussons de danse. Propriété de Reebok France, elle commercialise désormais, outre des ballerines et des chaussures, du prêt-à-porter et des parfums. Repetto constitue un des nec plus ultra des Parisiens. 

08/06/2014

Bord de mer

 

 

 

Portugal Frédéric Bellay.JPG

 

Boa-Vista, Portugal. Photographie de Frédéric Bellay.

 

 

Quand il voit la photo, il dit sans y réfléchir :

-          - Quelles belles montagnes ! Et ce champ de neige !

Et puis c’est le silence. Il regarde de plus près. Ajuste sa vision à son objet. Il se recule puis se rapproche.

-          - Des montagnes ?

Il n’en est plus très sûr, comme si ce paysage a priori si évident lui échappait. Il doute de l’échelle, de la perspective. Il reconnaît une rambarde sur la droite et son ombre projetée sur ce qu’il avait imaginé être de la neige : l’échelle n’était pas la bonne. Son regard s’ajuste progressivement à ces aplats noirs et blancs mêlés de gris et d’argent. Et soudain, les montagnes imaginées se dissolvent pour laisser la place à un autre objet : le bord de mer, le rivage atlantique, avec ses rochers, son sable et ses marées. Il comprend que c’est marée basse et que le sable sur la plage est celui de l’estran.

D’où vient cette lumière qui sur le sable projette l’architecture de la rambarde ? D’où vient cette masse noire à la fois pointue et arrondie sur la droite de la photo ?

La source lumineuse est hors champ, occultée. La lumière n’a pas de source visible. Le ciel est d’un noir d’encre, sans aucune étoile. Un dais immense tendu au-dessus des rochers, du sable, vides, inanimés. Éclairés mais menacés d’obscurité par la masse noire qui se profile à la droite du cadre.

L’océan ? Où est-il ? C’est marée basse et il ne demeure que sa trace sur le sable lisse et vierge. L’océan est hors cadre comme la source lumineuse.

Celui qui regarde comprend ou le croit, à sa manière.

Il comprend que cette photographie pose une question : qui de la lumière ou de l’obscurité va gagner ?

Déjà la nuit s’impose dans le ciel et peut-être l’emportera-t-elle totalement si cette masse sombre progresse par la droite du cadre. Les deux forces s’affrontent dans un paysage chimérique où « le miroir qui se souvient* »  mêle les  rivages confondus d’un même océan, « finis terres ». La fin de la terre, le début de la nuit, le pas retenu vers l’obscurité qui gagne.

Quelle issue à ce combat ?

Celui qui regarde sait-il quelle part d’ombre le hante ?

Quel chemin il doit emprunter ?

S’il est sur la bonne voie ?

S’il a effectué le bon choix ?

Il préférerait ne pas choisir.

Je ne peux que lui dire :

« The shadows are as important as the light. »

Jane Eyre, Charlotte Brontë

 

 

 

·         * Citation de Robert de Montesquiou 

06/06/2014

De l'Elysée à Saint-Denis

 

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Détail d'une mosaïque, façade de commerce, Arles-sur-Tech, Pyrénées-Orientales

 

"We are not amused."

Elisabeth II du Royaume Uni

 

Quel spectacle nous offre la classe dirigeante française depuis quelques années ! Il mérite quelques lignes. Je ne prétends pas être exhaustif dans si peu d’espace. Je souhaite simplement livrer quelques réflexions et observations, lancer des pistes.

Depuis l’éviction de Jospin de la présidentielle de 2002, notre monde politique semble déboussolé. Quand en 2007 prennent fin les 12 années d’apathie totale de l’ère du roi fainéant Chirac, la France a besoin de mouvement. Nicolas Sarkozy est élu à la présidence de la République. Alain Badiou publie en octobre 2007 un ouvrage au titre fameux De quoi Sarkozy est-il le nom ?*. Il y montre que le nouveau président de la République française n’est rien en tant que tel mais qu’il est le représentant des puissances de l’argent et qu’il agit en leur nom à la tête de l’Etat. Badiou a raison. Je ne reprendrai pas ici la longue litanie des cadeaux distribués aux plus riches par Sarkozy. Je ne reviendrai pas non plus sur l’accroissement énorme de la dette de la France sous son ère, en-dehors des effets de la crise de 2008. Sarkozy a bien renvoyé l’ascenseur.

Sarkozy est donc  le nom de « l’argent », des riches. Les récentes affaires au sein de l’UMP montrent avec quelle cynique arrogance lui et ses proches ont géré financièrement ce parti et financé la campagne présidentielle de  2012. Les Copé, les Lavrilleux, les préfets Lambert et autres sbires ont magouillé en utilisant comme paravent la société Bygmalion, créée par des proches de Copé. Il est probable qu’on commence à peine à découvrir la partie émergée de l’iceberg. On peut compter sur les vieilles haines au sein de l’UMP pour que le déballage se poursuive.

Ces histoires de financement occultes ne datent pas d’aujourd’hui : les rétro commissions de la campagne Balladur-Sarkozy de 1995, les financements par Kadhafi de la campagne de Sarkozy de 2007, et d’autres (les Bettencourt par exemple).

La gauche n’est pas épargnée : Cahuzac et son compte en Suisse avec en prime le mensonge d’Etat en direct. Cahuzac joue cependant petit (moins d’un million d’Euros…), c’est un peu minable. Strauss-Kahn et ses frasques sexuelles : l’argent il en a suffisamment et depuis toujours pour se payer toutes les putes du monde, marocaines, guinéennes ou lilloises. Tapie (ni de gauche ni de droite) qui a négocié avec les plus hautes autorités politiques françaises dès Sarkozy élu  le montant de son indemnisation dans l’affaire Adidas (près de 500 millions d’€)…

Cette déliquescence d’une partie de notre classe dirigeante décourage maints électeurs et/ou les poussent dans les bras de l’abstention et du FN. Quand le seul moteur devient l’argent et l’accumulation de richesses, on voit ce qui se passe. Il ne s’agit pas de libéralisme mais bien plutôt de  libertarisme, doctrine qui gagne du terrain, prône la disparition des Etats et donc de l’impôt. L’intérêt général est jeté à la poubelle. Chacun pour soi. L’argent comme fin en soi. L’argent corrupteur. L’argent destructeur.

Freud assimilait l’argent à la merde. Et il avait raison. Il n’a de valeur que si on l’utilise comme engrais, qu’on le recycle. Il doit être redistribué, ventilé. Sinon il pue. Bernard Maris a publié il y a quelques mois un ouvrage sur Capitalisme et pulsion de mort. Il a raison, le consumérisme et l’accumulation de biens, à outrance, conduisent à notre fin. Pourquoi pas ? « A chacun sa merde » comme je l’ai entendu il n’y a pas si longtemps. « Le monde court à sa perte et tant mieux » disait notre chère Duras.

Je ne crois pas à cette résignation égoïste et la Duras savait se faire provocatrice. Nous ne sommes pas tous, loin s’en faut, devenus libertaires. Un récent gagnant du Loto a donné à des associations 50 millions des 70 qu’il avait gagnés. Il a eu bien raison : que faire au-delà d’un certain montant de tout cet argent ? Avec les 20 millions qui lui restent, il vivra confortablement (800 000 € de revenu annuel avec cette somme placée à 4 %) et avec la satisfaction d’avoir été généreux.

Au-delà de cette crise libertaire qui touche une partie de la société française (pas toute,  loin de là), je pense que notre pays traverse une crise structurelle. Notre constitution est caduque et entrave la bonne marche de notre pays. Il faut s’interroger sur cette bicéphalité (Président de la République et Premier ministre) de plus en plus incompréhensible et toxique (je cède à un adjectif à la mode). A quoi sert le sénat ? Nos régions n’ont pas assez de pouvoir, notre pays est encore beaucoup trop centralisé.

Simplifions. Nous avons besoin d’un vrai chef de l’exécutif et d’un seul, issu du Parlement, et d’un Président de la République, symbole et garant de la République, la représentant en France et à l’étranger, mais ne gouvernant pas. Sa désignation ne revient pas au suffrage universel. Ce Président devrait d’ailleurs quitter l’Elysée symbole monarchique d’un autre temps et s’installer dans un lieu solennel tel les Invalides (il y a de la place), le château de Vincennes (De Gaulle y avait songé). Ma préférence irait à Saint-Denis : la République y dispose d’un magnifique bâtiment dévolu à l’Institution de la Légion d’Honneur. Il s’agit de l’ancienne abbaye située près de la basilique où reposent maints de nos rois de France. Contradiction : non. Signe de la continuité de l’Etat français en dehors de Paris et des hôtels particuliers construits par nos rois pour leurs favorites. Pour ne pas employer un autre mot.

 

 

* http://www.editions-lignes.com/DE-QUOI-SARKOZY-EST-IL-LE-NOM.html

17/05/2014

Quand passent les cigognes

C’est comme une longue valse, de la première à la dernière image. Les personnages courent, virevoltent et sautillent : ils sont toujours en mouvement. Veronica, l’héroïne, danse avec les chars, avec les trains et avec les blessés qu’elle soigne. Elle est légère comme une ballerine.

Pourtant l’intrigue se déroule pendant la Deuxième guerre mondiale, en juin 1941 lorsque Hitler envahit l’URSS. Le film sort en 1958 et est présenté au festival de Cannes. La seconde guerre est toute proche, elle est l’objet d’une filmographie abondante spécialement en Union Soviétique. Au sein de tout ce bric-à-brac exaltant l’héroïsme communiste, Quand passent les cigognes détonne. Par son rythme, comme je l’écris plus haut, par la présence et la beauté des acteurs telle Tatiana Samoïlovka (Palme d’or pour son interprétation) dont les yeux en amandes nous rappellent que la Russie c’est déjà l’Asie.

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Ce film fut réalisé par Mikhaïl Kalatozov en 1957 et comme les deux précédents que j’ai évoqués (Les grandes espérances et L’auberge rouge) il est en noir et blanc. Mais il s’agit d’un noir et blanc très spécial que l’on dirait adapté aux nuits blanches de l’été russe et aux nuits d’encre de l’hiver sibérien. Les éclairages, souvent concentrés sur les yeux, rapprochent les spectateurs des acteurs et des personnages qu’ils incarnent.

L’histoire est simple. Nous sommes à Moscou et Veronica est amoureuse de Boris, ils projettent de se marier. Quand l’URSS et l’Allemagne nazie entrent en guerre, Boris s’engage dans l’armée et part au front. Au cours d’un bombardement, la famille de Veronica est anéantie. Veronica échappe par miracle à cette catastrophe. Les parents de Boris décident de la prendre en charge et elle finit par céder aux avances d’un cousin de Boris, Marc-Alexandrovitch, pianiste de son état. Elle n’a plus de nouvelles de Boris qui est mort au combat, mais elle l’ignore. Elle se marie avec Marc-Alexandrovitch et ils partent en Sibérie, loin du front, où le père de Boris et sa sœur exercent dans un hôpital militaire. Marc-Alexandrovitch s’avère dépensier, noceur et peu fiable (le personnage est très dostoïevskien). Il est chassé du domicile des parents de Boris. Veronica, qui fait office d’infirmière, sauve un petit garçon d’une mort accidentelle et l’adopte : il s’appelle Boris…

Veronica apprend enfin que Boris est mort par un ami de ce dernier. Quand les troupes rentrent du front une fois le IIIème Reich écrasé, elle espère que Boris a pu échapper à la mort mais elle doit se résigner. Les cigognes qui passent dans le ciel de Moscou au début du film, repassent au-dessus de la gare où se trouve Veronica à la fin du film et où elle comprend qu’elle doit renoncer. Boris est mort. La vie reprend.

J’ai conservé un souvenir assez net de ce film car je l’ai vu à 8 ou 9 ans. Mais j’ai surtout retenu une scène, celle de la mort de Boris. Ce dernier se trouve avec un autre soldat en reconnaissance dans des marais et il est soudain mortellement blessé par une balle ennemie. Le réalisateur a choisi de montrer l’écroulement de Boris par les yeux de ce dernier. A peine frappé par la balle, Boris est pris de vertige et commence à voir le ciel tournoyer. Les bouleaux qui l’entourent en font de même. Le spectateur est saisi par les mouvements de la caméra, vit son effondrement avec Boris. Jusqu’à ce qu’on le voie tomber sur le dos dans l’eau marécageuse. C’est fini, il est mort.

Cette scène, relativement brève, est restée ancrée dans ma mémoire, comme celles que j’ai évoquées à propos des Grandes espérances et de L’auberge rouge. Cette fois, nous ne sommes plus dans l’espérance, dans le dévoilement ou dans l’amour. Nous sommes face à la mort, brutale et filmée de manière saisissante. L’amour, l’espérance, la vérité et la mort. Quel quatuor ! Un programme pour la vie !

J’ai aussi retenu de ce film l’écureuil en peluche qui scelle l’amour entre Veronica et Boris et que l’affreux Marc-Alexandrovitch vole à Veronica pour en faire cadeau à une catin de haut vol…

Il y a aussi la babka de Boris (grand-mère en russe) et les ciocia (tantes) ou ciotka (avec le diminutif) que j’ai découvertes en Pologne et qui tiennent un rôle primordial dans les familles d’Europe centrale et en Russie.

Je termine ainsi cette trilogie des films qui ont marqué mon enfance et ont gravé en moi des images pour la vie. Et sans doute aussi des leçons de vie. 

 

 

 

 

11/05/2014

Tolérance

Un jeune gitan, Kendji, désigné par le public champion de l'émission Voice (TF1).

Un travesti, Conchita Wurts, - improbable femme à barbe - désigné champion du concours de l'Eurovision...

Les oiseaux de mauvaise augure qui disent avec acharnement que les Français sont racistes et que les Européens sont machistes ont du souci à se faire, surtout quand on sait que ce sont des jeunes qui pour l'essentiel votent dans le cadre de ces concours. L'Eurovision est aussi très prisée par les "gays" (je n'aime pas ce mot mais "homosexuel" est encore pire) qui organisent des soirées spéciales ce jour-là et votent beaucoup.

Je me réjouis à titre personnel de ces deux événements qui montrent que la tolérance gagne du terrain en Europe.

 

10:20 Écrit par Jean Julien dans Billets d'humeur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : gitan, kendji, conchita wurts, eurovision, voice, tf1, gays, jeunes |

10/05/2014

Louis

C'est à Aisy-Jouy que tu es mort le 17 septembre 1918.

Dans l'Aisne, au Chemin des Dames.

De ce funèbre destin, rien ne transparaît.

Du parfum des églantines l'air embaume en ce matin de mai 2014.

Les fleurs blanches, si belles dans la lumière du printemps laonnois, nous ensorcellent.

 

 

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Le chemin est rugueux qui monte de Volvreux vers la plaine et le champ où quelques coups de mitrailleuse eurent raison de toi.

Et où, pudique, je n'ose à ce jour aller.

Plus tard.

Rien ne presse.

Tu es là depuis bientôt 100 ans et nul n'était venu se recueillir en ces lieux où tu reposes sans sépulture comme beaucoup de soldats morts au front.

Le chemin est encombré des restes des tranchées où tu fus tué.

Béton armé.

Ferrailles improbables, os délaissés sur le chemin, os d'animal ou d'homme, mêlés et peu importe. Nul ne le sait.

La guerre, la Grande, fut rude.

Et tu y mourus le 17 septembre 1918.

Demain, je prendrai le chemin du champ où tu reposes sans nom.

"Tous les cimetières communiquent" dit un de mes amis. Tu n'es pas dans un cimetière mais de savoir là où tu reposes t'en rapproche.

  

 

 

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Aizy-Jouy le 3 mai 2014 : la vallée du Sancy, Volvreux avec son bouquet d'arbres et le plateau, invisible ici. C'est probablement là, à droite sur cette photo, que Louis fut fauché. On devine le chemin qui monte vers la gauche avec ses haies d'aubépines.

 

J'ajoute à cette page deux citations :

"J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante." In Les chants de Maldoror, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont (1846 -1870).

"Cette ombre, mon image, qui va et vient cherchant sa vie." Ballade de moi-même, Walt Whitman (USA, 1819 - 1892)

 

 Je tiens à remercier Marc et Patrick qui m'ont accompagné dans cette exploration.

 

 

Martinets

Nous sommes le 10 mai 2014. Et ce matin, en rejoignant l’avenue du Général Leclerc, j’ai reconnu leur cri.

 

J’ai cru tout d’abord qu’il s’agissait d’un de ces multiples bruits de la ville. Des crissements de freinage, des sonneries de téléphone portable, des gloussements de perruches humaines (elles sont nombreuses à Paris), des stridences de disputes mâles… Mais non.

 

En levant mon regard vers le ciel, je les ai vus. Déchaînés comme à leur habitude. Depuis que je les connais, et cela remonte aux années 1950, ils sont déchaînés. Indomptables, prompts aux figures les plus acrobatiques. Aviateurs des temps immémoriaux, ils rayent le ciel avant de disparaître dans les lointains. Nos martinets étaient de retour.

 

Ils étaient là. Caravelles du ciel. Volant très haut selon leur habitude, à peine visibles pour nous pauvres terriens, mais trop bas pour les insectes qui descendent vers le sol quand la pression diminue et qu’il pleut, et qu'ils deviennent pour eux des proies faciles.

 

Martinets. Vous annoncez l’été. Et soyez-en remerciés.

16:17 Écrit par Jean Julien dans Écouter, regarder, écrire | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : martinets, paris, 14ème |

25/04/2014

TF1 se moque vraiment de nous

Avez-vous visionné sur la toile ou à la télévision la dernière promotion de TF1 pour elle même ?

Si vous en avez le loisir, cela dure 45 secondes, vous entendrez (prononcées par une voix très sombre) et lirez un certain nombre d'affirmations relatives aux Français, du style :"Les Français font la gueule, ils sont racistes, perdants, fainéants...". Ces propos sont démentis par des images qui viennent contredire les affirmations. Et TF1, qui ne manque pas d'air, termine sur un : "Partageons des ondes positives !". C'est à en rester baba.

Cette chaîne met en avant depuis des années dans tous ses journaux télévisés, celui de 13h battant tous les records, tout ce qui va mal dans notre pays. Les chiens écrasés, les usines qui ferment, les vieillards agressés, les musulmans qui nous envahissent, les émigrés violeurs, j'en passe et des meilleures. Comment s'étonner qu'ensuite des villages, où aucun étranger n'a jamais mis les pieds et où il n'y a jamais eu de vol, votent à plus de 50 % pour le Front national ? C'est ce que j'appelle "l'effet TF1". On ne vote pas pour "ce qui est" mais pour "ce qu'on voit" dans les journaux de TF1. Certains n'osent même plus sortir de chez eux... J'en connais.

Que faire dans ce pays champion du monde du pessimisme, au dernier rang derrière les pays en guerre, les pays où certains vivent avec 1 euro par jour ? Supprimer les journaux télévisés de TF1 et ceux de France 2 qui ne valent guère mieux : ce serait de salubrité publique. J'entends déjà ceux qui vont dire que c'est l'actualité qui est triste et que les journalistes n'y sont pour rien. Ce n'est pas vrai. Les journalistes sont responsables de la présentation, de l'ordre des annonces et des explications. Ils hiérarchisent. Regardez les journaux d'Arte, vous verrez la différence. 

Et voilà que France 3 s'y met (ajout du 26/04) !

En ouverture du journal du 25/04 à 19h30, uniquement des faits divers (deux affaires de viols) dignes du défunt France-Dimanche. Le journal n'offre aucune ouverture vers l'Europe, le monde. Uniquement de l'anxiogène propre à enfermer les téléspectateurs dans leurs phobies.

Et puis il y a ce ton moralisateur à propos de l'affaire de viol survenue dans le métro de Lille : "ils n'ont rien fait ces salauds qui ont tout vu, même pas tiré le signal d'alarme". Elle y était la journaliste qui pérore ? Immédiatement me revient une autre affaire pas si ancienne où une jeune femme affirmait avoir été victime d'un viol dans le RER. Qu'avions-nous alors entendu ! Même Chirac s'était joint au concert. Mais elle avait menti la jeune femme, pour se faire remarquer. En fait, il ne s'était rien passé... La situation est cette fois différente, les faits semblent avérés. Mais à mon avis, ce genre d'info ne mérite pas de figurer dans le journal d'une TV nationale.

 

13/04/2014

L'auberge rouge

Bien que nous soyons en 1951 et que la guerre froide règne alors sur le monde, cette auberge n’est pas rouge car communiste mais rouge parce qu’elle fut le théâtre d’une foultitude de meurtres. Inspiré d’un fait divers authentique survenu en Ardèche vers 1820, le film d’Autant-Lara est l’un des trois qui ont marqué ma mémoire d’enfant avec Les grandes espérances (ma publication du 18 mars 2014) et Quand passent les cigognes.

 

Affiche de L'auberge rouge.jpg

 

Contrairement au titre des Grandes espérances, que j’avais totalement oublié, j’ai conservé celui de L’auberge rouge, peut-être parce que j’ai vu ce film un peu plus âgé (mais je n’ai aucune idée de la date) ou que les circonstances ont fait que je l’ai mieux retenu. Et puis, Les grandes espérances est un titre bien abstrait pour un enfant alors que L’auberge rouge lui parle.

 

Ces deux films n’ont a priori pas grand-chose en commun. Mis à part l’esthétique du noir et blanc et une mise en scène et un jeu d’acteurs proches de ceux du théâtre, les scénarii ont peu de points communs. Mais en visionnant à nouveau L’auberge rouge, disponible en DVD et remastérisé de belle manière, je me suis rendu compte que les images du film d’Autant-Lara qui avaient marqué mon souvenir n’étaient pas si éloignées de celles des Grandes espérances. Le 19ème siècle avec ses règles sociales et ses costumes. La grande salle de l’auberge avec sa longue table, certes entourée de vie et non pas figée comme celle Miss Avisham.

Auberge rouge repas.jpg

La salle à manger de l'auberge avec sa longue table

Le novice, Jeannou qui accompagne le moine capucin joué par Fernandel, Jeannou plus âgé que Pip enfant mais qui doit avoir le même âge que Pip jeune homme.

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Jeannou (Didier d'Yd)

L’atmosphère obscure du film qui se déroule en hiver, la nuit, dans une auberge mal éclairée. L’arrivée de la lumière non pas par un dévoilement mais par le lever du jour, la lumière éblouissante d’un paysage de montagne enneigé. Et puis il y a cette scène qui m’a tant marqué et qu’on ne retrouve pas dans l’adaptation de Dickens, celle au cours de laquelle Jeannou et la belle Mathilde, la fille des aubergistes criminels, bavardent, badinent dans le foin de la grange. Elle est restée empreinte d’une grande sensualité dans mon souvenir alors qu’en la revoyant adulte je la trouve bien prude. Mais quand on est enfant, le grand mystère des relations entre les adultes nous taraude. « C’est quoi l’amour ? » demandais-je alors régulièrement à mes parents. J’avais là sous mes yeux le début d’une réponse confuse qui m’avait échauffé les sangs…

 

L’intrigue de L’auberge rouge est simple. Elle se déroule vers 1830. Un couple d’aubergistes sans scrupules fait fortune à Peyrabelle dans le Vivarais sur la route qui relie le Puy à Privas en Ardèche.

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Le moine-capucin (Fernandel) et le novice-Jeannou arrivent à l'auberge

Avec l’aide d’un grand « Nègre » nommé Fétiche, interprété par Lude Germain, ils droguent les voyageurs isolés, les trucident, volent leurs biens et les enterrent dans le jardin de l’auberge quand ils ne donnent pas leurs cadavres dépecés à manger aux cochons dont ils nourrissent ensuite leur futures victimes (c’est ce qu’on appelle maintenant l’économie circulaire, je crois…). Quand on pense que ce scénario est inspiré d’une histoire vraie, cela fait froid dans le dos.

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Fétiche (Lude Germain)

Mais dans le film d’Autant-Lara, toute cette histoire sinistre est traitée sur un mode humoristique. Tous les ingrédients étaient réunis pour un drame bien sombre mais le spectateur se retrouve devant une comédie grinçante, désopilante servie par des acteurs hors pair comme Fernandel, Carette et Françoise Rosay. Une vraie comédie où la scène de confession entre le moine capucin (Fernandel) et la femme aubergiste (Rosay) constitue un morceau d’anthologie. Pour le couple d’aubergistes et son complice Fétiche, c’est le début de la fin. La femme a tout dévoilé au moine qui est cependant tenu par le secret de la confession. Ce dernier va s’efforcer de sauver les voyageurs qui logent à l’auberge et sont déjà prêts à être trucidés drogués qu’ils sont par un puissant somnifère. Au milieu de ces trois adultes occupés par le crime (les aubergistes et Fétiche) ou sa dénonciation (le moine), le groupe de voyageurs au sein duquel sévit l’impayable Jacques Charron (de la Comédie française) fait preuve d’une inconscience totale et se comporte avec une puérilité surprenante. On dirait de grands enfants qui ne pensent qu’à rire et s’amuser. Les deux jeunes gens, la fille des aubergistes, Mathilde jouée par Marie-Claire Olivia, et le novice qui accompagne le moine, Jeannou joué par Didier d’Yd, font preuve de beaucoup plus de maturité que les adultes. Ils éprouvent l’un pour l’autre le coup de foudre, ils s’aiment et leur amour, avoué sur le foin de la grange, devient plus fort que tout : plus fort que la religion catholique représentée par le moine, plus fort que la désapprobation parentale. Ils disent non aux carcans de l’église et de la famille. Jeannou ne dit-il pas au moine « Je n’écoute pas ! ». Ce moine qui l’a surpris avec Mathilde dans la grange et s’exclame « Malheureux ! Avec une fille ! » Encore heureux que ce ne fût point avec un garçon ! Le moine accepte de les marier dans l’espoir de gagner du temps pour sauver les voyageurs endormis après avoir convaincu les parents-aubergistes qu’avoir un gendre fils d’un juge serait une bonne chose pour eux, au cas où…

 

La scène du mariage dans la grande salle de l’auberge est très drôle car les voyageurs ronflent tant qu’ils peuvent pendant que le moine essaie de faire traîner la cérémonie en longueur. Comme dans toutes les bonnes comédies, l’arrivée du Deus ex machina sous la forme de deux gendarmes vient sauver la joyeuse bande des voyageurs endormis des griffes des aubergistes. Les gendarmes ont en effet trouvé le singe dont le propriétaire, musicien ambulant, tué au début du film par les aubergistes et Fétiche. Le singe est joué par un enfant déguisé, cela se voit mais reste drôle.

 

Scène finale : le mariage des deux jeunes gens interrompu par l’arrivée des deux gendarmes qui coïncide avec le lever du jour (encore un mariage interrompu, comme celui de miss Avisham dans Les grandes espérances, et encore une robe de mariée comme celle que porte la même Miss Avisham 20 ans après...). Le cadavre du musicien ambulant, rigidifié par le froid, apparaît sous un bonhomme de neige qu’il faut déplacer pour laisser passer la diligence qui doit transporter les voyageurs à Privas. Sous les coups de boules de neige envoyées par le moine, toujours tenu par le secret de la confession et qui ne peut rien DIRE aux gendarmes, le bonhomme de neige où le corps est caché se désagrège. C’est la charmante Mathilde qui avait eu l’idée de le cacher ainsi…

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Le bonhomme de neige dans lequel est caché le cadavre (Rosay en femme aubergiste, Fétiche, Jeannou, Carette en aubergiste, Mathilde avec la robe de mariée de sa mère, )

Les aubergistes démasqués sont arrêtés par la maréchaussée ainsi que le terrible Fétiche. Nous sommes sortis de la nuit du crime pour entrer dans la lumière de la vérité. Le contraste est saisissant puisque nous sortons des décors des studios de Boulogne pour des images d’extérieur tournées dans les Alpes. Finalement, tout comme dans Les grandes espérances, on passe de la pénombre à la lumière.  Le moine capucin ne s’exclame-t-il d’ailleurs pas : « Qu’elle a été longue cette nuit ! ».

 

La lutte du bien et du mal, du jour et de la nuit, thématique chère au 19ème siècle. Mais cette thématique prend tout son sens dans les années qui suivent la seconde guerre mondiale au 20ème siècle. Les grandes espérances date de 1946. L’auberge rouge de 1951. On vient de sortir de cinq années de conflit mondialisé et de découvrir l’horreur des camps d’extermination. Les morts se comptent par millions. Faut-il lire le film d’Autant-Lara comme une parabole de cette période sombre, la guerre, qui débouche sur la paix et la lumière ? L’inconscience des adultes-voyageurs est portée à son comble dans ce film. Ils repartent avec leur diligence, sauvés des griffes du trio criminel, mais tombent dans un ravin qu’ils franchissaient sur un pont de bois préalablement saboté par Fétiche pendant la nuit précédente (les criminels prévoyaient de récupérer ainsi leurs biens). Le moine-capucin a échoué dans son projet. Il n’a pas réussi à sauver ses brebis. Lui, qui à plusieurs reprises dans la nuit s’est senti abandonné par Dieu, échoue in fine puisque les rescapés meurent tous dans l’accident du pont saboté. Il s’enfuit dans le paysage enneigé, épouvanté. Que fait Dieu ? Les deux jeunes gens sont sains et saufs : on les voit une dernière fois marcher enlacés sur la route enneigée : ils ne sont pas montés dans la diligence de la mort. Le trio des criminels quant à lui marche encadré par les gendarmés sur le chemin enneigé.

 

Leur inconscience a perdu les voyageurs. La foi du moine-capucin n’a pas sauvé ces derniers (le film a été jugé anticlérical à sa sortie). Le trio criminel file vers la guillotine. Les seuls rescapés sont donc les jeunes et beaux amoureux. Est-ce pour cela qu’enfant je les ai aimés ? Ils émergent d’un monde d’adultes bien sombre. Et ils sont sauvés par leur passion. Tout cela, je ne faisais que le deviner, le sentir. Je n’avais pas les mots pour identifier clairement ce que j’éprouvais. Dans la salle de classe transformée en cinéma où ronronnait le projecteur 16 millimètres, avais-je sans doute confusément découvert ce soir-là vers où il serait bon de me tourner, plus tard.

 

31/03/2014

Paris et la bicyclette

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"A Paris, le vélo s'enracine."

Seul commentaire pour ce cliché pris dans l'enceinte de la Cité internationale universitaire de Paris, près de la maison de l'Arménie.  

 

30/03/2014

Réclames

 

Depuis quelques semaines, je suis chaque jour contrarié par deux publicités qui passent sur les ondes de France-Inter et sont, à mon avis, contre-productives.

L'une pour (ou contre ?) le Fonds pour la recherche médicale : des voix, qui ont l’air de s’en foutre totalement, énumèrent une liste infernale de maladies  et provoque un effet repoussoir. On a le sentiment qu’on ne pourra pas échapper à l’une ou à l’autre (ou à l'ensemble...) de ces pathologies…

L'autre pour le Comité catholique contre la faim (CCFD) qui donne une fois de plus une vision misérabiliste de l'Afrique et du Brésil (Pourquoi ce pays ? Pourquoi pas d’autres d’Amérique du Sud ?). Le ton employé est en même temps arrogant : « Je reviens de voyage, je n’ai vu QUE des choses horribles telles la guerre et la sécheresse… ».  Bref encore une réclame qui ne donne aucune envie de contribuer.

En interpellant les auditeurs par une présentation négative, ces pubs ratent leur cible. L'Afrique n'est pas seulement un champ de ruines en guerre ravagé par la sécheresse. Certes certains pays connaissent des conflits, certaines zones manquent de pluie. Mais je me rends assez souvent sur ce continent pour savoir que beaucoup de pays sont en paix, progressent à leur rythme et ne connaissent pas la sécheresse. Et au lieu de laisser entendre qu'on passera tous par le cancer, l’Alzheimer et autres joyeusetés, on ferait mieux de parler de la recherche qui avance... Ce qui paradoxalement est l’objet du Fonds, mais cet objet est occulté par l’accroche maladroite.

Bref on ferait mieux de présenter le verre à moitié plein au lieu de celui à moitié vide. Mais je crois que la tendance est au verre totalement vide... Et au négatif. Par principe. C’est tendance. Et on s’étonne que les Français n’aient pas le moral !

 

18/03/2014

Great expectations

Je publie aujourd'hui la centième note de mon blog. C'est un petit événement ! Vous êtes très nombreux en ce mois de mars à rendre visite au blog de Jean Julien. Je remercie sincèrement tous les lecteurs qui m'encouragent. Etant donné les nombreuses pages désormais accessibles, je vous conseille de naviguer en utilisant les catégories. Vous retrouverez ainsi plus facilement les textes regroupés par thématiques ou les nouvelles par chapitres comme Les amants de Lamalou. Dans ces catégories, les textes apparaissent selon leur ordre de publication. Ce sont donc les plus récents qui sont visibles en premier.

 

Avez-vous eu le bonheur de regarder sur Arte l’adaptation réalisée par la BBC du roman de Charles Dickens Great expectations (Les grandes espérances), le jeudi 6 mars 2014 ?

Si vous avez raté ce rendez-vous, vous pouvez vous rattraper en visionnant les trois épisodes en VOD (« video on demand » ou vidéo à la demande) sur le site internet d’Arte, et ce pour une somme modique. Vous pouvez aussi acheter en DVD le film de 1946 réalisé par David Lean. Il vient de bénéficier d’un rematriçage (ou remastérisation) et il en ressort propre comme un sou neuf.

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Vous devez vous demander pourquoi je cherche à promouvoir ces deux adaptations des Grandes Espérances de Dickens. Et pourquoi pas celles d’Oliver Twist ou du Mystère d’Edwin Drood, également diffusées sur Arte ?

C’est que mon rapport à cette œuvre est très personnel et très ancien. Dès que j’ai vu les premières images de la série de la BBC ce jeudi soir du 6 mars dernier, la course de Pip dans la brume des marais, j’ai su que j’avais retrouvé l’histoire qui m’avait tant marqué enfant et que je n’avais jamais côtoyée depuis. J’ai su que bientôt surgirait cette vieille demeure et sa salle à manger envahie par les toiles d’araignées et la poussière, inchangée depuis des années, depuis le mariage avorté de la propriétaire des lieux. Cette fois les images de la BBC sont en couleur. Mon souvenir est en noir et blanc. A la fin du récit, Pip devrait dévoiler ce lieu, le rendre à la lumière et au temps. Du moins je l’espère. Le réalisateur de la BBC en a décidé autrement, n’ayant pas suivi le même scénario que celui de David Lean.

Les images en noir et blanc et le scénario de ma mémoire, je les retrouve quelques jours plus tard grâce au DVD consacré au film de 1946, celui de Lean que j’ai vu entre 1956 et 1958 environ. Certaines de ces images ne m’ont jamais quitté depuis mon enfance. Mais j’avais oublié de quel film elles venaient, à quelle histoire elles étaient mêlées. Je savais simplement que j’avais visionné ce film en compagnie de mon père qui organisait des séances de cinéma dans les locaux de l’école où il exerçait en tant qu’instituteur dans les années 1950. Nous étions assis sur des bancs, l’écran était un simple drap blanc, les adultes se joignaient aux élèves, il fallait changer de bobine toutes les 15 ou 20 minutes. Tout cela m’enchantait. Le hasard a fait que j’ai retrouvé ce 6 mars Les grandes espérances à la télévision en compagnie de mon père. Il m’a avoué n’avoir aucun souvenir de ce film, ni de sa projection.

Mais pourquoi ai-je retenu avec autant de précisions ces images-là et oublié le titre du film ? Alors que j’ai gardé le souvenir précis de deux autres longs métrages que j’ai découverts dans les mêmes années, Quand passent les cigognes et L’auberge rouge, j’y reviendrai. Mais cette pièce immense et figée dans le temps, ce jeune homme qui vient la dévoiler, l’insérer à nouveau dans le fil des jours, voilà ce qui m’avait marqué de manière indélébile.

J’ai interrogé des spécialistes du cinéma à la recherche d’un titre. En vain, ils n’ont pas su me répondre. Ma description ne leur évoquait rien. Le hasard a fait que pendant plus de 50 ans je n’ai pas croisé l’œuvre de Dickens ni par écrit ni en images. Jusqu’à récemment où le mystère enfin se dévoila et ce fut une grande joie pour moi. Je retrouvai Pip, le héros qui raconte sa vie d’enfant puis de jeune homme, Pip auquel je m’étais fortement identifié. Je retrouvais les scènes fantastiques dans les marais, dans les rues de Londres, sur la Tamise et dans la demeure de Miss Avisham, figée dans le temps, figée dans l’obscurité. Roman d’initiation, le texte de Dickens est d’une très grande qualité. Et pour qu’il m’ait touché à ce point, pour qu’il ait laissé en moi cette marque indélébile, c’est qu’il a sollicité des zones très profondes de mon cerveau. Comme tous les écrivains talentueux, Dickens atteint notre inconscient et lui parle.

Enfant, je fus troublé par cette Miss Avisham qui ne sort plus de chez elle depuis son mariage raté, qui est toujours habillée de sa robe de mariée qu’elle n’a jamais quittée depuis 20 ans, qui n’a pas voulu modifier quoi que ce soit à l’aspect de sa demeure, depuis ce jour où son fiancé a choisi pour l’abandonner. Miss Avisham qui vit figée dans son passé et s’y morfond. Près d’elle il y a Estella sa fille adoptive et Pip, le petit orphelin qui doit devenir forgeron. Près d’elle il y a la vie qui se développe. Miss Avisham ne sortira pas de son traumatisme. Elle n’y survivra pas. Mais quand Estella veut prendre le même chemin que celui de sa mère adoptive, se cloîtrer dans cette demeure, immobilisée dans le temps et dans l’obscurité, Pip vient arracher les vieux rideaux, secouer les nappes poussiéreuses, mettre à bas les vieilles pièces montées rongées par les souris. Avec la lumière, il apporte l’oubli, la réparation, la résilience comme on dit maintenant. En dévoilant cette pièce, il dévoile aussi la vraie personnalité d’Estella qu’il aime et qui va l’aimer.  Great expectations, Les grandes espérances : toujours garder l’espoir même dans les heures les plus sombres. Ne pas se figer dans un passé blessant, ne pas être du côté de l’ombre mais du côté de la lumière.

Vous me direz qu’un enfant ne peut pas comprendre tout cela. Que je construis a posteriori ce discours. Je ne le crois pas. Certes, je n’avais pas décodé le sens de ces images avec des mots. C’est maintenant que j’ai revu le film de David Lean que je peux le faire. Je n’avais pas les mots mais j’avais compris le message que portent ces images, je l’avais entendu intuitivement. Sinon pourquoi cette salle à manger figée et soudain dévoilée, dépoussiérée par Pip, m’aurait-elle accompagné depuis si longtemps ? Je n’écris pas « hanté » mais bien « accompagné » car si ces images m’ont fait un peu peur, je les ai vues entre 6 et 8 ans, elles m’ont bien davantage subjugué. Oui, on peut arracher les rideaux, renverser les meubles poussiéreux et avancer dans la lumière.

L’identification de ces quelques scènes isolées et leur recollement dans leur matrice d’origine leur ont fait perdre du mystère. Sans doute, un peu seulement, pas davantage. Elles ont vécu si longtemps en moi ces images qu’il suffit que je les appelle, seules, pour les retrouver dans ma version première et unique. Et puis il y a maintenant une autre version plus claire, plus complète et plus construite. Les deux cohabitent, pour mon plus grand bien. Celle de l’enfant et celle de l’adulte. Great expectations, Les grandes espérances.

 

 

 

05/03/2014

Les deux m’as-tu-vu

Elle ne tient pas en place dans son fauteuil pendant que les musiciens entament la dernière partition du concert. Elle se fait de plus en plus chatte. Son homme est là, à sa droite, qui tente de se concentrer sur la musique. Elle s’éloigne de lui en se tordant vers sa gauche pour montrer qu’elle aussi écoute attentivement le trio qui se produit sur la scène. Les épaules basculées vers la gauche, la tête légèrement redressée vers la droite, elle fixe quelques instants les instrumentistes en évitant les têtes des spectateurs des rangées de sièges précédant la sienne. Elle en profite pour vérifier l’architecture du chignon qu’elle a rapidement monté au-dessus de sa nuque. Les épingles tiennent bien, un peu serrées peut-être, mais cela ira. Il n’a rien d’artistique ce chignon de cheveux blonds mais il sied bien à un dimanche après-midi d’hiver où, ma foi, il est de bon ton d’afficher un léger négligé. Le foulard enroulé autour du cou, le gilet de laine et les bottines de daim beige s’harmonisent parfaitement. Les lunettes également qu’elle remonte délicatement sur son nez à chaque changement de posture.

La pause vers la gauche dure peu. La musique de Fauré avivant ses sens, elle se tord à nouveau, cette fois pour appuyer son épaule droite contre l’épaule gauche de son homme, plus grand et plus large qu’elle. Il ne bouge pas. La musique le captive. Après quelques minutes passées dans cette posture, elle passe sa main droite dans le dos de son bienaimé, lui caresse les épaules, remonte vers sa nuque, la masse délicatement. Il tourne alors lentement la tête vers la gauche, sans perdre le fil de la mélodie de Fauré, et adresse à son amoureuse un léger sourire. Ses belles lèvres, surmontées d’une moustache grisonnante, produisent tout leur effet. Elle est ravie et ose se redresser câlinement pour lui susurrer quelques mots à l’oreille, qui n’ont sans doute guère à voir avec la musique de Fauré. Mais, qui sait ?

Satisfaite de cette victoire, elle se précipite dans la partie gauche de son fauteuil pour tenter de trouver à nouveau une position idéale d’écoute. Une petite vérification du chignon négligé s’impose, brève mais nécessaire. La position des lunettes est également assurée. Un regard rapide vers la salle… Elle n’y tient plus, elle se rue vers la droite de son siège, elle embrasse son homme, lui prend la main, lui caresse la cuisse. Il lui exprime sa satisfaction par un léger sourire, sans se détacher pour autant de la musique.

Le trio de Fauré est interminable. Quand donc les musiciens vont-ils attaquer le dernier mouvement ? Nouvelle manœuvre des épaules, basculées vers la gauche, torsion de la tête vers la droite. Le chignon est toujours en place, d'un négligé très élégant. Faudra-t-il une nouvelle teinture pour prolonger le brillant du blond vénitien ?

Derniers accords. Applaudissements. Elle se lève, enfin, pour se draper dans son magnifique manteau de peau, décalé par rapport à la salle peuplée de spectateurs peu attachés à leurs toilettes. Lui, il passe sa longue surveste de cuir avec l’assurance du mâle dominant. Du cuir italien à n’en pas douter, la souplesse, la coupe, tout y est. On sort des rangs en s’assurant que quelques regards se posent sur soi. Avant d’allumer son Smartphone ou son Samsung dernier cri, elle vérifie son maquillage en usant de la vitre du téléphone comme d’un miroir.

On sort de la salle, traverse le hall, s’engage dans le parc. Enlacés, on échange des baisers. Et on sombre dans l’obscurité vespérale de l’hiver parisien non sans se retourner une dernière fois pour guetter un regard admiratif ou envieux qui traînerait.

On a chacun soixante ans bien tassés. Mais, après tout, c’est la jeunesse du cœur qui compte n'est-ce pas ? Et il n’y pas d’âge pour les démonstrations amoureuses. Apparemment.

 

Que serait-on sans le regard des autres ? Que serait-on sans le reflet de son visage dans la vitre du téléphone portable ?

 

 

Maison Heinrich Heine

Cité internationale universitaire de Paris

Concert du Klaviertrio Würzburg

Dimanche 2 février 2014

 

 

 

 

 

 

 

22/02/2014

Alfred, Louis et André

Alors que les campagnes de mon grand-père maternel et de son frère aîné comptent de nombreux épisodes, celle de mon grand-oncle paternel, André Hoisnard, fut très courte.

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J'ai en effet retrouvé l'avis de décès de ce maréchal des logis chef dans l'artillerie. Il n'a pas combattu longtemps puisqu'il fut tué le 3 octobre 1914 près d'Arras (Pas-de-Calais) à Beaurains. Il avait 31 ans.

Mon grand-oncle maternel, Louis, est mort à 26 ans.

Ils appartiennent à la cohorte des 1 300 000 morts et disparus de la Première guerre mondiale. Regardez sur les monuments aux morts de nos communes ces listes interminables de morts pour la France. Dans le moindre village, il y en a parfois 10.

Source :

Mémoire des hommes, Ministère de la Défense

 

17/02/2014

Louis Bredeloux de septembre 1915 à septembre 1918

Fin septembre, début octobre 1915, les deux frères, Louis et Alfred, sont hospitalisés comme suite à leurs blessures. Fin novembre, Alfred se retrouve dans la Marne à Tahure là où Louis a été blessé le 21 septembre précédent. Ils appartiennent à la même division d’infanterie, la 21ème, et participent aux mêmes combats. Je n’ai pas d’indication quant à la date du retour de Louis sur le front  mais son régiment passe l’hiver 1915-1916 dans la zone de Tahure tout comme celui d’Alfred. Encore une fois, comme en 1915, les deux frères se retrouvent à proximité l’un de l’autre. Se sont-ils vus ? Ont-ils pu échanger ? Impossible de le savoir, mais on peut imaginer qu’ils en ont eu l’occasion. Cela demeurera cependant un mystère.

Fin avril (du 12 mars au 3 avril 1916, Alfred est malade) la 21ème division est retirée du front et part en repos à Mourmelon-le-Grand toujours dans la Marne, tout près de Tahure. La division repart au front les 3 premières semaines de mai 1916 à Vaudesincourt dans la Marne. Louis change de régiment et passe au 93ème le 22 mai 1916, toujours dans la même division.

 

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  Vaudesincourt et Mourmelon (Marne)

 

La deuxième bataille de Champagne va s’achever et celle de Verdun commence. A partir du 12 juin 1916, Louis se trouve au front dans la zone de Cote du Poivre à l’ouest de Douaumont. Après un repos du 23 juin au 15 juillet vers Bar-le-Duc, retour au front à l’est de Verdun vers Châtillon-sous-les-Côtes, Bonzée-en-Woëvre et Trésauvaux.

 

 

 

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 La zone de combats de Bonzée à l'est de Verdun

Après un court repos en novembre près de Saint-Mihiel, retour dans la bataille de Verdun à Douaumont. Les deux frères sont une nouvelle fois dans des positions rapprochées. Le 8 décembre 1916 Louis passe au 23ème régiment et change ainsi de division passant de la 21ème à la 41ème. J’ignore pourquoi ces changements à deux reprises en 1916 (en mai et en décembre).

Louis a donc rallié son nouveau régiment dans la région de Vienne-le-Château dans la Marne pas très loin du lieu où il fut blessé en septembre 1915. Selon les documents dont je dispose, Louis et Alfred n’auront plus l’occasion de se côtoyer.

 

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Vienne-le Château (Marne)

 

Mailly-le-Camp dans la Marne, repos

1917  

Du 19 janvier au 12 mai, combats dans la zone de Loivre et Berméricourt au nord de Reims (Deuxième bataille de l’Aisne). C’est dans le régiment de Louis, entre autres, qu’auront lieu plusieurs mutineries. Le 17 avril, 17 hommes abandonnent leur poste devant l’ennemi et se dispersent dans les bois avant l’attaque de la position du Mont Téton (237 m) près de Moronvilliers à l’est de Reims. 13 condamnations à mort sont prononcées suivies de 12 grâces.

Louis n’a pas participé, semble-t-il, à ce mouvement puisqu’il est cité le  9 mai 1917 à l’ordre de son régiment : « Sous-officier brave et dévoué, a montré du calme et du sang-froid en conduisant son équipe de grenadiers à l’attaque d’une position ennemie fortement défendue. »

Du 12 mai au 3 juin, retrait du front, repos vers Damery, et, à partir du 24 mai, au camp de Ville- en-Tardenois.  Le 1er juin, une manifestation commence dans les baraquements du 23ème RI. Les hommes réclament du repos, refusent de remonter aux tranchées, ne font plus confiance aux généraux. Les manifestants gagnent Ville-en-Tardenois où ils défilent en chantant l’internationale et en arborant un drapeau rouge en tête de cortège. Les mutins se regroupent devant la mairie. Le général Bolot est entouré par les manifestants, reçoit des pierres tandis que ses étoiles et sa fourragère sont arrachées. C’est la première fois qu’un officier supérieur est molesté. Le général Mignot sauve la situation grâce à des concessions.

Le lendemain 2 juin vers 18h, toujours à Ville-en-Tardenois, une nouvelle manifestation s’organise forte de plus de 2000 hommes et se termine vers 22h. Devant cette agitation, le 23ème RI, et le 120ème régiment qui s’était joint au premier, sont emmenés en camions. Des incidents sporadiques se produisent les jours suivants.

Des soldats sont traduits en conseil de guerre : 5 condamnations à mort suivies d’exécution et 13 condamnations aux travaux forcés. (D’après Les mutineries de 1917, Guy Pedroncini, PUF. Je note que ces chiffres sont fluctuants selon les sources. S’agit-il de chiffres agrégés pour l’ensemble de la division ? Les archives des procès ont disparu, semble-t-il.). Ces mutineries ne sont pas citées dans les archives du 23ème RI.

 

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 Ville-en-Tardenois (Marne) où eut lieu la mutinerie de juin 1917

Du 3 au 18 juin, après le transport par camions dans la région de Châlons-sur-Marne, repos et instruction vers Coupéville. 

A nouveau sur le front vers Tahure du 18 juin au 16 septembre. Puis du 16 septembre au 6 octobre, retrait du front et repos vers Saint-Germain-la-Ville et Pogny. Louis est promu adjudant 4 octobre 1917.

A partir du 6 octobre, transport par camions dans la région de Condé-en-Barrois, puis, le 15 octobre, dans celle de Verdun pour occuper un secteur vers la ferme Mormont et la Côte 344. 

Repos du 21 novembre au 29 décembre dans la région de Joinville-en-Vallage dans la Haute-Marne.  

1918  

De janvier à avril, occupation d’un secteur entre le Sânon et à Bezange-la- Grande à l’est de Nancy dans la Meurthe-et-Moselle. 

Après un repos vers Toul, transport par voie ferrée vers Bergues près de Dunkerque (Nord). Le 23ème RI est engagé à partir du 16 mai dans la Troisième bataille des Flandres. 

Du 1er au 29 juin, retrait du front et repos vers Saint-Pol-sur-Mer. A partir du 7 juin, transport par camions vers Cassel ; repos et travaux de deuxième position.  Louis est promu sous-lieutenant le 13 juin 1918. Du 29 juin au 8 juillet : Occupation d’un secteur vers Bailleul (Nord) à Koutkot et Fontaine-Houck. 

Le 8 juillet, retrait du front (relève par l’armée britannique) et repos vers Cassel (Nord). A partir du 10 juillet, transport par V.F (voie ferrée)  dans la région de Senlis et repos jusqu’au 17 juillet.

Du 17 juillet au 8 août, le 23ème RI est engagé dans Deuxième bataille de la Marne. Depuis  la forêt de Villers-Cotterêts, offensive, depuis la Savières vers la rivière Vesle, par Oulchy-le-Château (25 juillet) et Saponay. Louis est légèrement blessé le 19 juillet d’une plaie au cuir chevelu provoquée par des éclats d’obus. Cité à l’ordre de son régiment pour la troisième fois : « Officier d’un sang-froid et d’un courage remarquable. Le 19 juillet 1918 a enlevé sa section à l’assaut du plateau dominant Chouy s’emparant de deux mitrailleuses et faisant prisonnier le personnel. Légèrement blessé à la tête d’un éclat d’obus. Deux citations. Deux blessures antérieures ».

 

 

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 Chouy (Aisne) où Louis fut blessé

 

14-18,verdun,chemin des dames,mutinerie 1917,grande guerre

Troisième citation de Louis (le texte en est reproduit plus haut)

 

Du 8 au 24 août : retrait du front et transport par camions à Étrépilly près de Meaux, repos. 

A partir du 25 août, au Chemin des Dames, progression par Cuffies, jusque vers Laffaux. 

Après un nouveau repos du 5 au 15 septembre vers Soissons,  Louis est engagé avec son régiment dans la poussée vers la position Hindenburg à l’ouest de Vailly puis au nord de Vailly. C’est là qu’il est tué le 17 septembre 1918 sur la commune d’Aizy-Jouy au bois de Volvreux.

Il est une quatrième et dernière fois cité à l’ordre de son régiment le 11 octobre 1918 : « Officier d’un courage exemplaire faisant l’admiration de ses hommes. A la tête de sa section s’est emparé d’une tranchée ennemie défendue par trois barricades successives. A été mortellement atteint par une balle de mitrailleuse en plein cœur après avoir, à trente mètres du boche, mis en batterie un fusil mitrailleur qui prenait la tranchée d’enfilade. » « 3 blessures et 3 citations » (antérieures). Croix de guerre. Chevalier de la Légion d’Honneur.

Louis n'a pas de sépulture, ni militaire, ni civile. Le service chargé des cimetières militaires explique que probablement : "L'intéressé est inhumé comme inconnu, car on n'a pas pu l'identifier au moment où son corps a été relevé (cela a pu se produire même si des camarades d'unité ont assisté au décès, car les soldats tombés au combat ne pouvaient pas être transportés immédiatement)."

Alfred a quitté le chemin des Dames depuis le début de l’année 1918. Il est probablement à Pau au moment du décès de son frère, en stage de Haute-École d’aviation.

 

Chemin des dames 1918.jpg

Aizy-Jouy (Aisne) et le bois de Volvreux où Louis fut tué

 Sources :

Registre matricule de Louis Bredeloux

Histoire des régiments sur Wikipédia

Le site internet chtimiste

 

 

13/02/2014

Louis Bredeloux et la guerre 14-18

 

Louis Bredeloux (né en 1892), le frère aîné de mon grand-père maternel Alfred, est incorporé le 8 octobre 1913 au 137ème régiment d’infanterie à Fontenay-le Comte en Vendée (85) en tant que soldat de 2ème classe, pour son service militaire.

Le 6 août 1914, le régiment quitte Fontenay-le-Comte pour le front (la France déclare la guerre à l’Allemagne le 2 août). Il rejoint les Ardennes où il est débarqué le 7 et traverse la Meuse à pied afin de rejoindre la Belgique.

C’est en Belgique, à Maissin dans la région de Givet, que le 137° RI connait le baptême du feu et ses premiers tués le 21 août (Bataille des Ardennes).

Devant la poussée allemande, l’armée française se replie et le 137° revient sur la Meuse (Bataille de La Meuse 23 août – 6 septembre 1914). C’est à la ferme de Saint-Quentin, au bois de la Marfée au sud de Sedan, que le 137° va accomplir l’exploit de capturer le colonel commandant le 24° régiment d’infanterie allemande ainsi que le drapeau du 68° régiment de réserve de la Landwehr dont le 24° est dépositaire. Cette action d’éclat vaudra au 137° RI d’être décoré de la Légion d’Honneur. Louis Bredeloux devient caporal le 1er septembre 1914.

Le repli des armées françaises continue jusque sur la Marne.

Le 137° RI, après la bataille des frontières, se retrouve sur la Marne à Normée (Bataille de la Marne  du 6 au 14 septembre 1914). Il contribue à l’arrêt de l’armée allemande dans la région de Fère-Champenoise et la poursuit au-delà de Châlons-sur-Marne.

 

Louis Bredeloux Marne Fère-Champenoise.jpg

La zone des combats au sud de Châlons-sur-Marne

 Fin septembre, le 137° se retrouve dans la Somme dans la région d’Albert et combat au village de La Boisselle (Bataille de Picardie du 27 septembre 1914 au 27 juillet 1915). À partir de cette période, le front va se stabiliser durablement et transformer radicalement la physionomie des combats. Elle devient une guerre de position et d’usure. Le visage et le caractère emblématiques de la première guerre mondiale sur le front de l’Ouest apparaissent à travers la « guerre des tranchées ». Cette situation ne sera débloquée que lors des offensives allemandes de juillet 1918.

Louis est blessé au-dessous de l’œil gauche le 14 novembre 1914 à Beaumont-Hamel. Il devient sergent le 16 novembre 1914.

Le 137° va passer tout l’hiver 1914-15 dans les conditions terribles des tranchées devant la ferme de Toutvent, entre Hébuterne et Serre (Pas-de-Calais).

Alfred Bredeloux, le frère cadet de Louis, arrive sur le même front fin 1914 et se trouve dans les tranchées à la Boisselle près d'Albert au début de 1915, puis aux tranchées à Mailly-Maillet et à Hébuterne dans les secteurs de la ferme de Lassigny et de l'Arbre-en-Boule à 1 kilomètre au sud de la ferme de Toutvent où se trouve son frère. Se sont-ils vus ? Ont-ils pu communiquer ? Alfred est blessé à la cuisse droite par des éclats d'obus à Hébuterne le 12 juin 1915. Il quitte le front pour l’hôpital de Brest.

 

 

Louis Bredeloux Somme.jpg

J'indique ci-dessus Beaumont-Hamel où Louis a été blessé. On voit aussi la proximité des fermes de Toutvent et de Lassigny où Louis et Alfred combattaient. 

 

En juin 1915, le 137° va lui aussi participer à l’attaque d’Hébuterne où les allemands ont installé de puissantes lignes de tranchées fortifiées depuis la fin de l’année 1914. Le 137° RI va enlever successivement deux lignes de tranchées ennemies et faire de nombreux prisonniers sous des tirs d’artillerie particulièrement violents.

 Louis est cité à l’ordre de son régiment le 7 juin 1915 « Par son courage et sa fermeté a maintenu sa demi-section dans un boyau pris d’enfilade par l’artillerie ennemie. A entraîné ses hommes à l’attaque. A fait toute la campagne du 7 juin 1915 à Toutvent.»

 27 juillet – 15 août – Retrait du front (relève par l'armée britannique) (3), mouvement vers Belleuse (Somme). Repos et instruction. A partir du 12 août, transport par voie ferrée (V.F.) dans la région de Vitry-le-François (Marne). 

 15 août – 25 septembre – Mouvement vers le front, et à partir du 21 août, occupation d'un secteur au sud-ouest de la cote 196 vers Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus (Marne) vers la ferme de Beauséjour

 

Louis Bredeloux Marne Tahure.jpg

Ferme de Beauséjour (Marne) près de laquelle Louis a été blessé au dos.

 

Louis est blessé le 21 septembre 1915 pour la deuxième fois : il souffre d’une contusion de la région lombaire par enfouissement (probablement sous la terre dans une tranchée). Il est soigné dans un hôpital sans doute près de Châlons-en-Champagne (Marne) vers La Chaussée-sur-Marne (je n’ai pas de document de sa part attestant de ce lieu).

Louis Bredeloux, hôpital militaire, guerre 1914-1918.jpg

 

Carte postale Louis verso carte postale-photo hôpital militaire.jpg

Ci-dessus le recto et le verso d'une carte postale-photo envoyée par Louis à ses parents depuis l'hôpital où il est soigné suite à sa blessure au dos. On le voit assis un peu de travers (en raison de ses douleurs lombaires) au premier rang. Il s'est indiqué par une croix.

Il écrit : "Le 9/10/ (année illisible mais sans doute 1915 après sa blessure au dos du 21 septembre 1915).

Mes chers parents, Je vous envoie la photo dont je vous ai parlé l'autre jour. Ce n'est pas très clair mais aussi elle ne coûte pas cher. Les n° 1 et 2 que j'ai marqués au crayon sont les deux sergents qui sont dans la même salle que moi. Le n° 3 est le docteur qui nous soigne. Les autres hommes sont des blessés aussi et les dames de la compagnie qui soignent et pansent tous les blessés.

Pour moi ça va de mieux en mieux. Je marche déjà plus facilement mais je ne peux encore me redresser. Bien le bonjour aux patrons et aux voisins. Je termine en vous embrassant tendrement. Louis.

Dites moi donc à qui vous laissez (ou louez) l'habitation."

Je poursuivrai cette publication prochainement car Louis a encore 3 ans de combats devant lui.

Sources : Registre matricule de Louis Bredeloux numérisé par les Archives départementales de Loire-Atlantique

Histoire du 137ème régiment d'infanterie sur Wilkipédia

Histoire de la 21ème Division d'infanterie saisie par André Charbonnier

 

 

08/02/2014

Alfred Bredeloux dans l'aéronautique militaire

Alfred Bredeloux passe dans l'aéronautique militaire comme pilote du 1er groupe d'aviation le 11 mars 1918.

Il se trouve tout d'abord à Dijon-Longvic pour des tests de sélection à l'école militaire. Il obtient son brevet de pilote militaire (no° 15 234) le 15 août 1918 à l'école d'aviation militaire d'Istres-Miramas.

Il effectue ensuite un stage de "Haute-École" à l'école d'aviation militaire de Pau, puis il suit un stage de perfectionnement en chasse aérienne à Biscarosse (Landes). Il se retrouve ensuite à l'école d'aviation de Voves, près de Chartres (Eure-et-Loir) jusqu'au 16 octobre 1918.

Du 31 octobre 1918 au 16 février 1919, il se trouve au Centre d'instruction de l'aviation de chasse et de bombardement.

La formation d'un pilote durant environ six mois (pour Alfred on est plus près des 10 mois), il entre comme pilote dans l'escadrille SPA 91 (Groupe de combat 17) le 16 février 1919 et y reste jusqu'au 29 mars 1919. Il se retrouve ensuite au groupement des divisions d'entraînement du 29 mars au 26 septembre 1919, date de sa démobilisation à Versailles.

Alfred Bredeloux devant son SPAD VII en 1917 ou 1918.jpg

Alfred Bredeloux devant un SPAD VII en 1918 ou 1919

Pour ceux qui souhaiteraient approfondir le sujet, je leur conseille le site de M. Denis Albin que je remercie vivement pour son aide. Sur l'escadrille SPA 91 (Alfred Bredeloux figure désormais sur ce site) :

http://albindenis.free.fr/Site_escadrille/escadrille091.htm

Sur les écoles de formation :

http://albindenis.free.fr/Site_escadrille/Ecoles_aeronautique_militaire.htm

Alfred Bredeloux fut donc mobilisé 5 ans au total de septembre 1914 à septembre 1919. Il a sans arrêt changé d'affectation. On a souvent une conception statique de la grande guerre à cause des tranchées. On en déduit rapidement que les soldats étaient eux aussi statiques, c'est une idée fausse. Mon grand-père a traversé la France du nord au sud et d'ouest en est pendant ces 5 années. Je me suis souvent demandé pourquoi il n'avait pas poursuivi dans l'aviation et participé à l'aventure de l'aéropostale. En fait, il s'est marié rapidement et ma mère est née en 1922... Il est passé à autre chose.  

01/02/2014

La campagne militaire d'Alfred Bredeloux

 

Campagne Alfred Bredeloux Recto.jpg

Vous pouvez lire ci-dessus un document rédigé par mon grand-père maternel dans lequel il décrit ce que fut son parcours militaire de 1914 à 1918 en tant "qu'engagé volontaire" comme il le précise.

Les phrases soulignées correspondent à des précisions apportées par M. Denis Albin que j'ai contacté grâce à son site consacré à l'escadrille des Cigognes. J'ai par ailleurs récemment retrouvé la citation à l'ordre du régiment de décembre 1916. Il faut noter que mon grand-père Alfred a passé sous silence toutes les périodes pendant lesquelles il est malade, mis à part sa blessure de juin 1915 (qui n'est pas une maladie). Il est porté malade pendant 6 mois environ, au total. Il y a par ailleurs un flottement dans les dates entre son départ de Chemin des Dames et son intégration dans l'armée de l'air. Peut-être lui-même a-t-il mélangé les dates en rédigeant son document.

Originaire de Loire-Atlantique (dite "Inférieure" à l'époque), il passa tout d'abord quelques mois à Ancenis (Loire-Atlantique) dans la caserne de son régiment, le 64ème d'infanterie. Il part pour le front en décembre 1914 et se retrouve à Albert dans la Somme. Début 1915, il "prend" les tranchées, comme il l'écrit, à La Boisselle près d'Albert. Il se trouve ensuite en avant de Mailly-Maillet (Somme) dans le secteur de la ferme de Lassigny et de l'Arbre en boule sur la commune d'Hébuterne.

Campagne Alfred Bredeloux 1 Somme.jpg

J'indique sur la carte ci-dessus où se trouvent La Boisselle, Mailly-Maillet et Hébuterne. C'est à Hébuterne qu'Alfred est blessé à la cuisse droite par des éclats d'obus le 12 juin 1915 et transporté vers un hôpital militaire de Brest, loin du front. Une fois remis sur pieds, il retrouve la caserne de son régiment à Ancenis en octobre 1915 avant de gagner le département de la Marne où il combat à Saint-Jean-sur-Tourbe, Somme-Suippe, Somme-Tourbe et Tahure. Il est porté malade le 12 mars 1916 et hospitalisé jusqu'au 3 avril 1916 pour fièvre. On se reportera à la carte ci-dessous pour localiser ces communes qui se trouvent au nord de Châlons-en-Champagne et à l'est de Reims.  

 

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En 1916, il "part en tranchées", comme il l'écrit, dans le secteur de Verdun devant le fort de Vaux, à Douaumont, aux Quatre-Cheminées et à la côte Poivre. Il est nommé caporal le 1er juillet 1916. Le 5 décembre 1916, il bénéficie d'une citation à l'ordre du régiment.

 

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 "A fait preuve de sang froid et de bravoure en allant lui-même réparer sous le bombardement les lignes téléphoniques fréquemment coupées."

Campagne Alfred Bredeloux Verso.jpg

Comme on peut le lire au verso du document rédigé par Alfred, il combat en 1917 dans le Soissonnais, au fort de Malmaison, Chemin des Dames. C'est tout près de là, à Volvreux, que son frère Louis trouvera la mort en septembre 1918.

Il est porté malade le 21 février 1917 et en soins et en convalescence jusqu'au 15 mars 1917. Il est à nouveau porté malade le 1er avril 1917 (atteint de la gale) et en soins et en convalescence jusqu'au 20 juillet 1917. 
 

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Il écrit qu'il quitte cette zone du Chemin des Dames en décembre 1917. Mais on le retrouve seulement le 11 mars 1918 dans l'aéronautique militaire comme pilote du 1er groupe d'aviation.

13/01/2014

1914

Je vous souhaite à tous, fidèles lecteurs, une excellente année 2014. Je ne fus pas très prolixe en 2013. J'espère que cette année je pourrai vous soumettre des nouveautés régulièrement.

Les plus observateurs auront remarqué le titre de cette publication, 1914. Il ne s'agit pas d'une erreur de ma part. Au cours de cette année 2014 qui marque le centenaire de la première guerre mondiale, je vais vous présenter deux membres de ma famille qui ont été mobilisés à cette occasion. Et quel fut leur itinéraire pendant ces quatre années.

Alfred Bredeloux 1916 - Copie.jpg

Mon grand-père maternel Alfred Bredeloux qui  a combattu sur les fronts de la Somme, à Verdun et au Chemin des Dames avant de s'engager dans l'aviation. Alfred est décédé au début des années 1970.

Louis Bredeloux, guerre 1914-1918.jpg

Et son frère, Louis Bredeloux, sous-lieutenant, décédé au Chemin des Dames le 17 septembre 1918. Il avait été auparavant blessé et avait regagné le front après un séjour dans un hôpital militaire.

Je donnerai des informations sur ce que fut le parcours de ces deux hommes au fur et à mesure que je les collecterai. J'en possède quelques-unes au sujet de mon grand-père Alfred. Mais concernant Louis, je dois effectuer des recherches. Personne dans ma famille n'a su me dire où il est enterré. Il semble que ce sujet n'ait même jamais été abordé par son frère Alfred et ses proches. Les anciens combattants de 14-18 parlaient peu de ce qu'ils avaient vécu.

Je souhaite ainsi honorer la mémoire de ces deux hommes et la sauver d'un oubli total. Ils ne furent ni l'un ni l'autre des héros. Mais ils ont comme tant d'autres, des millions, sacrifié leur vie ou quatre année de leur vie pour leur pays. Mon grand-père Alfred était sur ce sujet d'une modestie totale : il ne m'a jamais parlé de ses années de combat qu'il voulait peut-être lui-même oublier ou occulter. Quand j'ai étudié la première guerre mondiale durant mon année de terminale, je n'ai pas eu l'idée de lui demander de me faire part de son expérience. Je n'ai jamais fait le rapprochement entre les événements historiques que le professeur d'histoire me présentait et que je devais mémoriser et l'expérience vécue par mon grand-père. Le professeur n'a jamais eu l'idée d'inviter un ancien combattant pour nous décrire ce que furent ces quatre années pour lui.

Mon cas est loin d'être unique, je le sais parfaitement. Nous sommes très nombreux à avoir eu des membres de nos famille engagés en 14-18. Grâce à mon blog, je souhaite sortir de l'ombre ce grand-père que j'ai bien connu et son frère dont il n'était que très rarement question.   

14/08/2013

Simon Hantaï au Centre Pompidou

Je recommande à tous ceux qui aiment la peinture de la deuxième moitié du vingtième siècle et qui se trouvent à Paris, de se rendre au Centre Pompidou pour visiter la très belle exposition consacrée à Simon Hantaï (1922-2008). Vous y verrez des tableaux magnifiques animés de couleurs resplendissantes. Attention, l'exposition se termine le 2 septembre 2013.

 

Simon Hantaï  Tabula 1980.jpg

Tabula 1980 (300 X 400 cm)

 

 

19:31 Écrit par Jean Julien dans Écouter, regarder, écrire | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : simon hantaï, peinture |

13/07/2013

Espérance de vie : laquelle ?

Je reprends un courrier des lecteurs du Nouvel-Observateur qui me semble bien poser la problématique du grand âge à notre époque, avec le brin d'humour qui s'impose.

Début de citation :

« Espérance de vie : laquelle ?

Conséquence des progrès médicaux, sanitaires, alimentaires, notre espérance de vie s'accroît de mois en mois chaque année, paraît-il. Économistes et gouvernants en déduisent qu'il nous faut travailler plus longtemps. Mais à quel moment de notre vie s'ajoutent ces 3 mois annuels ? Par un progrès scientifique inédit, l'humanité aurait-elle gagné du temps sur le temps ? Sexagénaires et septuagénaires, nos années de vie comporteraient-elles 15 mois, vivrions-nous 455 jours par an durant cette tranche de vie ? Et travaillant un peu plus, nous aurions encore de vertes années devant nous.

Non, cet allongement de l'espérance de vie se fait à l'autre bout. On gagne des années de déambulateur, des années de fauteuil roulant, puis grabataires et petites tapes affectives sur les mains. Et à rallonger sans cesse le temps travaillé, on pourra réécrire l'énigme du Sphinx : »Quel est l'animal qui passe sa vie dans la dépendance ? L'homme : dépendant des parents, puis du patron, puis des enfants. » Alors, messieurs les savants, puisque vous pouvez rallonger les années en bonne santé, arrêtez le progrès, et si vous le pouvez, faites un progrès juridique en libéralisant l'euthanasie, afin que nous puissions partir la tête encore haute avant de n'être plus qu'un légume... même pas bio.

Christian Ricaud »

Fin de citation.

Courrier des lecteurs du Nouvel-Observateur du 4 juillet 2013

15:08 Écrit par Jean Julien dans Billets d'humeur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : espérance de vie, vieillesse, euthanasie |

08/06/2013

Il pleut sur Lamalou

Le bavardage infatigable des curistes des thermes de Lamalou, à propos du temps, m'exaspère. Il en va de même avec les commerçants qui se croient obligés d'aller dans le sens de leurs clients.

Je sais qu'il s'agit d'une forme de communication sociale. Quand on aborde un inconnu, le temps qu'il fait constitue un sujet neutre.

Cependant, les commentaires sur le temps m'exaspèrent car ils vont toujours dans le même sens : dommage, il pleut, merveilleux il fait beau, le soleil brille de tous ses feux.

Jean-Claude Carrière dans "Le vin bourru" (Plon, 2000), ouvrage consacré à Colombières-sur-Orb entre 1930 et 1945, son village natal, à quelques kilomètres de Lamalou, exprime la même réaction. Je le cite (page 98) :

"...Où que je me trouve dans le monde, j'ai gardé pour la pluie un amour sans partage. Elle me tombe toujours dessus, où que je sois, comme un cadeau. Je m'irrite facilement devant le sourire niais de ceux et de celles qui nous annoncent, à la télévision, le temps prévu. Voici la minute imbécile. Tout le pays tire la langue et on nous dit : "Encore une belle journée ensoleillée, demain", ou bien, l'oeil attristé : "Hélas, quelques averses sont à craindre...".

Craindre des averses ? Je ne comprends pas. Il faudrait annoncer exactement l'inverse, affirmer que le beau temps c'est la pluie, et pas seulement pour l'agriculture, pour l'industrie, pour l'air que nous respirons, pour notre santé, pour tout. Les grandes nations sont faites de pluie. Mais apparemment le culte du soleil sévit encore sous des formes modernes et la "météo" ne s'adresse qu'à des adeptes aveuglés."

Fin de citation.

Je partage entièrement la réaction de Monsieur Carrière. J'ai vécu en Afrique de l'Ouest, dans le Sahara mauritanien, en Tunisie, à Madagascar. J'ai connu une sécheresse telle que le moindre tesson de bouteille enflammait la brousse ghanéenne en 1983. Mais quand j'essaie d'expliquer à un interlocuteur "météopathe" que la pluie a aussi du bon, il me regarde comme un extra-terrestre et s'éloigne un peu du "fada" qu'il voit en moi ...

Il vaut mieux parler comme tout le monde. Dans notre époque d'un conformisme extrême, préférer la pluie (modérément) au soleil (modérément) est perçu comme une originalité difficilement compréhensible. Et il ne s'agit que d'un exemple qui ne prête à aucune conséquence ! Heureusement pour moi !

PS : je remercie Eric Morisset d'avoir trouvé l'ouvrage de Jean-Claude Carrière chez un bouquiniste de Bourges et de me l'avoir fait connaître.

 

PS : J'ajoute quelques lignes suite aux commentaires que j'ai reçus et qui figurent un peu plus bas.

1. Parler du temps n'empêche nullement les curistes de Lamalou et d'ailleurs de parler aussi de leur santé et abondamment.

2. Je ne conteste pas le rôle social du discours sur la pluie et le beau temps. Quand on n'a rien à se dire, c'est pratique. Se taire est une autre solution, reposante pour les oreilles des voisins.

3. Ce que je conteste dans le discours météorologique, c'est qu'il est exclusivement orienté vers la présence du soleil. "du beau temps". Sans lui, point d'espoir. Je ne conteste pas du tout l'influence bénéfique de la lumière solaire sur notre organisme et notre esprit. Mais je peux assurer qu'au bout de 4 ou 6 ou 8 mois de soleil ininterrompu comme cela peut-être le cas dans le Sahara, les nuages et la pluie sont attendus avec ferveur ! On veut nous faire croire qu'on est heureux parce qu'on est exposé au soleil. Le bonheur ne vient pas de l'extérieur, mais de nous, de notre intériorité. Je concède qu'un rayon de soleil en plein hiver ou une belle lumière méditerranéenne procurent du plaisir. Du plaisir oui. Mais du bonheur ?

 

 

 

 

  

29/05/2013

Faut-il réchauffer les martinets ou supprimer les pesticides ?

Vous connaissez tous les martinets, ces merveilleux oiseaux qui dès le printemps venu inondent de leurs appels stridents nos cours et nos jardins. A Paris je n'ai perçu qu'un ou deux sifflements de ces frégates du ciel. Dans l'Herault où je séjourne depuis une dizaine de jours, ils sont inaudibles. Que se passe-t-il ?

Les conditions météorologiques pourraient expliquer ce phénomène. Selon Le Midi-Libre du 27 mai 2013, des dizaines de martinets agonisent et meurent dans les rues de Limoux dans l'Aude. Il y aurait tellement d'humidité accumulée que moustiques et insectes dont se nourissent ces oiseaux resteraient collés à la végétation. Les martinets seraient ainsi privés des proies qu'ils happent en vol. L'auteur de l'article recommande de prendre les plus faibles entre les mains et de les jeter d'une hauteur (pont, étage d'un immeuble) pour qu'ils puissent repartir en planant. A condition qu'ils aient la force de tenir en l'air... 

L'humidité est-elle seule en cause ? Les pesticides abondamment utilisés dans les vignes n'y sont-ils pour rien ?

Je reprends cette publication le 7 juin et cette fois les martinets sont bien présents dans le ciel de Lamalou. Ils sont très nombreux au-dessus de l'Orb, l'un des fleuves côtiers du département. Beaucoup ont donc survécu aux mauvaises conditions météorologiques de ce printemps et survivront cet été malgé l'abondance des pesticides dans les vignes. Observer leur vol est un vrai plaisir dont je ne me lasse pas depuis mon enfance.

 

15:24 Écrit par Jean Julien dans Écouter, regarder, écrire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : martinets, aude, herault, pesticides |

13/05/2013

La parlure, la taisure, l'Afrique, l'Europe...

 

Je reprends ici des passages d’un entretien entre des journalistes du Nouvel-Observateur (n° 2531 du 9 mai 2013) et Henning Mankel, auteur suédois qui vit la moitié de l’année au Mozambique. Il a écrit de nombreux romans policiers dont le personnage central est l’inspecteur Wallander. Au-delà de ses intrigues toujours passionnantes, Mankel sait dépeindre son pays, la Suède, avec beaucoup de finesse. J’ai eu envie de vous proposer quelques-unes des idées qu’il développe dans cet entretien car elles résonnent positivement dans ma cervelle et méritent qu’on les médite.

Je reprends donc ci-dessous les propos de Mankell :

(Début de citation) « L’éducation

Je me perçois comme un enfant des Lumières, ce cadeau de la France au reste du monde. Je vis dans la tradition de Diderot et de l’Encyclopédie. Les philosophes des Lumières cherchaient à propager le savoir pour que les gens se comportent d’une manière plus rationnelle. C’est ce que je crois : le savoir est la clé de tout et fait du monde un endroit où il fait mieux vivre.

Un Suédois en Afrique

J’ai toujours eu le sentiment de voir le monde de l’intérieur parce que c’est la place que je me suis donnée. Pourquoi tant de gens ont-ils le sentiment d’être des marginaux ? Parce qu’ils n’apprennent pas à écouter. La seule manière de s’intégrer est d’écouter les autres au lieu de parler sans cesse de soi-même. L’Europe, à la différence de l’Afrique, est devenue un continent de bavards : nous parlons tant et nous écoutons si peu…

Homo sapiens/Homo narrans

Pour qu’une histoire existe, il faut deux personnes : un narrateur et un auditeur. Je suis très souvent dans le rôle du narrateur, mais je suis également une bonne oreille, et c’est aussi là que les récits prennent leur source. L’être humain appartient à la seule espèce vivante qui possède cette capacité : il peut vous raconter ses peurs, ses rêves et vous pouvez lui raconter les vôtres en retour. C’est ce qui fait de nous des êtres humains, peut-être plus des « Homo narrans » que des Homo sapiens.

Etre curieux des autres

C’est l’un de nos traits de caractère : nous sommes curieux et nous savons prendre des risques. Nous avons envie de découvrir ce qui se trouve de l’autre côté de la montagne. La plupart des animaux préfèrent rester dans un endroit  unique et familier. Pas nous et c’est ce qui différencie l’être humain des animaux.

L’Europe, l’Afrique

L’Afrique m’a donné un regard plus lucide sur l’Europe. Je peux désormais voir avec davantage de recul ce qui va bien sur notre continent, notamment en ce qui concerne notre système politique qui est le meilleur au monde. Je n’en connais pas qui le surpasse même s’il est toujours fragile. Parallèlement, le recul me permet aussi de mieux cerner les problèmes. C’est pour cela que je dis que l’Afrique a fait de moi un meilleur Européen. »

 

Fin de citation

Écouter pour mieux raconter ensuite. La taisure et la parlure, comme dit Catherine Lepron. La taisure, la période de silence au cours de laquelle s’accumule la matière et qui précède celle de l’expression, la parlure. Et aussi savoir s’éloigner pour mieux comprendre, mieux "voir" notre environnement le plus proche. Ce silence et ce recul sont indispensables dans tout travail de création. C’est ce que je voulais expliquer à ceux qui me demandent pourquoi j’écris peu en ce moment.

 

 

 

 

14/04/2013

Durbar d'un chef Nzema au Ghana

 

Les photos que je publie ont été prises au début des années 1980 à Atuabo, sur la côte à l’ouest du Ghana, près de la frontière avec la Côte d’Ivoire. Kwame Nkrumah, premier président du pays, était originaire de cette région. Il y est enterré.

J’avais pu participer à un durbar ou festival d’un chef Nzema, population qui occupe cette partie du Ghana depuis des siècles. Qu’est-ce qu’un durbar ? L’origine du mot est incertaine. Peut-être s’agit-il d’un mot indo-persan désignant « a ruler’s court » ou cour d’un chef. Nous rappelant ainsi combien l’Empire colonial britannique était vaste et comment les mots y circulaient. Le Ghana ou Gold-Coast (Côte de l’Or) en faisait partie, bordé par des colonies françaises (l’actuelle Côte d’Ivoire à l’ouest et le Burkina-Faso au nord) et par une colonie allemande à l’est, le Togo, devenue française à la fin de la première guerre mondiale après la défaite des Allemands. Lorsque je travaillais dans ce pays de 1983 à 1985, le souvenir de cette colonisation était encore présent dans la mémoire de quelques vieillards. Les très fréquents séjours de Franz Josef Strauß, alors président de la Bavière et décédé en 1988, ravivaient ce souvenir. Ils  venaient au Togo à l’invitation de feu le général Eyadema, alors président du pays.

Au Ghana, un durbar suscite un vaste rassemblement de population. C’est le plus souvent un rendez-vous annuel. Il a pour but de ressouder les liens entre les membres d’une même communauté et leur chef. Les Britanniques, contrairement aux Français, s’étaient appuyés sur les chefferies traditionnelles pour administrer leurs colonies. C’est ce qu’on appelait « the indirect rule » (le gouvernement indirect). Dans ce pays indépendant depuis 1957, les chefs ont conservé certaines prérogatives au niveau local telle la justice de paix (règlement des contentieux de propriété, problèmes liés à des héritages par exemple). Ils ont compétence sur les terres de leur domaine/village et peuvent en attribuer l’usage. Ils exercent aussi une fonction de conseil.

 

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Un durbar débute de nuit, la veille de la fête officielle. L’alcool de vin de palme, l’akpeteshie, coule à flot et les festivaliers passent une nuit blanche à danser au son des percussions et des balafons (ou xylophones). Certains se maquillent, se travestissent comme nous le faisons à l’occasion de nos carnavals. Ils incarnent des esprits, se pensent parfois réellement possédés tant l’alcool est fort et les drogues locales sont puissantes (le hachich notamment).

 

 

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Après les libations de la nuit traversée par de fantômatiques créatures, place au grand défilé. La procession revient de la plage où l'océan a été célébré. Les sujets du chef sont bénis. Le chef lui-même arrive sur son palanquin. Un page l'accompagne. La fête est à son comble.

 

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En publiant ces photos, issues de diapositives récemment numérisées, je n’entends pas propager la nostalgie d’une Afrique qui aurait irrémédiablement disparue. L’Afrique d'antan est toujours présente. Pas dans le sens d’une régression ou d'un immobilisme. Ni dans celui d’une malédiction qui condamnerait cette région du monde à vivre en dehors de l’histoire comme certains osent le proférer.

Je souhaiterais au contraire expliquer qu'en Afrique les traditions perdurent sans pour autant empêcher la modernité d'avancer. Le téléphone portable y a fait une poussée fulgurante en une décennie. L’internet également. Il y a 30 ans, il était impossible de téléphoner au Ghana. Le réseau à fil avait été réduit à néant. Que de chemin parcouru en si peu de temps.

Ces rapides progrès technologiques ont induit des évolutions sociologiques et économiques dont on ne mesure pas encore toute la portée. La population ghanéenne vit dans un système cumulatif où les traditions lui servent d'ancrage alors qu’elle avance vers un autre monde. Les traditions stabilisent l’émergence du second qui est encore instable et changeant. Certains Ghanéens sont plus avancés que d’autres. Là aussi il y a des inclus de plain-pied dans les deux mondes. Et puis il y a les exclus et pire encore les reclus. Certaines églises évangélistes, d’origine nord-américaines, l'ont bien compris qui proposent une religion festive et rassurante aux populations récemment urbanisées et les accompagnent financièrement à l’image de ce que font les Frères Musulmans en terre d’Islam.

Voyager en Afrique, c’est bien voyager dans le temps : le moderne y côtoie l’ancien demeuré vivant. L'un n'excluant pas l'autre.

 

 

 

 

 

 

16:33 Écrit par Jean Julien dans Ghana | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : ghana, nzema, durbar, festival, afrique |

05/03/2013

Francophonie

Je reproduis ci-dessous avec malice la chronique de Jérôme Garcin dans le Nouvel Observateur du 28 février 2013. Il y épingle ces "fameuses" journées de la langue française qui m'ont tant occupé, ainsi que mes collègues polonais et français, quand je séjournais à Varsovie. On peut se demander si la formule est bien adaptée à notre époque. Elle mériterait à mon avis un bon toilettage.

 

"Le 22 janvier dernier, c’était la Journée nationale de la chips. Elle précédait la Journée nationale, le 5 février, de la prévention du suicide. Celle du sommeil aura lieu le 19 mars et celle du fromage le 8 avril. Mais la langue française, elle, a droit à une semaine complète du 16 au 24 mars. C’est dire combien le pays du duc de Saint-Simon et d’Émile Littré est fier de son patrimoine écrit et oral.

Afin de montrer l’attrait que le français exerce sur les langues étrangères, le ministère de la Culture lance un slogan tonitruant : « Dis-moi dix mots semés au loin ». Les choses vont-elles donc si mal qu’on doive se glorifier de l’adoption de l’adjectif « unique » par les Néerlandais, de la préposition « voilà » par les Britanniques et de l’adverbe (ou du nom) « vis-à-vis » par les Espagnols et les Portugais ? Bref, le ministère nous somme, cette semaine-là, de « chanter, chuchoter, slamer, bloguer, filmer, s’enflammer » avec les mots « atelier, équipe, protéger ou savoir-faire ». Cela fait vraiment rêver. On est impatient de vivre ce grand moment festif. Slamer sur « voilà », l’extase.

Pour nous préparer à cet événement, le ministère a envoyé à la presse un communiqué dont le moins qu’on puisse dire est que la prose n’emprunte pas à Marcel Proust. Il y est question de nos expressions « qui s’installent dans des contrées langagières inattendues », des valeurs « véhiculées » par un « français globalement en expansion », qui unit « 220 millions de locuteurs de langue maternelle ou seconde ». En conclusion, « le français gagne une élégante bataille par mots interposés qui dure depuis des siècles » sic. Je ne connais pas les bureaucrates affectés au succès de cette Semaine de la langue française et de la francophonie et j’ignore si leur « savoir-faire » est « unique », mais ils voudraient décourager d’aimer et de célébrer la langue de Molière qu’ils ne s’y prendraient pas mieux. « Voilà ». "

 

 

 

 

 

 

 

 

03/03/2013

Appel à signature

Je relaie l'appel de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme en faveur du pacte pour une Tunisie des Droits et des Libertés.

 http://www.opinion-internationale.com/tunisie-2013#appel

Vous connaissez la situation en Tunisie et je pense que tous les soutiens aux partisans des Droits de l'homme sont les bienvenus.

Merci à tous ceux qui voudront bien manifester leur engagement.

 

10:48 Écrit par Jean Julien dans Tunisie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tunisie; droits de l'homme |

18/02/2013

Ruine à La Goulette

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 Il n’est pas nécessaire d’entrer dans la maison pour mesurer le désastre. Le toit éventré, les gouttières suspendues dans le vide, les fenêtres arrachées, les portes béantes, les balcons branlant, le bâtiment porte tous les stigmates d’un abandon ancien et de pillages répétés. A l’intérieur, les prises et les interrupteurs électriques ont été extirpés des murs tout comme les montants des portes. La nature a repris ses droits dans le jardin et commence à envahir l’intérieur de la maison, recouvrant peu à peu de feuilles et de branchages le sol en ciment. Des habitants successifs, il ne reste rien, aucune trace. Rien aux murs, pas un signe de la présence humaine qui a marqué ces lieux pendant des décennies, cent ans peut-être. Les graffitis récents à peine lisibles ne donnent aucun indice, marquant seulement la visite d’adolescents à la recherche d’un abri pour jouer à se faire peur. Les chats, fort nombreux dans ce pays, se sont installés dans ce qui ne tardera pas à devenir une ruine totale, effondrée sur elle-même, à moins qu’avant leur chute un bulldozer ne donne le coup de grâce aux murs lézardés. En ce début de matinée d’été, les lieux sont silencieux. Les chats sont  rentrés se mettre à l’abri après leurs courses nocturnes et dorment à l’ombre des arbres et des buissons qui prolifèrent dans le jardin.

La mer n’est pas très loin, à quelque cent mètres de la maison. Fut-elle celle de pêcheurs cette bâtisse ? Profitaient-ils de la proximité de la Méditerranée pour partir aux aurores relever leurs filets après avoir traversé le mince cordon dunaire ? Mais des pêcheurs auraient-ils disposé des moyens pour louer une maison à un étage et disposant d’un jardinet ? Ils s’entassaient habituellement avec femme et marmots dans de petites bâtisses d’une ou deux pièces dans des ruelles perpendiculaires à la plage, indifférents à la vue sur le large, soucieux de ne pas faire face aux tempêtes et à leurs embruns.

Il suffit de prêter un peu l’oreille pour entendre les cris des enfants. D’un peu de concentration pour que les voix des adultes émergent du silence. Avec l’âge, les corps se déforment, les visages se rident, même les regards perdent de leur brillance. Mais les voix ne changent pas. Elles échappent au naufrage. Elles persistent parfois de manière inattendue. Et celles qui émergent de la vieille maison de La Goulette ne faillissent pas à cette règle. Elles sont les mêmes qu’il y a plusieurs décennies, fortes et joyeuses, accompagnées par Joséphine Baker qui roucoule « J’ai deux amours ». Portée par ces voix et cette chanson, la maison redessine ses contours anciens. Le mur qui sépare le jardin de la dune s’abaisse de quelques mètres et laisse apercevoir une troupe d’enfants qui joue avec un chien noir. Les hommes fument tranquillement leurs premières cigarettes du jour assis autour d’une table en fer toute blanche. Ils sirotent leur café, respectueux de cette tradition bien ancrée en Tunisie. Les épouses sont à l’intérieur, échangeant de leurs voix douces les petits secrets qui animent leurs vies. Elles ont déjà acheté les daurades pour le déjeuner au pêcheur de la ruelle voisine. C’est l’été à La goulette. La maison a été louée pour les deux mois les plus chauds, juillet et août. L’horaire allégé permet aux employés de quitter Tunis et sa fournaise dès 14h et de gagner par le TGM* La Goulette en longeant le chenal qui relie la Méditerranée au port de Tunis. Il y a peu de congés dans ces années 30, mais les rires sont là qui ponctuent les interminables parties de cartes du dimanche après-midi et les cris des enfants qui courent vers la mer si chaude qu’on pourrait y dormir.

Paroles si légères qu’elles finissent par s’évaporer comme la brume du matin, comme le songe d’un jour d’été. La maison n’attend plus qu’une tempête pour s’écrouler. A moins qu’un bulldozer ne vienne la bousculer et enfouir à jamais les cris insouciants de l’été.   

 

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La Goulette, Tunisie, été 2011

 

*Train qui relie Tunis à La Marsa en passant par La Goulette

02/02/2013

L'homme aux fourmis

La nuit est profonde. La lune n’est pas encore levée et c’est à travers une obscurité d’encre noire que l’homme essaie de se diriger. Il a oublié sa lampe de poche et son briquet qui auraient pu lui procurer un peu de lumière. Il est trop tard, il ne veut plus faire demi-tour et rentrer chez lui pour récupérer une source de lumière. Il se dit qu’il connaît le campus de Mount Mary comme sa poche. Il l’a sillonné depuis des années et en a pratiqué tous les sentiers. Toutefois cette nuit est étrange. Le campus est plongé dans le noir, privé d’électricité depuis que le transformateur a brûlé et que le groupe électrogène est à cours de gasoil.

Bien que le soleil se soit couché vers 18h30, comme tous les jours sous les tropiques, l’atmosphère est immobile et brûlante, l’air et le sol ayant été chauffés à blanc toute la journée. L’herbe est si sèche qu’elle craque sous les pieds. Les arbres crépitent comme si leur sève bouillait.

L’homme poursuit son chemin dans la nuit vers la villa où ses amis l’attendent. Il finit par apercevoir les fenêtres éclairées de la maison où il doit dîner. Quelques bougies et lampes à pétrole éclairent l’intérieur et répandent quelque clarté aux alentours. C’est alors que l’homme ressent une étrange impression au niveau de ses mollets, juste au-dessus de ses chaussettes. Par précaution, il n’utilise jamais de nu-pieds quand il sort de chez lui. Serpents et scorpions sont nombreux dans la région de Somanya et il vaut mieux s’en protéger. L’homme sent de petits pincements sur sa peau, comme de légères morsures. Il se dit qu’il a été piqué par des moustiques cet après-midi et que la démangeaison revient après quelques heures de répit. Mais plus il approche de chez ses amis et plus les morsures se multiplient sur ses deux mollets. Il ne prend pas le temps de frapper à la porte d’entrée  et se précipite dans la villa, il n’y tient plus. Ses jambes sont assaillies par mille piqûres incessantes.

-          Ouille, ouille, ouille ! crie l’homme sous le regard incrédule de ses amis. Aïe ! Aïe ! Mais que m’arrive-t-il ? Je n’en peux plus.

Ses amis n’ont pas le temps de lui répondre qu’à leur grande stupeur, l’homme baisse son pantalon et le laisse tomber sur ses chaussures. Et il commence à se gratter les jambes avec frénésie. Contrairement à ce qu’il pensait, la douleur  ne vient pas de piqûres de moustiques. L’homme découvre avec stupeur que ses jambes sont couvertes de grosses fourmis qui s’accrochent à sa peau en fermant leurs mandibules.

-          Ce sont des magnans, Claude, des fourmis magnans, crie Kodjo,  un des invités déjà installé dans un fauteuil un verre de whisky à la main. Elles forment dans la brousse des colonnes larges de 40 ou 50 centimètres. Ces colonnes peuvent s’étirer sur 200 ou 300 mètres… Tu as marché sur une colonne dans l’obscurité, sans t’en rendre compte !

 

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Fourmi magnan (cliché Alex Wide)

 

-          Aïe ! Ouille ! crie Claude, l’homme aux fourmis. Tu es bien gentil Kodjo avec ton cours de sciences naturelles mais tu ferais mieux de m’aider au lieu de pérorer.

-          J’arrive. On va t'aider à décrocher toutes ces bonnes fourmis ouvrières qui ont cru que tu étais bon à dévorer, comme n'importe quelle proie ! Tu leur as marché dessus et il ne leur a fallu qu’un instant aux pour grimper le long de tes mollets !

-          Ces bestioles s’accrochent à ma peau avec leurs mandibules. Cela fait très mal. On dirait des pinces en acier !

-          Tu ne crois pas si bien dire. En médecine traditionnelle, on les utilise pour suturer les petites plaies, explique Kodjo.  Les fourmis ferment leurs mandibules sur les deux côtés de la blessure et s’immobilisent ainsi comme si elles avaient enserré une proie. Elles meurent mais ne desserrent pas leur étreinte, favorisant ainsi la cicatrisation de la plaie…

-          Tu m’en vois ravi, cher Kodjo. En attendant  cela me démange…

-          Allez, prends un verre avec nous, Claude,  et tu oublieras vite cet épisode. On vit en brousse et tu sais comme moi que les insectes y pullulent. Quand l’électricité reviendra, tout ira mieux.

-          Tu as raison et demain dès l’aube, je pars à Tema au siège régional de la Ghana electricity corporation pour qu’on nous change enfin le transformateur défectueux. Tu m’accompagneras Kodjo, s’il te plaît. Tu as des amis là-bas.

-          Oui, patron !

-          Ne m’appelle pas patron. Nous sommes collègues Kodjo. Nous enseignons tous les deux sur ce campus.

-          Oui patron ! s’exclame Kodjo dans un grand éclat de rire.

-          Tu me feras enrager, lui répond Claude en riant.

Pendant ce temps, la colonne de fourmis que Claude a croisée poursuit sa lente progression dans la brousse à la recherche de nourriture, indifférente à la nuit et à la chaleur. Que fait donc Kotoko ? Pourquoi n’est-il pas venu au secours de l’homme attaqué par les fourmis ? C’est que notre hérisson du Ghana est en voyage… Il ne peut pas être partout !