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16/01/2013

Les chaises du canal

Un clin d’œil à une institution tunisienne : le café.

Et au canal qui à La Goulette relie la Méditerranée au lac de Tunis.

 

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Chaise au bord du canal de La Goulette, Tunisie

 

 

L’une fait face au courant au bord du canal.

 

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Chaise sous l'eau, Idem

 

L’autre repose sous l’eau, au milieu des alevins et des algues, dans le courant.

La première chaise est plantée sur ses quatre pieds et dispose encore de tous ses barreaux ou presque et de ses accoudoirs.

L’autre chaise est couchée sous l’eau, son dossier ou ce qu’il en reste est posé au fond  du canal, elle a perdu son assise.  

La première qui tient toujours debout décide d’inviter l’autre à une conférence. La conférence des chaises abandonnées au bord de l’eau et sous l’eau. Une telle réunion ne peut pas se tenir le jour car elle attirerait l’attention des promeneurs et des pêcheurs nombreux au bord du canal. On attendra donc la nuit propice aux rencontres secrètes et aux conciliabules discrets. La première chaise prend son mal en patience et, quand l’obscurité règne sur le canal, lance des appels furtifs à sa collègue qui gît sous l’eau.

-          La chaise ! La chaise ! Ne me dis pas que tu dors ! Réponds-moi vite !

Le silence réplique à la première chaise, un silence à peine teinté par le bruissement de l’eau qui s’écoule vers la mer. Et puis, un léger murmure se fait entendre au moment où notre chaise aux pieds dans l’eau commence à désespérer.

-          On m’appelle ? susurre une voix faible et glougloutante. 

-          Oui, c’est moi, ta voisine, la chaise qui tient encore sur ses pieds.

-           Ah ! Je t’aperçois à travers les flots. Tu en as de la chance de te trouver à l’air libre. Sous l’eau, la vie est bien morose et les poissons ne sont pas bavards… Et puis, je commence à rouiller de partout.

-          Toi et moi avons bien perdu de notre lustre. Il est loin le temps où nous nous pavanions aux terrasses des cafés, où nous accueillions du matin au soir les postérieurs des clients, sans rechigner. Et voilà comment on nous remercie de nos bons services, en nous jetant dans le canal !

-          Parfois, j’ai moi aussi la nostalgie de cette époque où nous nous sentions utiles et où nous pouvions suivre à loisir les conversations des amateurs de thé et de café. Les fanatiques de football, les amoureux transis, les couples illégitimes, les hommes d’affaires, les policiers curieux : tous nous confiaient leurs postérieurs. Du plus rebondi au plus mince, du plus ferme au plus flasque, du tout flétri au tout lisse. Ils ne nous prêtaient guère d’attention tous ces clients, mais nous savions entendre leurs confidences et garder leurs secrets…

-          Et dieu sait s’il y en a dans ce pays des secrets murmurés au creux de l’oreille dans les cafés !

-          C’est magnifique, toute ces paroles échangées dans les cafés, tout ce tumulte de mots : que deviendrions-nous si nous en étions privées ? Des formes sans raison d’être. Le silence m’étouffe ma chère !

-          C’est pour cela que je t’ai invitée à cette conférence. Ne restons pas ici au bord du canal ou sous ses eaux. Glissons de quelques mètres vers le bord et rejoignons le quai. Ne nous laissons pas emporter par le courant qui est si vif à cette heure de la nuit.

-          Oui. Bougeons-nous et rejoignons la terre ferme.

Ce n’est pas une mince affaire pour les deux chaises que de se déplacer de quelques mètres. Elles se retrouvent pourtant après bien des efforts sur le quai qui borde le canal. Toujours aussi inutiles. Un chiffonnier qui maraude nuitamment par là en fait son affaire. Tout se revend, y compris les vieilles chaises dont on récupère le métal. C’est ainsi que disparurent les deux chaises du canal. Et avec elles les mille et un secrets qu’elles avaient su garder…

 

 

 

 

12:19 Écrit par Jean Julien dans Tunisie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : la goulette, canal, lac de tunis, tunisie, chaises, café |

05/01/2013

Le dortoir des tourterelles

Elles sont toutes là.

Toutes les tourterelles de la vallée se sont rassemblées sur l’arbre qui se dresse au milieu du champ labouré. Elles se reposent au soleil dans le calme de cet après-midi hivernal.

 

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L'arbre aux tourterelles, Turquie

 

L’arbre qui les héberge a perdu ses feuilles mais d’énormes boules de gui prolifèrent sur ses branches. Il est bien vieux cet arbre que le laboureur a préservé au milieu de son champ. Regardez-le : son tronc est creusé de profondes craquelures causées par le gel de l’hiver et les fortes chaleurs de l’été. Il tient bon depuis des décennies, seul au milieu de nulle part. Derrière lui s’élève une colline rocailleuse qui le protège du vent d’est. Mais quand le vent vient du nord, rien à faire, le vieil arbre est secoué et ses branches s’agitent dans tous les sens.

Cet après-midi, le vent s’est tu après avoir chassé les nuages porteurs de pluie. Et les tourterelles prennent leur bain de soleil. Kotoko, qui a quitté depuis quelques jours la plage aux tortues d’Iztuzu, aimerait bien trouver un endroit calme pour se reposer. Il a très peur de la grand-route qui longe le champ labouré : de gros camions y circulent ainsi que des autocars, des camionnettes et des voitures. Les routes sont dangereuses pour les hérissons et  Kotoko s’en méfie. Quand il aperçoit le vieil arbre, il s’en approche et découvre petit à petit les tourterelles qui se prélassent au soleil. Il aimerait faire comme elles.

 

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Les tourterelles dans leur dortoir à l'approche de Kotoko

 

La tourterelle guetteuse, qui surveille les environs pour permettre à ses amies de dormir tranquillement, aperçoit Kotoko qui s’approche. Elle commence immédiatement à s’agiter et à roucouler pour alerter ses amies de l’arrivée d’un animal inconnu. Kotoko aimerait grimper dans cet arbre et somnoler aux côté des oiseaux. Quand il s’arrête au pied du tronc d’arbre, une grande agitation règne au sein de la troupe des tourterelles. Le silence de la sieste est rompu et ce ne sont que « crous crous » d’alarme qui répondent à des « crous crous » d’inquiétude. Kotoko ne se décourage pas pour autant et lance à la guetteuse qui le surveille quelques mots aimables :

-          Bonjour mademoiselle la tourterelle ! Que vous êtes belle ! Vos plumes brillent au soleil et votre chant ravit mes oreilles.

-          « Crou crou » roucoule la guetteuse, flattée qu’un hérisson lui envoie d’aussi aimables compliments. Comment t’appelles-tu ? Porc-épic ?

-          Non, non, je ne suis pas un porc-épic. Je suis un hérisson et je viens du Ghana.

-          « Crou crou » reprend la tourterelle. Le Ghana se trouve bien loin de notre pays, la Turquie. Tu es le bienvenu car tu es un grand voyageur. Monte dans le vieil arbre et viens te reposer avec nous. Nous n’avons pas peur de toi, tu es notre ami.

-          Venez m’aider. Je ne sais pas grimper aux arbres.

Quelques tourterelles descendent de leurs branches et se posent délicatement près de Kotoko. Elles le placent sur leur dos et le soulèvent en battant des ailes. Arrivées au creux de branche le plus douillet, elles déposent délicatement Kotoko au soleil. Salué par de nombreux « crous crous » de bienvenue, Kotoko remercie ses amies ailées et ne tarde pas à s’endormir tant il est fatigué. Les tourterelles reprennent elles aussi leur sieste en veillant sur leur nouvel ami venu de si loin.

 

19/12/2012

Kotoko et la tortue Daylan

« Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine. »

Écrire, Marguerite Duras, 1993

 

 

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La lagune du fleuve Dalaman et la montagne où Kotoko se retrouve (Turquie)

 

Kotoko ne sait pas trop comment il se retrouve en Turquie mais il y est bel et bien. Dans ce pays aux mille montagnes, il se réveille au sommet d’un mont de plus de mille mètres d’altitude qui plonge dans la mer Méditerranée. Sous l’effet des rayons du soleil qui se lève, la montagne sort de l’obscurité et prend sa forme abrupte, dressée comme un bouclier face au large et aux envahisseurs qui pourraient surgir des flots.

Kotoko est bien embarrassé : le sommet de la montagne est dénué de toute nourriture et aucun point d’eau ne peut désaltérer notre ami. Le hérisson se dit qu’il ne pourra pas rester longtemps sur cette hauteur inhospitalière. Certes la vue est magnifique sur l’estuaire du fleuve Dalaman qui serpente en méandres paresseux jusqu’à la mer. Encadré de hautes falaises abruptes, bordé par des roselières impraticables sur des kilomètres, le Dalaman rejoint la Méditerranée en traversant la plage d’Iztuzu.

Tout cela est bien joli mais un paysage, aussi beau soit-il, n’a jamais nourri un hérisson. Kotoko ne peut pas se contenter du plaisir des yeux. Il lui faut de bonnes fourmis sous la dent et quelques vers sur la langue.  

En s’approchant du précipice qui plonge jusqu’à la lagune du fleuve Dalaman, Kotoko est pris de vertige. Il sent que sa tête tourne, de plus en plus fort. Il perd l’équilibre et sans s’en rendre compte, il bascule dans le vide et commence à glisser le long de la paroi rocheuse. Heureusement pour lui, il n’est pas lourd, ses épines épaisses amortissent les chocs et des arbustes et des buissons qui poussent dans les creux de rochers ralentissent sa chute. Kotoko croit rêver ou plutôt vivre un cauchemar. Il n’a pas le temps de se demander dans quel état il va se retrouver au pied de la montagne qu’il se sent plonger dans une eau salvatrice. Il se retrouve au fond de la lagune et il n’y voit pas grand-chose tant l’eau est trouble.

Kotoko ne sait pas nager et il est très inquiet : comment va-t-il se sortir de ce mauvais pas ? Comment va-t-il échapper à la noyade ?

Serions-nous à la fin des aventures de Kotoko ?

 

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La tortue Daylan et son sortège de poissons (lagune du Dalaman, Turquie)

 

Non. Car, nageant entre deux eaux à très grande vitesse grâce à ses quatre pattes, une grosse tortue s’approche de Kotoko. Elle s’appelle Daylan et vit dans la lagune du fleuve Dalaman. Elle a vu Kotoko tomber dans l’eau comme un petit astéroïde. Et elle a plongé à sa recherche sachant que les hérissons ne savent pas nager. Kotoko, en plein désespoir, sent soudain qu’une force solide le soulève. Daylan l’a chargé sur sa carapace et remonte le plus vite possible vers la surface pour que Kotoko puisse respirer. Et c’est enfin la lumière et avec elle l’air qui manquait tant à Kotoko. Nos deux amis se trouvent au bord de la roselière et Kotoko halète en reprenant son souffle.

Quand il peut enfin parler, il dit à la tortue  Daylan:

-          Merci, tortue, tu m’as sauvé la vie. Sans toi, je me serais noyé !

-          C’est normal de s’aider entre animaux. Je n’allais pas te laisser couler dans les eaux sombres du Dalaman. Comment t’appelles-tu et comment es-tu tombé dans l’eau ?

-          Je m’appelle Kotoko,  je viens du Ghana. Je ne sais pas du tout par quel sortilège je me suis retrouvé au sommet de cette montagne que tu vois au-dessus de nous. J’en suis tombé et par miracle je suis arrivé vivant dans la lagune !

-          Un sortilège ? Comme dans les contes des Mille et une nuits ?

-          Je sais que je peux grâce aux grilles magiques voyager rapidement. Mais là, c’est nouveau, j’étais au Ghana et l’instant d’après en Turquie, sur cette montagne !

-          Tu sais Kotoko, il ne faut pas chercher à tout comprendre. Tu es vivant et entier, c’est l’essentiel et nous t’accueillons avec plaisir, nous les tortues d’Iztuzu. Nous venons sur la plage pondre nos œufs avant de repartir vers le large. Moi je suis la gardienne des lieux, je m’appelle Daylan et je vis ici toute l’année.

-          Encore merci tortue Daylan. Tu sais, je viens de boire l’eau du fleuve qui est un peu salée mais j’ai toujours très faim…

-          Alors en avant ! Monte sur ma carapace et filons vers la plage. Tu y trouveras des puces des sables absolument délicieuses ! Et tu pourras goûter au crabe bleu, encore meilleur.

Et nos deux amis filèrent vers la plage d’Iztuzu. Ils croisèrent quelques bateaux, pour certains chargés de touristes. Les passagers furent étonnés de voir un hérisson voyager sur la carapace d’une tortue. Était-ce un sortilège ?

 

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La plage d'Iztuzu (Turquie)

 

 

08/12/2012

Les moineaux de Tunis

 

« Tendre l’oreille. Tendre l’oreille, immobile et attentif, comme si tu étais une palourde. »

Kafka sur le rivage, Haruki Murakami

 

Les moineaux de Tunis volent en bandes.

Comme les étourneaux, ils reviennent des campagnes environnantes au soleil couchant. Ils ne forment pas des petites troupes de quelques dizaines d’oiseaux. Ils se rassemblent par nuages, des  nuages de volatiles qui survolent la ville pour gagner l’avenue Bourguiba. Avant de se poser, ces essaims ailés tourbillonnent dans l’air du soir comme les nuages électroniques qui embellissaient nos écrans d’ordinateurs lorsqu’ils étaient en veille, voici quelques années. Les figures ne sont jamais les mêmes : des vrilles descendantes, des tourbillons horizontaux, des tornades escaladant le ciel de Tunis qui vire au vert avec la nuit qui approche.

Ces milliers, peut-être ces millions d’oiseaux ne se contentent pas de voler en nuages « à l’architecture mobile *».  Ils inondent l’avenue Bourguiba de leurs cris et de leurs piaillements jusqu’à ce qu’ils s’enfoncent dans les ramures des ficus qui bordent et embellissent l’avenue depuis des décennies. Ils entrent et sortent de leurs dortoirs végétaux avec une frénésie incroyable. Indifférents au vacarme des voitures et des tramways, à la foule des badauds qui déambule sur les trottoirs et l’allée centrale, aux fumeurs et aux frimeurs bavards qui envahissent les terrasses de café, aux bourrasques de vent qui secouent les parasols et les branches des ficus, repus par leurs agapes dans les champs autour de Tunis ou sur les décharges à ordures, les oiseaux ont hâte de s’endormir bien au chaud au cœur des arbres de la grande ville, à l’abri des prédateurs de la campagne.

La nuit venue, ils se taisent. L’éclairage public ne les dérange en rien. Ni le défilé des « bizness », ni les appels des jeunes vendeurs de jasmin, ni les belles qui défilent bras-dessus-bras-dessous en quête d’aventure, rien ne les perturbe.

Demain au soleil levant, ils reprendront leurs pépiements, secoueront leurs ailes engourdies, lâcheront quelques fientes sur les tables des cafés et quitteront leurs abris nocturnes pour former à nouveau ces nuages vivants que seuls les travailleurs et les voyageurs matinaux apercevront d’un œil distrait.

La lumière reprendra ses droits. La baie de Tunis virera au bleu et le soleil naissant coloriera de rose les façades blanches.

 

 

 

*Un port, Charles Baudelaire in Petits poèmes en prose

 

15:00 Écrit par Jean Julien dans Tunisie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : tunisie, tunis, moineaux, nuages, ficus, avenue bourguiba |

18/11/2012

La ligne rouge

De retour de Tunisie où j’ai passé une petite semaine, je viens vous livrer quelques-unes des observations que j’ai pu y effectuer. Ce ne sont pas celles d’un journaliste mais celles d’un familier de la Tunisie qui peut à ce titre sentir le pouls de ce pays.

Dès l’arrivée à l’aéroport et les premiers échanges qui s’en suivent, le sentiment de liberté ressenti en juillet 2011 se confirme. La parole n’est plus muselée, elle est souvent fière. Avoir chassé du pouvoir aussi rapidement « le roi de Carthage » et son encombrante clique familiale demeure un sujet majeur de  satisfaction. La confiance est de mise quant au déroulement du processus d’élaboration de la constitution qui doit déboucher sur des élections, présidentielle et parlementaire, en juin 2013. Les plus avertis s’étonnent qu’on puisse fixer des dates d’élection alors que la nouvelle constitution n’est ni totalement élaborée, loin s’en faut,  ni a fortiori adoptée. Il s’agit pour le gouvernement de transition de rassurer les citoyens inquiets de la lenteur du processus « constituant » et des dérives qu’elle pourrait engendrer. Bien sûr les tempéraments les plus inquiets se sentent mal à l’aise dans un pays qui n’a pas de cadre constitutionnel. Ils se pensent à la dérive.  Ils se font l’écho du renchérissement du coût de la vie et des doléances des automobilistes qui déplorent le prix élevé de l’essence, mélangeant ainsi insatisfaction politique et mécontentement social qui étaient déjà de mise sous l’ère Ben- Ali. J’ai le sentiment que chez les pleureurs, ceux qui se plaignaient avant janvier 2011 se plaignent toujours.

Il y a aussi les optimistes qui pensent qu’il faut donner du temps au temps et qu’un processus de transition est délicat à conduire et ne doit pas se réaliser dans la précipitation. Ceux-là rejoignent les pessimistes sur un même terrain, celui de la présence bien visible des Sallafistes. Cette présence, qui certes n’est pas massive mais s’affiche bel et bien, requiert de la part des Tunisiens et de leur gouvernement une vigilance sans faille. A ce titre, « l’attaque » contre l’ambassade des États-Unis voici quelques semaines a mis un terme à l’attitude laxiste du parti Ennhada vis-à-vis de ces militants de l’Islam en tenue afghane. Depuis ce « débordement », ils sont étroitement surveillés et soumis aux lois en vigueur en cas de violence et/ou de prosélytisme excessif. Ils ont pourtant pignon sur rue dans les locaux de la mosquée El-Fateh, avenue de la Liberté (cela ne s’invente pas). Car ils sont libres d’exprimer leurs opinions dans les limites prévues par la loi. Les plus malins d’entre eux, dotés de l’incomparable sens du « bizness » dont font preuve maints Tunisiens, ont même installé un petit marché devant cette mosquée. Ils y vendent, en grande tenue afghane,  « tout le nécessaire pour le parfait Sallafiste ».

Il s’agit là de l’un des deux  éléments constituant la ligne rouge que les partis « laïques » ont érigée et imposée à Ennhada. Ils ont exigé que toutes les lois soient appliquées à ces extrémistes religieux issus d’un autre temps, moyenâgeux, et d’une autre longitude, afghane en l’occurrence. Liberté d’expression certes mais sans violence ni coercition.  Le respect des lois a également été rappelé à Ennhada en ce qui concerne le statut de la femme. Il devra être préservé intégralement. Dans ces deux domaines, rien ne sera négociable. Cette position ferme et exprimée clairement contribue à rasséréner celles et ceux qui se sentaient menacés dans leur liberté vis-à-vis de l’Islam et de la tradition. C’est ainsi que se côtoient dans les rues de Tunis ou de Kelibia des femmes vêtues à l’européenne, parfois dans des tenues très à la mode, et des femmes qui cachent leurs cheveux sous un foulard et leurs jambes sous une jupe longue. D’autres portent cette tenue noire (djilbab) qui ne laisse voir que leur visage et qui ressemble fort à la tenue traditionnelle de nos bonnes-sœurs catholiques. Si dans les rues on observe un peu plus de femmes en foulards et en tenues noires (cette dernière n’ayant rien de tunisien mais étant importée d’Arabie-Saoudite), on ne peut pas écrire qu’il s’agit d’un raz-de-marée. Il faut reconnaître que certaines trouvent enfin l’occasion de porter des tenues qui leur étaient interdites sous Ben-Ali. D’autres plus conformistes suivent les modes venues des pays du Golf et véhiculées par les chaînes télévisées satellitaires. Un jour la même femme, parfois très jeune, sera « bâchée » (comme disent leurs détracteurs), le lendemain elle sera habillée à l’européenne…

J’ai donc eu le sentiment de me trouver dans un pays qui fonctionne, calme, et qui poursuit avec détermination sa marche vers une nouvelle ère politique. La fermeté des partis « laïques »  concernant cette ligne rouge qu’ils ont instituée m’a semblé très encourageante pour l’avenir de ce pays toujours aussi accueillant. N’hésitez donc pas à vous joindre aux 5 millions de touristes qui y ont déjà séjourné en 2012. L’ouverture de l’espace aérien à de nouveaux opérateurs à l’horizon de l’été 2013 devrait contribuer à accroître le nombre de visiteurs en induisant une baisse du prix des billets. Du moins espérons-le.

12:01 Écrit par Jean Julien dans Tunisie | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : tunisie, ligne rouge, ennhada, islam, constitution, élections |

03/11/2012

Le crocodile de Montsouris

Il était là sur le rivage de la petite île : le crocodile, immobile. Les promeneurs du parc de Montsouris connaissaient bien sa silhouette familière car elle ponctuait leurs promenades depuis longtemps. Si longtemps que certains ne voyaient même plus l’animal bien installé au pied de grands bambous. Le crocodile de Montsouris surveillait les familles de canards qui nageaient sur le lac, les troupeaux de carpes qui hantaient ses eaux troubles. Ses préférés étaient les poissons rouges que des enfants sages avaient libérés de leurs bocaux en les renversant dans le lac.

 

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Le crocodile du parc de Montsouris sur son île

 

Le crocodile était prisonnier de son île. Nul n’avait jamais songé à lui faire faire un tour dans le parc de Montsouris. Mais un beau matin, le soleil à peine levé, une petite équipe pénétra dans le parc bien décidée à libérer le crocodile de son île-prison. Kotoko, le hérisson du Ghana, conduisait ses camarades. Ils étaient tous là : les perruches du parc, le vieux gecko Charlie et quelques chats qui avaient élu domicile dans les fourrés. Quand ils se trouvèrent en face de l’île sur laquelle vivait le crocodile, ils durent imaginer comment ils allaient traverser le petit bras d’eau qui les séparait de leur protégé. Les perruches proposèrent de soulever dans les airs Kotoko et ses amis. Elles l’avaient déjà fait et notre hérisson avait ainsi voyagé du parc de Montsouris jusqu’à la cité universitaire. Vieux Charlie et les chats refusèrent tout net prétextant un terrible vertige une fois dans les airs.

Il fallut alors confectionner un radeau avec quelques branchages attachés les uns aux autres par des cordes. Kotoko s’improvisa capitaine pour la traversée qui ne devait durer que quelques dizaines de secondes… 30 ou 40 au maximum. Les perruches prirent place sur le radeau aux côtés de Vieux Charlie et des chats, très effrayés par l’eau. Elles auraient pu d’un tir d’aile gagner l’île du crocodile mais elles préféraient accompagner leurs camarades d’aventure sur le radeau.

Une fois sur l’île, la petite troupe s’engagea dans le bois de bambous et se retrouva en face du crocodile toujours aussi immobile. Les perruches, rapides comme le vent,  proposèrent de lui passer quelques cordes sous le ventre pour le soulever de quelques centimètres. Kotoko, Vieux Charlie et les chats pousseraient l’animal vers le radeau. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le crocodile se retrouva légèrement au-dessus du sol et fut dirigé vers le radeau. Tout se passa bien. Le crocodile fut délicatement posé sur les branchages et une fois la petite troupe rassemblée, la traversée vers le parc commença.

Tout à coup, nos amis entendirent un terrible coup de tonnerre. Un orage approchait. De grosses gouttes de pluie commencèrent à mouiller les pelages des chats et à glisser sur les épines de Kotoko. Lorsque le radeau aborda la rive du parc, la petite troupe était trempée. Et quand ils voulurent soulever le crocodile pour le promener, nos amis eurent une énorme surprise.

Le crocodile se cassa en deux ! « Comment cela est-il possible ? » se demanda Kotoko. Il n’eut pas le temps de trouver la réponse que le crocodile se retrouva en quatre morceaux. Tous étaient atterrés : qu’arrivait-il donc à leur ami pour qu’il se casse ainsi ? En l’examinant de plus près, ils constatèrent que le crocodile était en plâtre. Une statue, leur ami n’était qu’une statue qui avait fondu sous l’effet des grosses gouttes de pluie quand elle eut perdu l’abri des grands bambous.

-          Comme c’est dommage, se lamenta Kotoko. Nous étions si heureux de promener le crocodile dans le parc. Qu’allons-nous faire des morceaux de plâtre ? Les coller pour reconstituer la statue ?

-          Non, non, piaillèrent les perruches. Le crocodile ainsi recomposé serait trop fragile. On va jeter les morceaux dans le lac. Ce sera mieux ainsi.

-          D’accord, répondirent les animaux de la troupe.

C’est ainsi que disparut le crocodile du parc de Montsouris. Quand les grilles ouvrirent au public, nos amis avaient déjà jeté les morceaux de plâtre dans le lac. Les promeneurs les plus attentifs remarquèrent que quelque chose avait changé sur l’île. Mais ils étaient incapables de dire quoi. Ils avaient déjà oublié le crocodile immobile.

 

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Kotoko à Amsterdam dans la classe d'Ewan

  

23/09/2012

“Oh! My brothers! You killed my small little this thing…”

Je reprends les aventures de Kotoko, le hérisson du Ghana, en compagnie de son ami le gecko Vieux Charlie. Les parents jugeront par eux-mêmes de l'opportunité de lire cette histoire à leurs enfants. Il y a en effet mort de poulet...

 

 

Kotoko et Vieux Charlie ont décidé de quitter Tema pour se rendre à Akosombo sur le fleuve Volta. Ils souhaitent revoir le grand barrage construit voici quelques décennies et qui fournit de l’électricité à tout le sud du Ghana de manière un peu capricieuse : il faut arrêter la production quand la réserve d’eau est insuffisante ou qu’une vieille turbine tombe en panne. A bord de la Suzuki qui n’a pas d’âge, nos deux amis empruntent la « Tema-Jasikan road » qui file vers le nord  du Ghana à travers la « Eastern region » en longeant la réserve d’animaux des Shaï Hills. Tout à coup, ils aperçoivent une famille de singes installée au bord de la route. Les petits observent les voitures et les camions qui passent sous la surveillance des parents.

 

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Des singes de la réserve de Shaï Hills, Ghana

Les voyageurs poursuivent leur route quelque peu monotone car elle est tracée au cordeau, toute droite au milieu de la savane. Quelques vendeuses de tomates sont installées çà et là sur le bas-côté et ravitaillent les conducteurs qui rejoignent leurs familles en ville.

Soudain Vieux Charlie qui tient le volant freine énergiquement. Kotoko, qui s’était un peu assoupi, se réveille :

-          Que se passe-t-il Vieux Charlie ? Un de nos pneus aurait-il crevé ?

-          Non, nos pneus sont intacts, heureusement. Regarde devant toi au lieu de baisser les yeux et tu vas pouvoir admirer un spectacle étonnant ! répond Vieux Charlie.

Devant la voiture, un serpent traverse la route avec une lenteur étonnante. Il faut dire que nos amis ne voient que son tronc : la tête de l’animal a déjà rejoint les buissons de la brousse à gauche de la route alors que sa queue est toujours à droite de la chaussée…

-          Un python ! crie Kotoko qui s’y connait en serpents. Il mesure bien 5 ou 6 mètres ! Imagine Vieux Charlie la force qu’il peut avoir quand il étouffe une proie…

-          Oui, il doit est très puissant. Un petit gecko comme moi ne ferait pas le poids contre un tel animal. Il m’écraserait comme une allumette !

-           Tu as bien fait de t’arrêter pour le laisser passer. Le python n’est pas dangereux pour nous dans la voiture. C’est seulement lorsqu’il a faim qu’il cherche une proie.

Lorsque la queue du python gagne la gauche de la route, Vieux Charlie redémarre le moteur de la Suzuki qu’il avait éteint pour économiser un peu d’essence et ils reprennent leur voyage. En traversant un petit village installé le long de la chaussée, Kotoko et Vieux Charlie entendent le bruit d’un choc à l’avant du véhicule. Notre gecko conduit prudemment et a beaucoup ralenti en entrant dans le village sachant que de nombreux enfants y vivent et peuvent imprudemment traverser la route.

-          Que se passe-t-il ? demanda Kotoko. On dirait que le moteur fume...

A peine a-t-il prononcé ces mots qu’ils entendent crier :

-          “Oh! My brothers!  You killed my small little this thing… Oh! My brothers!  You killed my small little this thing…”

Un vieil homme se tient au bord de la route : il a les deux mains jointes sur la tête et semble très affecté.

-          Que se passe-t-il « granpa » ? demande Kotoko au vieillard qui continue à geindre.

-          “Oh! My brothers!  You killed my small little this thing…” répète-t-il comme si un événement grave avait eu lieu.

Bien qu’ils comprennent l’anglais approximatif du vieillard, nos amis ne saisissent  pas la cause de sa détresse. Le moteur fume toujours. Ils examinent la calandre de la Suzuki et aperçoivent quelques plumes collées sur le plastique. Ils ouvrent le capot et constatent que c’est le radiateur qui fume. En s’approchant encore plus près, ils voient qu’un objet pointu et jaune s’est enfoncé dans le radiateur et que c’est de ce point que la vapeur d’eau sort.

-          Nous avons heurté un poulet et sous le choc son bec a percé notre radiateur, conclut Vieux Charlie qui a de l’expérience en mécanique.

-          Je comprends, dit Kotoko. Le vieil homme pleure son poulet mort avec beaucoup de démonstration pour que nous prenions pitié de lui et lui donnions quelques cédis pour qu’il s’en rachète un autre… Bien vivant !

-          Je crois que tu as raison, Kotoko. Allons le consoler et donnons-lui quelques cédis. Il se calmera.

 Nos amis s’approchent du vieillard qui tient toujours ses deux mains sur sa tête et gémit :     « Oh! My brothers!  You killed my small little this thing… » . Quand il aperçoit les quelques cédis que Vieux Charlie lui tend, le vieil homme cesse de vociférer, empoche bien vite ses sous et après un rapide « Thank you my brothers ! God bless you ! », il s’empresse de regagner sa petite maison.

Nos amis reprennent la route jusqu’à un garage où ils font réparer le radiateur. Ils gagnent ensuite Akosombo où ils décident de passer la nuit avant d’embarquer le lendemain sur l’« African Queen », le bateau qui circule sur l’immense lac créé par le barrage. Kotoko et Vieux Charlie s’endormiront en pensant au vieil homme et dans leurs rêves ils l’entendront répéter : « Oh! My brothers!  You killed my small little this thing… ».

 

 

Ghana 08 2007 003 (4).JPG

A bord de l'african Queen, barrage d'Akosombo, Ghana

 

 

Ghana 08 2007 008 (2).JPG

Idem

 

10:00 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : ghana, python, akosombo, singes, cedis, tema |

11/09/2012

Les amants de Lamalou, chapitre 9 et dernier

Les amants de Lamalou (Villa Fontenay)  n'est plus disponible sur mon blog. Ce texte sera prochainement publié par la maison Édilivres et disponible en version papier et en version numérique. La parution est prévue pour l'été prochain (2014).

 

 

Chapitre 9 et dernier

 

 

Finale d’Orphée aux enfers, musique de Jacques Offenbach, livret d’Hector Crémieux et Ludovic Halévy

L'Opinion à Orphée, sur le devant de la scène :

« Ne regarde pas en arrière !
A quinze pas fixe les yeux.
Ami, pense à la terre !
Elle nous attend tous les deux ! »

 

 

04/09/2012

Les amants de Lamalou, chapitre 8

Les amants de Lamalou (Villa Fontenay)  n'est plus disponible sur mon blog. Ce texte sera prochainement publié par la maison Édilivres et disponible en version papier et en version numérique. La parution est prévue pour l'été prochain (2014).

 

 

Chapitre 8

 

 

« Ah ! Ange du ciel ! Est-ce bien toi ?

Tes yeux me brûlent de leur flamme !

Ton front resplendit, je te vois

Tel que te rêvait mon âme !

Ange du ciel, est-ce bien toi ? »

Les contes d’Hoffmann, musique de Jacques Offenbach, livret de Jules Barbier

 

 

28/08/2012

Les amants de Lamalou, chapitre 7

Les amants de Lamalou (Villa Fontenay)  n'est plus disponible sur mon blog. Ce texte sera prochainement publié par la maison Édilivres et disponible en version papier et en version numérique. La parution est prévue pour l'été prochain (2014).

 

 

Chapitre 7

 

 

« Mon bien aimé, ma voix t’implore !

Ah ! Que ton cœur vienne à moi !

Elle a fui, la tourterelle,

Elle a fui, elle a fui loin de toi ! »

La belle Hélène, musique de Jacques Offenbach, livret de livret d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy

 

 

 

 

21/08/2012

Les amants de Lamalou, chapitre 6

 Les amants de Lamalou (Villa Fontenay)  n'est plus disponible sur mon blog. Ce texte sera prochainement publié par la maison Édilivres et disponible en version papier et en version numérique. La parution est prévue pour l'été prochain (2014).

 

 

 

 

Chapitre 6

 

« D’épouvante et d’horreur

Tout mon être se glace !

Une étrange terreur

M’enchaîne à cette place !

J’ai peur. »

Les contes d’Hoffmann, musique de Jacques Offenbach, livret de Jules Barbier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14/08/2012

Les amants de Lamalou, chapitre 5

Les amants de Lamalou (Villa Fontenay)  n'est plus disponible sur mon blog. Ce texte sera prochainement publié par la maison Édilivres et disponible en version papier et en version numérique. La parution est prévue pour l'été prochain (2014).

 

 

 

Chapitre 5

 

« Moi, je suis Aristée, un berger d'Arcadie,
Un fabricant de miel, ivre de mélodie,
Sachant se contenter des plaisirs innocents
Que les dieux ont permis à l'habitant des champs ! »

Orphée aux enfers, musique de Jacques Offenbach, livret d’Hector Crémieux et Ludovic Halévy

 

 

07/08/2012

Les amants de Lamalou, chapitre 4

 Les amants de Lamalou (Villa Fontenay)  n'est plus disponible sur mon blog. Ce texte sera prochainement publié par la maison Édilivres et disponible en version papier et en version numérique. La parution est prévue pour l'été prochain (2014).

 

 

 

 

Chapitre 4

 

« Ah ! Que j’aime les militaires ! Leur uniforme coquet, leur moustache et leur plumet ! »

La grande duchesse de Gerolstein, musique de  Jacques Offenbach, livret d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy

 

 

31/07/2012

Les amants de Lamalou, chapitre 3

 

Les amants de Lamalou (Villa Fontenay)  n'est plus disponible sur mon blog. Ce texte sera prochainement publié par la maison Édilivres et disponible en version papier et en version numérique. La parution est prévue pour l'été prochain (2014). 

 

 

 

Chapitre 3

  

« Ce bois mystérieux, ces trois déesses, cette pomme et ce berger… Ce berger surtout… Vous n'avez pas de nouveaux détails ? » La belle Hélène, musique de Jacques Offenbach, livret d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy

 

 

24/07/2012

Les amants de Lamalou, chapitre 2

Les amants de Lamalou (Villa Fontenay)  n'est plus disponible sur mon blog. Ce texte sera prochainement publié par la maison Édilivres et disponible en version papier et en version numérique. La parution est prévue pour l'été prochain (2014).

 

 

 

 

Chapitre 2

 

 « Pourquoi suis-je troublée ainsi ? Je suis troublée comme s’il allait se passer quelque chose d’extraordinaire, de fatal. » Hélène,  La belle Hélène, musique de Jacques Offenbach, livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy

 

 

 

16/07/2012

Les amants de Lamalou

 

 

 

Les amants de Lamalou (Villa Fontenay)  n'est plus disponible sur mon blog. Ce texte sera prochainement publié par la maison Édilivres et disponible en version papier et en version numérique. La parution est prévue pour l'été prochain (2014).

 

Avant-propos

 

Avec la publication d'un premier chapitre cette semaine, je commence une expérience : la présentation d'un roman sous la forme d'un feuilleton hebdomadaire. A ce jour, le récit n'est pas terminé. Il y aura neuf chapitres que vous découvrirez au fil de neuf semaines. Ce mode d'écriture me semble stimulant en raison de deux contraintes qu'il impose : celle d'une échéance régulière et celle d'une construction du texte qui doit solliciter la curiosité du lecteur.  

 

 

 

 

 

Chapitre 1

 

 

"La femme dont le coeur rêve n'a pas de sommeil ; chaque jour elle se lève avec le soleil."

Eurydice dans Orphée aux enfers, musique de Jacques Offenbach, livret d’Hector Crémieux et Ludovic Halévy

 

Quand Violette Aizeux prit le chemin de Combes, le soleil était à peine levé. Les brumes montaient de la vallée. On entendait rouler les galets du Bitoulet, le torrent qui traverse Lamalou. L’orage de la veille avait donné beaucoup d’eau et le cours d’eau habituellement si mince était gonflé comme un serpent repu. Il menaçait le bourg construit sur sa rive droite. Il en était ainsi à chaque pluie violente. Le barrage de l’Horte, en amont, n’était qu’un projet et les habitants de la vallée s’en remettaient à Dieu quand le Marin déployait sa fureur de pluie et de vent au printemps et à l’automne.

 

06/07/2012

"Hi-ro-shi-ma... c'est ton nom"..Il lui répond : "C'est mon nom, oui. Ton nom à toi est Nevers. Ne-vers-en-Fran-ce*"...

Je cite Le Parisien de ce jour : "L'accident nucléaire de Fukushima a été un désastre créé par l'homme" et non pas simplement provoqué par le séisme et le tsunami géant survenus le 11 mars 2011 dans le nord-est du Japon, a conclu jeudi une commission d'enquête mandatée par le Parlement. L'accident (..) est le résultat d'une collusion entre le gouvernement, les agences de régulation et l'opérateur Tepco, et d'un manque de gouvernance de ces mêmes instances, a-t-elle expliqué dans son rapport final. "

La radioactivité ambiante a contaminé la région dans un rayon de 30 km. La zone est interdite à toute circulation. Qu'écrire ?

- Fu-ku-shi-ma... C'est ton nom...

- C'est mon nom, oui. Ton nom à toi est Flamanville. Fla-man-vil-le en France...

Nous sommes tous sur le même bateau face aux risques technologiques.

Je cite sur la même thématique les propos de Patrick Lagadec, directeur de recherche à l’École polytechnique, qui est à l’origine du concept de risque technologique majeur (Journal du Dimanche du 8 juillet 2012). 

 

 "La panne du réseau Orange (du vendredi 6 juillet 2012) est un avertissement (un de plus), qui nous force à ouvrir les yeux sur la vulnérabilité de nos sociétés complexes. Les défaillances majeures de notre siècle seront liées aux réseaux, avec le risque d’arrêt foudroyant et durable d’activités vitales. Vous imaginez les conséquences de la canicule de 2003 amplifiées par un black-out électrique… Ou les problèmes d’approvisionnement, lorsque les hypermarchés ont une journée de stocks de nourriture.

Nous avons vécu sous le principe du 'tout est sous contrôle'. Des plans d’urgence apportaient des réponses codifiées à des problèmes connus, avec garantie de retour à la normale. Nous voici confrontés à des défis plus lourds : le mégachoc, l’instantanéité, les effets domino, l’impossibilité de poser un diagnostic rapide.

Il nous faut atteindre l’excellence en matière de prévention. Mais nous allons devoir nous préparer à l’imprévu : non plus donner toutes les réponses pour ne jamais être pris de court, mais nous attendre à être surpris. Cela suppose de nouvelles capacités collectives pour naviguer dans des univers volatils, inconnus. Pour l’heure, nous sommes désemparés face à l’imprévu, incapables de gérer les “grandes surprises”. C’est un problème culturel plus encore que matériel. Intellectuellement, il nous faut accepter d’aborder une terra incognita, où rien ne sera écrit d’avance. Il est urgent d’apprendre à cartographier ces territoires étrangers et à inventer des modes d’action collective pour que les surprises ne soient pas des défaites coûteuses."

*Hiroshima mon amour, Marguerite Duras

 

 

 

 

16:07 Écrit par Jean Julien dans Billets d'humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fukushima, nevers, hiroshima, duras, nucléaire |

05/07/2012

Encore un effort Claude Guéant !

Le Figaro de ce jour relate un entretien que l'ex-ministre de l'Intérieur Claude Guéant, battu en juin aux législatives, a donné aujourd'hui sur France Inter.


"Vivre comme un citoyen ordinaire, ça fait du bien aussi", explique Claude Guéant, très proche collaborateur de Nicolas Sarkozy. "Depuis des années et des années, je vis entouré d'une équipe qui s'occupe de mes petits problèmes, qui me passe mes coups de téléphone, qui me prend les rendez-vous...", déclare-t-il. "Maintenant, je passe mes coups de téléphone moi-même. C'est intéressant d'ailleurs, car ça montre aussi ce qu'est la vie des Français".

Il poursuit, sans se rendre compte de l'énormité de ses propos : "Je dois faire quelques contrôles médicaux, eh bien je vois ce que c'est d'obtenir un rendez-vous, c'est pas si simple que ça!", déplore-t-il. Selon lui, "ça apprend, y compris sur l'action publique et les propositions que l'on peut faire".

Encore un effort Claude Guéant et vous saurez à quoi sert un balai ! A chasser les ministres incompétents ! Heureusement que les électeurs dans leur sagesse ne vous ont pas élu député ! Sinon vous n'auriez pas eu l'occasion d'apprendre à téléphoner !

 

 

citoyen ordinaire,téléphone,balai,claude guéant

Charlie Hebdo du 11 juillet 2012

28/06/2012

Je ne serai jamais Jeannie Longo

Je lis cette information dans la presse :

"Jeannie Longo, qui a participé à toutes les éditions des Jeux olympiques depuis 1984, n'a pas été retenue dans la sélection qui se rendra à Londres. La doyenne du cyclisme français est abattue."

Quelle tristesse que de ne pas pouvoir décrocher de la compétition sans rechigner, sans se plaindre et sans protester !

Je ne serai jamais Jeannie Longo. Il faut savoir tourner la page et passer à autre chose.

Sans s'accrocher comme une bernique à son rocher. Ou à son vélo !

Humeur du 28 juin 2012

18:07 Écrit par Jean Julien dans Billets d'humeur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : jeannie longo, décrocher, bernique |

19/06/2012

Jean de la Ventière visite la grande mosquée de Kairouan

Aux Rochers le 21ème jour de juillet 1681

 

Ma toute bonne,

 

Je rentre tout juste d’une visite qui m’a coûté bien du désagrément. Je ne pouvais pourtant  point m’y soustraire. A supposer que je l’eusse pu, soyez sûre que je serais restée aux Rochers.

Vous souvenez vous des Delannoy ?  Je ne pense pas que votre mémoire se soit encombrée de ces tristes bourgeois dont il me faut pourtant supporter la compagnie une fois l’an. Le lin et le chanvre ont bâti leur fortune et leur fabrique de draps est prospère. Ils fournissent maints régiments de l’armée de notre bon roi. Mon défunt époux, qui avait le sens des affaires à défaut de m’être fidèle, avait placé chez eux quelque capital, décelant que ces Delannoy appartenaient aux gens industrieux et honnêtes. Bien lui en prit car la fabrique Delannoy me verse chaque année un revenu non négligeable. Ces tisserands sont installés à Laval dans un petit hôtel particulier qu’ils ont acheté à un aristocrate ruiné par le jeu. Leurs ateliers jouxtent la Mayenne qui leur apporte l’eau pour le rouissage et la force pour les métiers à tisser. Pour me remettre les écus qu’ils me doivent, les Delannoy m’invitent chaque été. Et je suis à cette occasion toujours aussi surprise par ce couple qui offre une particularité étonnante. On le dirait composé d’un frère et d’une sœur. Il n’en est rien fort heureusement. Mais ils ont deux corps semblables, longs et émaciés, de tailles à peu près identiques. Outre ces corpulences si proches, leurs visages résonnent l’un dans l’autre. Têtes petites perchées au sommet de longs corps, mentons fuyants, bouches amères aux lèvres tendues vers le bas, nez fins et pointus. Seuls leurs yeux diffèrent. De fouine pour le mari car enfoncés, petits et mobiles. De biche pour l’épouse par leur taille, mais fixes et noirs. Sans expression.

Ils sont tristes comme des hiboux nos Delannoy. Toujours pressés comme des rats. Je me demande bien pourquoi ils passent le plus clair de leur temps à scruter leur horloge et à lui reprocher de ne pas écouler plus vite les minutes de ses heures. Ils ne se sont point départis de leurs vieilles habitudes d’artisans drapiers et sont demeurés réglés sur les horaires de leurs ateliers, tout enrichis qu’ils sont. Quoi qu’il en soit, leur ressemblance morale et physique est troublante. Ce sont-ils choisis parce qu’ils sont la copie l’un de l’autre, comme des jumeaux ? Je ne le pense pas car de nos jours les époux ne se choisissent guère. Les parents font les mariages au gré de leurs intérêts. Peut-être alors est-ce la durée de leur vie commune qui a induit cette similitude ?  

Revenue aux Rochers avec mes écus bien rangés dans mon escarcelle, je trouvai la Ventière de retour de sa promenade vespérale avec sa fidèle jument Nyctalope. Vous allez penser que je saute du coq à l’âne mais je tiens à vous écrire le dernier épisode du récit du séjour de Jean en Tunisie. Je vous sais férue de nouveautés et le récit de Jean va vous enchanter.

 

« Avant de quitter Kairouan, je m’en fus visiter la grande mosquée, dite aussi Djamâ-Sidi- Oqba. Hassan me guidait comme les jours précédents. Quand nos ancêtres entreprirent la construction de Notre-Dame-de-Paris, la mosquée de Kairouan était érigée depuis six siècles. Imaginez une forteresse ceinte de hauts murs blanchis à la chaux, éblouissant au soleil. Puis l’ombre d’une galerie qui sur trois côtés ferme une immense cour dallée. Face au minaret, lourd et puissant comme nos tours du Moyen-Age, se trouve la salle de prières dont le toit est porté par une forêt de colonnes dont nul ne s’est risqué à les compter, de peur de devenir aveugle. Toutes en granit ou en marbre, toutes issues des anciennes villes romaines, elles ont trouvé ici une seconde vie. Une atmosphère de piété saisit le visiteur dès qu’il pénètre dans la salle de prière. Les tapis alignés sur le sol étouffant le moindre bruit, la pénombre, le jeu des colonnes se masquant l’une l’autre et découvrant sans fin un espace nouveau, tout conduit au recueillement, à la sérénité de l’âme. Hassan dut me tirer de ma méditation pour me conduire dans la vaste cour et plus particulièrement vers une colonne de galerie, surmontée d’un chapiteau aussi ancien qu’elle.

-          Regarde bien Jean. Que vois-tu gravé sur ce chapiteau ?

Je n’en crus pas mes yeux. Une croix. Une croix chrétienne. Ce chapiteau provenait donc d’une antique basilique byzantine quand la Tunisie était chrétienne. Inattention des bâtisseurs ? Méconnaissance des signes chrétiens ? Indifférence ? Ou tolérance ?

-          Hassan, dit la Ventière, il me revient que dans le Haut-Languedoc que je traversai voici quelques mois, je fis une halte au pied de la chapelle de Saint-Pierre-de-Rhèdes non loin des rives de l’Orb. Cette chapelle bâtie par de pieux moines offre au visiteur curieux une particularité aussi étonnante que la croix de la mosquée de Kairouan. Une porte latérale s’ouvre au sud du bâtiment, elle est encadrée par deux antiques colonnes elles aussi d’époque romaine. Elle est surmontée d’un linteau sculpté d’étranges motifs géométriques. En y regardant de plus près, ces motifs reproduisent deux lettres de l’alphabet arabe. Alef et lam. Deux lettres qui rassemblées célèbrent la gloire d’Allah. Quel artiste musulman s’est-il arrêté en ce coin reculé du Languedoc pour graver ces lettres ? Comment ont-elles pu traverser plusieurs siècles sans être effacées ?  Ont-elles été protégées par l’ignorance des moines et des fidèles, certains de ne voir là que de purs jeux géométriques ? Mais leurs regards se posaient-ils jamais sur ce linteau ?  Tant de nous ont les yeux tournés en-dedans !

Marquise j’arrête là mon récit de peur de vous rabattre les oreilles. Le retour vers Tunis, la traversée de la Méditerranée furent passionnants. Mais ils ne méritent pas une attention spéciale. »

Ma toute bonne, Jean sait nous montrer les hommes et les femmes en mouvement. Il sait nous dire que ceux que nous croyons éloignés de nous sont souvent plus proches que nous l’imaginons.

Je vous embrasse comme je vous aime, de tout mon cœur. Vous êtes loin de mon âme dans votre château de Grignan mais à chaque instant le souffle de votre respiration vient frôler mes joues.

 

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Le linteau (détail) de la porte sud de la chapelle Saint-Pierre-de-Rhèdes, Lamalou, Hérault

 

 

 

 

 

11/06/2012

Kotoko et les baleines

 

Kotoko est rassuré. Son ami, Vieux Charlie, a accepté de le conduire à Pram-Pram au bord de la plage. Ils utilisent la Suzuki, surnommée « Je ne sais pas par quel miracle je roule, mais je roule… » (traduction approximative de l’éwé), et rallient rapidement le village de Pram-Pram avant de prendre la route qui conduit au bord de l’océan. La plage est immense. On la dirait sans fin. On pourrait y marcher des heures sans voir son extrémité. C’est cela qui plaît à Kotoko : le sable infini et le bruit monotone des vagues qui viennent mourir sur le rivage.

Notre hérisson est enfoui dans sa rêverie quand ses amis pêcheurs le rejoignent. Ils se dirigent vers leur pirogue et se préparent pour une partie de pêche en haute mer.

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Des bancs de thons ont été signalés au large et comme ces poissons se vendent bien au marché de Tema, il serait intéressant d’en pêcher beaucoup. Kotoko n’a nullement l’intention d’accompagner ses amis mais ces derniers insistent.

-          Kotoko, notre petit hérisson chéri, viens avec nous. Tu es notre mascotte. Tu nous porteras chance. Si tu nous accompagnes, nous rapporterons du poisson !

-          Merci pour l’invitation, les amis. Vous savez que je n’aime pas beaucoup l’eau, encore moins quand elle est salée ! Et toutes ces vagues qui vous brinquebalent dans tous les sens !

-          Ne t’en fais pas ! Tu fermeras les yeux quand nous franchirons la barre. Et nous emportons de l’eau douce pour nous désaltérer.

-          Ah ! Que ne ferais-je pas pour vous faire plaisir ! Au diable mes appréhensions ! Embarquons ! finit par céder Kotoko.

Sitôt dit, sitôt fait. Les pêcheurs poussent la barque vers l’océan en s’aidant de troncs d’arbre sur lesquels ils roulent la lourde barque. Puis vient l’instant où l’embarcation entre en contact avec l’eau et devient difficilement contrôlable. Il faut éviter qu’elle ne se mette de travers ce qui l’exposerait à un chavirage. Les amis de Kotoko sont expérimentés et ils s’aident d’un câble tendu au large pour progressivement glisser la pirogue sur l’eau. Kotoko a peur, mais il n’en montre rien car il veut paraître courageux devant l’équipage.

 

Et vogue le petit navire ! Le moteur est en route. L’étrave fend les vagues en soulevant d’énormes paquets d’embruns et d’écume. Tout le monde est trempé. Kotoko l’est jusqu’à sa dernière épine ! Heureusement qu’il ne fait pas froid. L’eau de mer qui sèche laisse cependant sur la peau des traces de sel qui finissent par piquoter.   

Après quelques heures de navigation vers le large, un des marins aperçoit un petit geyser à la surface de l’océan.

-          Je me demande s’il ne s’agit pas d’une baleine, dit le capitaine Kodjo. Elles viennent  chaque année dans les parages pour se reproduire. Il va falloir faire très attention car si l’une d’entre elles nous soulève, nous finirons comme Jonas, dans son estomac. Certes l’estomac d’une baleine est grand comme une maison, mais pour en sortir, il n’y a pas d’escalier !

-          Regardez, crie Kotoko, la baleine sort de l’eau. On voit son dos immense, lisse comme une ardoise. Et maintenant sa queue qui fouette les vagues ! C’est magnifique ! Je ne regrette pas de vous avoir accompagnés, mes amis !

Kotoko se réjouit peut-être un peu trop vite. Il n’y a pas une baleine isolée autour de la pirogue mais tout un banc qui poursuit un immense nuage de petits poissons dont les baleines raffolent. C’est à celle qui ira le plus vite, qui plongera la première pour avaler des dizaines de kilos de poissons d’un coup. Il en faut des tonnes pour nourrir ces grandes carcasses. Les baleineaux ne sont pas en reste. Aux côtés de leurs mères, ils imitent leurs mouvements pour attraper un maximum de nourriture vivante puis remonter à la surface pour prendre de l’air avant de replonger. Le spectacle est grandiose. La pirogue de Kodjo est ballotée mais elle tient bon. On dirait que les baleines tiennent compte de sa présence et la protègent. Depuis longtemps les pêcheurs de Pram-Pram ne s’attaquent plus aux baleines. Ils respectent ces mammifères qui ont été la proie des hommes pendant des siècles. Il y eut même un président de la République dans un pays voisin du Ghana qui s’amusait à tirer sur les baleines depuis un hélicoptère !  Et il n’y a pas si longtemps.

Le grand tumulte s’apaise progressivement. L’estomac des baleines doit désormais être rempli. Les cétacés se calment et tournent lentement autour de la pirogue. Ils se rapprochent de l’embarcation au point de la frôler. Pas pour la renverser. Pour jouer tout simplement. Kotoko peut ainsi voir de très près les petits yeux malins des baleines et il découvre que leur peau, épaisse de plusieurs centimètres, est par endroit couverte de parasites, de coquillages entre autres.

-          Je trouve que rôde une drôle d’odeur. D’où cela peut-il venir ? dit Kotoko.

-          Ah ! s’exclame Kodjo, le capitaine expérimenté, on voit que tu n’as jamais fréquenté nos amies les baleines. Tous ceux qui les ont approchées te diront qu’elles puent. Tous les parasites qui leur collent à la peau, tous les détritus qui embarrassent leurs fanons, tout cela dégage un parfum nauséabond… Tu vois Kotoko, les baleines sont magnifiques. Et cependant elles ne sentent pas bon ! On devrait leur acheter des brosses à dent et du dentifrice !

-          Bonne idée, reprend Kotoko. Mais où trouver des brosses à dent de plusieurs mètres ? Et puis les baleines n’ont pas de mains pour tenir la brosse… Les baleines ne sentent pas bon. C’est ainsi. 

 

Il est maintenant temps de rentrer à Pram-Pram. De gros nuages s’accumulent vers l’est et c’est le signe qu’on orage approche. Il ne fait pas bon être en mer quand le tonnerre gronde. Arrivé près de la plage, Kotoko salue ses petits amis qui font du surf sur de vieilles planches.

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 Il les rejoindrait bien volontiers mais il est déjà tout trempé des embruns sur la pirogue. Que serait-ce sur une planche de surf ! La pêche n’a pas été fructueuse mais Kotoko revient à terre avec une moisson de souvenirs inoubliables. Des baleines ! Et des baleines qui puent ! On ne les sentira jamais devant un écran de télévision !

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Le retour des pirogues à Pram-Pram

07/05/2012

Les vendeurs ambulants de Tema

Pour Charles Najib Nader qui m'a aidé à préparer cette histoire

 

Kotoko ne dort pas beaucoup quand il est chez lui à Tema au Ghana. Les nuits sont souvent très chaudes et ses voisins veillent tard et se lèvent tôt. Ils sont debout vers 5 heures du matin avant que le soleil ne se lève. Et dès qu’ils ont un œil ouvert, les voisins allument leurs radios et mettent le son très fort. Dans un joyeux tintamarre de musiques emmêlées, ils profitent des heures fraîches pour se préparer avant de partir au travail : se laver, déjeuner rapidement et, si possible, faire un peu de ménage.

Balayer la cour par exemple, courbé en deux pour manier le petit balai de fibres auquel personne n’a jamais pensé à ajouter un manche. Il est vrai que ce petit balai produit un son très particulier lorsqu’il est frotté sur le ciment. Le rythme ne serait pas du tout le même avec un manche. Il n’y a donc aucune raison de changer cette habitude !

Définitivement réveillé par tous ces bruits, Kotoko sort échanger avec Vieux Charlie, son ami le gecko. Notre hérisson lui raconte toutes les aventures qu’il a vécues au cours de son long voyage en Europe. Charlie écoute d’une oreille très distraite. Il sait Kotoko bavard et n’écoute pas tout ce qu’il dit.

« Ela pipi, ela pipi* ! » entend-t-on tout à coup depuis la ruelle qui longe la maison de Kotoko. C’est « ela pipi to* » qui passe avec son chargement de poissons séchés sur la tête. Elle les a achetés ce matin au port de pêche, les a bien entassés dans son immense bassine et elle vient les vendre dans les quartiers.

« Ela pipi to ! » crie Kotoko pour que Gifty, c’est le prénom de la vendeuse, s’arrête. Il ouvre le portail d’entrée et aide Gifty à descendre le lourd chargement de poissons posé sur sa tête. Il en achète deux gros, donne quelques cédis à la vendeuse, l’aide à replacer la bassine sur sa tête et à bien la caler sur le petit coussinet prévu à cet effet. « Ela pipi » crie à nouveau  Gifty pour reprendre son commerce sans délai.

Kotoko renoue sa conversation avec Vieux Charlie quand le son aigu d’une clochette se fait entendre. « Ce doit être mango, ene, kodu to** » dit Charlie. Il a l’habitude de passer par ici à cette heure. Et en effet, quand la clochette se calme, on entend  « Mango, ene, kodu ! » et on aperçoit la bassine pleine de fruits au-dessus du portail d’entrée. C’est Bismarck qui arrive avec son lourd chargement. Kotoko achète quelques fruits qui désaltèreront Vieux Charlie.

Le défilé de vendeurs ambulants se poursuit toute la matinée. « Nu nya la » vient proposer ses services. La machine à laver n’étant pas très répandue dans le quartier de Kotoko et les coupures d’eau, voire d’électricité, fréquentes, Ebenezer vient laver le linge à la main au domicile de ses clients. Il travaille courbé en deux au-dessus de grandes bassines qui débordent de mousse de lessive. Kotoko et Vieux Charlie ne portent pas de vêtements. Leurs épines et leurs écailles leur suffisent ! Ils remercient Ebenezer d’être passé et ce dernier poursuit son chemin. Suit « Aha dzra la » le vendeur d’alcool qui n’a guère de succès auprès de nos deux amis qui ne consomment pas d’akpeteshie, le vin de palme fermenté qui monte facilement à la tête.

« Nududu dzra la**** » termine le défilé. Kotoko le connaît bien « Kwamé ! Kwamé ! Arrête-toi ! J’adore le « cotombré » que tu prépares. J’aime les insectes mais les feuilles de manioc cuites avec du poisson séché et de l’huile de palme, je m’en régale ! »

Après avoir payé Kwamé, nos deux amis déjeunent copieusement. Une fois leur repas terminé, ils font une bonne sieste pour laisser passer les heures les plus chaudes de la journée.  

cotombré aux feuilles de manioc.jpg

Un bon plat de "cotombré"

 

*En éwé, une des langues du Ghana : vendeuse de poisson séché (ela pipi : poisson séché)
**Vendeur de fruits : mango, mangue, ene, noix de coco, kodu, banane
***Laveur de linge : Nu nya la
****Vendeur de plats cuisinés

Note: " to" comme "dzra la" signifie "celui qui vend, le vendeur"

 

17:33 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tema, ghana, vendeurs, éwé |

29/04/2012

Jean de la Ventière à Kairouan

Les Rochers, le 5ème jour du mois de juillet 1681

 

Ma toute bonne,

 

Depuis l’arrivée de Jean de la Ventière au château des Rochers, les journées s’écoulent paisiblement. Il a dans la tête maints souvenirs de voyages et il nous les livre comme s’il lisait un livre. La marquise du Plessis, cette voisine dont la peau attire les puces, en est tout esbaudie. Elle se demande comment Jean peut disposer d’une mémoire aussi vaste et précise. Il faut dire, sans mettre en branle mon penchant pour la médisance, que le plus lointain des voyages de cette pauvre marquise fut pour Vitré qui n’est séparée des Rochers que par quelques lieues. Et, que je sache, la Plessis n’a point lu beaucoup de livres qui permettent à l’esprit de vagabonder quand le corps est au repos.

Pour notre plus grand plaisir, et pour agrémenter les longues après-midi pluvieuses de ma chère Bretagne, Jean a poursuivi  le récit de son périple en Tunisie. Il n’a séjourné que quelques semaines à Tunis pour négocier le rachat des deux demoiselles enlevées sur la Méditerranée et retrouvées dans un harem. Son devoir accompli, Jean décide de se rendre à Kairouan où fut édifiée voici des siècles une mosquée fameuse qu’il voulait admirer de ses propres yeux. La route vers Kairouan se dirige dans un premier temps vers le jebel Ressas avant de s’orienter vers le jebel Zaghouan qu’elle finit par laisser sur sa gauche avant de franchir un col au pied du jebel Fkirine. Je ne sais trop pourquoi Jean prend grand soin de nommer toutes ces montagnes que probablement je ne verrai jamais. Je lui ai posé la question. Il s’agit pour lui de nous rendre sensibles à la magie de ces noms. Qu’il eût dit « montagne » et non « jebel »,  le charme de son récit n’eût point été le même. Je vais d’ailleurs vous rapporter ses propos le plus fidèlement que ma défaillante mémoire me le permettra. Vous en serez ainsi vous-même, ma toute bonne, enchantée.    

"Les montagnes franchies, nos chevaux dévalent vers des steppes immenses. Le paysage vers le sud change du tout au tout. Finie la magie des pentes boisées et des sources qui chantent. Ce ne sont que plaines brunes ou blanches, sèches,  où le regard ne se pose que sur de rares arbustes, parfois un palmier. Croyez-moi, mes amis, dans un tel vide, vous avez le temps de réfléchir, comme sur un bateau lors d’une longue traversée. Le plus surprenant fut pour moi de découvrir d’innombrables cactus qui ressemblent à des arbres tant ils sont grands. Ces monstres végétaux forment des haies impénétrables et font les délices des chameaux, voire des ânes lorsqu’ils sont hachés. Les dromadaires  les croquent, épines comprises, comme notre marquise de Sévigné croque des friandises au chocolat. Ces cactus donnent des fruits que les habitants des campagnes ne prisent guère. Pourtant ces figues de barbarie qui se vendent à Tunis par charrettes entières. 

                                                                                                                                             Vous imaginez mon impatience d’arriver à Kairouan. J’avais toute confiance en mon guide, Hassan, mais j’avais envie de me désaltérer et de secouer toute la poussière qui s’accumulait sur mes vêtements. A peine franchis les hauts remparts qui entourent la ville, nous descendîmes de nos montures pour nous précipiter dans un café. Après les plaines éblouissantes, le bleu du ciel inondé de lumière, pénétrer dans un intérieur obscur me procura un grand repos aux yeux. Quel plaisir que celui de l’ombre après les griffures du soleil ! Nous nous allongeâmes Hassan et moi sur des nattes munies de quelques coussins pour reposer nos nuques. Quelques hommes (les femmes ne sont pas autorisées en ces lieux) vêtus de burnous, avec parfois une chéchia rouge ou un turban sur la tête, devisaient autour de nous, adossés aux colonnettes peintes qui soutenaient les voûtes en arc du toit. Derrière un simple muret se préparaient le café et le thé, à même des charbons ardents. Après un grand verre d’eau bien fraîche, nous dégustâmes un café mêlé de beaucoup de marc. Hassan me dit que certaines femmes savent lire l’avenir dans ce marc. Je ne crois guère à ces superstitions et je préférais l’interroger sur les nombreux regards indiscrets, à mon idée du moins, insistants, selon mon éducation, qui se posaient sur nous. Ces regards n’étaient point du tout malveillants mais ils m'intriguaient. Je fis part de mon observation à Hassan qui éclata de rire. Il me confia que maints de ses frères, comme tout mohametan appelle son prochain, sont dotés d’une grande curiosité et aiment échanger avec les étrangers. Rassuré qu'il ne s'agissait point de regards espions, je confiais à Hassan combien ma fatigue était grande et nous nous dirigeâmes vers un vaste caravansérail où nous pûmes, enfin, prendre du repos. Nous remîmes au lendemain la visite de la grande mosquée. Et c’est bercé par un air de malouf que je tombai dans les bras de Morphée…"

Ma toute bonne, je vous réserve la suite du récit de Jean bien au chaud dans ma cervelle. Je sais votre esprit fureteur et ne le priverai point des derniers épisodes de la relation de la Ventière. Vous constatez, ma chère âme, après la Pologne et Venise où je fus avec Jean, combien le contraste est grand avec cette terre africaine. Mais je sais par expérience, et en écoutant mon ami le marquis, qu’ici aussi bien que là-bas la tendresse des hommes et des femmes est la même. Ici elle s’exprime par une touffe de jasmin, là-bas par une rose ou un brin de muguet.

Je vous laisse en vous embrassant comme je vous aime, de tout mon cœur.   

 

16/04/2012

Le papillon de Pram-Pram

 

Ouagadougou est déjà loin. L’autocar roule à bonne allure. Kotoko a décidé de rentrer confortablement dans son pays natal, le Ghana, et a acheté un billet Ouagadougou – Accra aux guichets de  la compagnie de transport « Diplomat » (en anglais) qui assure le trajet entre les deux capitales. Oubliés le dos de la cigogne, les taxis-brousse brinquebalants et la charrette de « L’âne », adieu les nuages de poussière, désormais Kotoko voyage au frais dans un grand autocar climatisé. Les grands voyageurs savent qu’à l’issue d’un périple de plusieurs milliers de kilomètres par la route, ce sont les derniers kilomètres qui paraissent les plus longs. La hâte d’arriver à bon port grandit, l’impatience de revoir ses proches également.

 

Paga, Tamale, Kumasi et enfin Accra, le terminus de l’autocar « Diplomat ». Kotoko reconnaît à peine la grande ville qui se transforme sans cesse. Les immeubles sortent de terre aussi vite qu’une taupe de son trou. Les boulevards s’élargissent. Le tohu-bohu des milliers de voitures qui encombrent Accra n’enchante guère Kotoko qui se dépêche de rallier Tema, le grand port de commerce situé à quelques kilomètres à l’est de la capitale. Là, l’air est plus frais, parfois traversé d’une odeur de poisson qui sèche, mais respirable. Kotoko se précipite chez son ami Charlie, le vieux gecko qu’il a connu voici bien des années.

 

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Charlie, le vieux gecko

 

-        Bonjour Charlie ! Comment vas-tu ? Je suis enfin de retour d’Europe. J’ai tant de choses à te raconter…

-        Bonjour Kotoko. Je te sens bien fatigué. Tu as parcouru tant de kilomètres. Tu dois avoir la cervelle pleine de souvenirs. Sache qu’ici, rien n’a beaucoup changé. Certes les enfants ont grandi et ne reviennent à la maison que pour les vacances scolaires. Mais mon patron est toujours fidèle à notre petite cour et nous menons tous les deux une vie bien calme. L’âge venant, c’est agréable de prendre son temps !

-        Charlie ! J’ai quelque chose à te demander. Allons tous les deux à Pram-Pram, j’ai envie de revoir la plage où j’ai passé tant de bons moments.

-        D’accord. Prenons la vieille mais vaillante Suzuki que mon maître a réparée. Elle nous conduira bien jusqu’à Pram-Pram !            IMG_3807.JPG

 

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Le port de pêche de Tema

 

Après un rapide détour par le port de pêche de Tema, Charlie et Kotoko empruntent la grand’ route qui file jusqu’à Lomé au Togo. Après quelques kilomètres, ils tournent à droite et aboutissent sur la plage de Pram-Pram où les pirogues attendent de prendre la mer.

 

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Les pirogues de pêche de Pram-Pram

 

-        Ah ! Mon cher Charlie ! Comme nous sommes bien, ici, au bord de l’océan. La brise souffle dans les grands cocotiers. Les embruns nous rafraîchissent.

-        Kotoko, que dirais-tu d’un bon poisson grillé ?

-        Merci Charlie. Quelques sauterelles et quelques mouches me suffiront. Je suis un insectivore incorrigible ! Même si de temps en temps je m’offre un escargot.

 Nos deux amis devisent en flânant sur la plage lorsque Kotoko retrouve un de ses vieux amis : le papillon de Pram-Pram, Butterfly.

 

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Détail d'une tapisserie de Roger Bezombes, fondation Lucien Paye, Cité universitaire internationale, Paris

 

-        Papillon ! Papillon ! dit Kotoko à l’adresse de son ami ailé.

-        Kotoko ! Tu es de retour ! Je pensais ne jamais te revoir ! Tu ne donnes jamais de nouvelles.

-        Comment aurais-je pu t’oublier, mon cher papillon, mon cher Butterfly ? Toi qui me pris sur tes ailes et  me promenas dans les airs pour la première fois !

Nos trois amis, Charlie le gecko, Kotoko le hérisson, et Butterfly le papillon, s’embrassent avant de partir fêter leurs retrouvailles.

 

   

 

07/04/2012

Jean de la Ventière rentre de Tunis

Les Rochers le 27ème jour du mois de juin 1681

 

Ma toute bonne,

Il ne vous a pas échappé que depuis quelques semaines je ne vous donnais plus de nouvelles de mon ami Jean. Il vous reviendra peut-être qu’il m’avait proposé de l’accompagner dans le nord de l’Afrique et que mes affaires en Bretagne m’avaient retenue de ce côté de la Méditerranée. A vrai dire, la perspective d’une traversée maritime ne m’enchantait guère. Outre le mal de mer (je garde d’affreux souvenirs du passage en bateau lors de notre périple vers la Pologne), les risques d’enlèvement par les Barbaresques et la chaleur ne me font point regretter d’avoir privilégié les marches de la Bretagne. Quand j’ai vu dans l’encadrement de la porte de mon salon apparaître la face rougie de Jean de la Ventière, je l’ai à peine reconnu. Les effets du soleil mêlés à ceux de l’air marin et des sortilèges de l’Afrique ont à ce point transformé son apparence que je crus me trouver en présence d’un disciple de Mahomet égaré dans le septentrion de l’Europe.

Non, c’était bien Jean, fatigué par son voyage mais heureux de retrouver sa chère amie et de pouvoir échanger librement avec elle. Ah ! Ma toute bonne, vous n’allez pas en croire vos oreilles. Jean ne m'avait pas clairement confié l’objet de son déplacement à Tunis. Je savais sa mission délicate mais n’en connaissait point l’objet. Sa majesté l’avait mandé outre Méditerranée pour tenter de sauver des griffes des Barbaresques deux infortunées jeunes femmes, de noble extraction, qui furent capturées sur un navire entre Marseille et l’île de Corse. Je laisse la parole au jeune marquis car mes perpétuelles diversions risqueraient d’embrouiller un récit par lui-même complexe.

-        Marquise, dit la Ventière, j’arrivai après une traversée fort calme au port de La Goulette. Tunis est éloignée de la mer de deux ou trois lieues et reliée à celle-ci par un long chenal qui n’est pas toujours praticable. Il me fallut donc effectuer une première halte à La Goulette pour y accomplir quelques formalités d’usage. Je réalisai très promptement que le dépaysement est total dès que vous mettez un pied sur la terre d’Afrique. Les hommes portent de longues robes confortables pour éviter que le soleil ne leur brûle la peau et aérer convenablement leur corps. Quant aux femmes, elles sont invisibles. Elles vivent à l’ombre des hauts murs de leur maison et on ne les voit que dans les grandes occasions comme les mariages. Mais jamais aux enterrements auxquels leur religion leur interdit de participer. Au premier abord, je me retrouvai dans un pays d’hommes, d’une grande familiarité, s’embrassant bruyamment et se promenant bras-dessus-bras-dessous  en devisant joyeusement. Avant de me rendre à Tunis par la chaussée qui y conduit entre deux lacs immenses, je fis un détour par Sidi-Bou-Saïd, un petit village perché au sommet d’une colline qui domine la mer. J’avais ouï dire avant mon départ que notre bon roi Saint-Louis, le IXème, avait dressé son camp près de ce village quand il fit escale en Tunisie au cours de la 8ème croisade dont il avait pris la tête. Hélas, la maladie eut raison de notre bon roi qui fut emporté par une dysenterie incurable. Son corps aurait été rapatrié jusqu’à la basilique de Saint-Denis selon Jean de Joinville qui conta par le menu toute la vie du roi. Mais à Sidi-Bou-Saïd, j’entendis une tout autre histoire. Saint-Louis serait tombé sous le charme d’une jolie jeune femme du cru et, séduit par cette belle et les douceurs de la vie tunisoise,  aurait décidé d’abandonner son trône et sa religion catholique pour se convertir à l’islam et épouser sa nouvelle conquête. Le corps transporté en France serait celui d’un simple soldat, bien mort, pauvre de lui, de dysenterie. Et notre Saint-Louis aurait changé de nom et serait devenu Sidi-Bou-Saïd… Je sens marquise que vous pensez que je divague. Il n’en est rien. La légende est tenace près de Carthage et elle est si belle qu’elle mérite d’être contée. Saint-Louis n’aurait été ni le premier ni le dernier à céder aux charmes enjôleurs de cette côte qui abrita les amours de Didon et d’Énée. Et pour une fois qu’entre le nord et le sud de la Méditerranée le récit n’est pas de guerre mais d’amour, il mérite d’être rapporté. Ma mission ne devait pas pour autant être oubliée et je me rendis à Tunis où je fus reçu par le Bey qui s’exprimait dans un étrange dialecte mêlé d’arabe, d’italien et de français. Tunis est cosmopolite : les Andalous y côtoient les Maltais, les Arabes se mêlent aux Européens pour la grande richesse de la ville. La négociation pour le rachat des deux jeunes femmes fut longue et laborieuse. Leur propriétaire ne devait pas perdre la face et il n’entendait pas se séparer de ces deux perles de son harem sans recevoir en échange des espèces sonnantes et trébuchantes. J’en étais pourvu et après quelques jours d’échanges parfois vifs, le marché fut conclu. Je tairai la somme en jeu. Il serait offensant pour les deux demoiselles qui ont rejoint leurs familles de s’entendre dire ce qu’elles valent…

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Tunis en 1690, vue depuis la Goulette

 

La Ventière ne souhaitait pas pousser plus loin les détails de cette affaire. Je le compris fort bien et reconnus là tout le tact de mon ami qui le rend si précieux au service de sa majesté. Pour le remettre de ses fatigues je lui proposai de se rafraîchir, ce qu’il accepta bien volontiers. Arriva sur ces entrefaites la comtesse du Plessis dont les gesticulations m’étonnaient. La pauvre femme se grattait avec assiduité les bras. Elle me dit son malheur : les puces ! Dès qu’une puce traîne quelque part, elle lui saute dessus, à croire que ces bestioles sont attirées par l’odeur de sa peau. Et c’est ainsi que, toute gesticulante, la marquise du Plessis gagna ma salle à manger où elle se retrouva isolée au bout de la table de peur qu’une puce ne sautât sur l’un de mes convives.

Je vous laisse sur cette farce qui n’en est pas une pour l’intéressée, croyez-moi. Je vous embrasse comme je vous aime, de tout mon cœur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

31/03/2012

Kotoko au mariage du Mogho Naba

 

Kotoko n’en croit pas ses yeux. Ses deux petits yeux qui dépassent à peine du sac dans lequel Wango l’a caché pour qu’il puisse assister au mariage du Mogho Naba, le roi des Mossis.

Le Mogho Naba n’est plus tout jeune. Ses cheveux blancs et sa barbe de la même couleur montrent qu’il a vécu bien des années. Son grand boubou rouge lui donne une très belle allure. Dans sa main droite il tient fermement le bâton du pouvoir, celui qui montre à tous les Mossis qu’il est le chef et que personne ne peut le contredire. 

 

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Le Mogho Naba en tenue d'apparat

 

Près du roi, deux enfants dansent pour accueillir la nouvelle et jeune femme du roi. Elle arrive, parée de ses plus beaux bijoux et de sa plus jolie robe. Deux flèches dans sa main droite, piques tournées vers le sol, montrent à toute la cour qu’elle apporte la paix. Les guerres entre sa famille et celle du Mogho Naba sont terminées. Désormais l’entente règnera entres les deux clans.

 

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La marièe

 

Les scènes de violence auxquelles le Mogho Naba rêve encore ne sont plus qu’un mauvais souvenir…

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Le Mogho Naba rêve des guerres passées

 

Kotoko n’aurait jamais compris tout cela si Wango, qui connaît parfaitement l’histoire des Mossis, ne le lui avait pas expliqué. Kotoko a fort envie de se dégourdir les pattes et de sortir de son sac. Mais aussitôt qu’il remue un peu trop, Wango lui montre le crocodile qu’un jeune page apporte en cadeau au roi. Et Kotoko a peur de se faire dévorer par cet animal vorace.   

 

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L'enfant au crocodile

 

Wango veille sur Kotoko comme sait le faire un bon père de famille. Pour épargner à notre hérisson un trop long séjour dans le sac de toile où il commence à avoir très chaud, Wango décide de rentrer à Ouagadougou. Voici nos deux amis installés sur la charrette que tire l’âne appelé « L’âne ». Le soleil frappe si durement la piste poussiéreuse qu'après quelques kilomètres, les deux passagers s’endorment. Heureusement que « L’âne » connaît la route et conduit la charrette vers Ouagadougou sans trop s’arrêter. Cependant et comme son maître fait la sieste, "L'âne" en profite pour brouter, de temps en temps, une bonne touffe d’herbe qui lui rafraîchit l’estomac.

C’est ainsi que Kotoko se retrouve dans la capitale du Burkina-Faso et va pouvoir reprendre son voyage vers le Ghana.

 

Photographies (détails) de la tapisserie de Roger Bezombes, résidence Lucien Paye, Cité universitaire internationale, Paris

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24/03/2012

La marquise au concert

Les Rochers le 20 juin 1681

 

Ma toute bonne,

Ma tête serait-elle en bois de cornouiller ? Cet arbre si dur que certains n’hésitent pas à le comparer à la corne des animaux. J’ai parfois le sentiment que rien ne rentre plus dans ma cervelle. Qu’elle perd cette perméabilité qui la faisait ressembler à une éponge… Dimanche dernier, il m’était en effet complètement sorti de l’esprit que le marquis Coudé du Foresto m’avait convié, après les vêpres,  à un récital de musique donné par de ses amis musiciens. C’est pendant l’office célébré entre nones* et complies**, alors que, il me faut l’avouer, je somnolais quelque peu, emportée par la douce torpeur d’une chaude après-midi et d’une digestion ralentie par la bonne chère du déjeuner, que par miracle l’aimable invitation de mon voisin de marquis surgit de ma rêverie.

Je fis un petit signe à l’abbé pour qu’il accélérât le rituel, ce qu’il fit de bonne grâce ayant fort envie de faire mérienne***, comme le disent si plaisamment  mes bons paysans dans leur patois. Je fis prestement atteler ma jument Nyctalope et me rendit en petit équipage au château du Foresto. De loin  j’entendais la musique qui sortait par les fenêtres ouvertes du grand salon. Coudé du Foresto ne s’était point moqué de ses invités. Je savais qu’il avait récemment accru sa fortune en réalisant quelques bonnes affaires dans les toiles de Mayenne, mais pas au point de convier en sa demeure Monsieur de Lully dont vous savez qu’il vient d’être nommé secrétaire du roi. Je me glissai sans bruit vers une bergère laissée vide par ces dames et me laissai aller au flot de notes que l’orchestre dispensait généreusement. La musique de Monsieur de Lully n’est pas maigre. Elle est riche de mille sons bien mélangés et alignés sur les rythmes des plus entraînants. Ma somnolence était oubliée et le bois de cornouiller de ma cervelle dispersé aux quatre vents.

Lully animait vivement sa formation de musiciens avec son bâton de direction, célèbre depuis qu’au cours d’une répétition à Versailles, il s’en était asséné un coup violent sur un pied. Ses cris de douleur avaient interrompu les musiciens et notre homme dut s’en remettre aux médecins qui lui appliquèrent un emplâtre de farine d’orge mêlée de miel rosat et de myrrhe pour désinfecter la plaie et puis des décoctions de plantes pour favoriser la cicatrisation… Lully semblait avoir oublié  ce pénible épisode car il maniait son bâton avec une énergie surprenante. Cette canne surmontée de rubans et d’un pommeau orné rythmait le flot de notes qui sinon serait sorti en ordre dispersé des différents instruments. Nous eûmes les plus beaux passages d’Atys****, l’opéra que notre roi affectionne tout particulièrement.

« Je veux joindre en ces lieux la gloire et l’abondance » entend-t-on au début du deuxième acte. Que cette phrase ait plu au roi soleil n’est pas étonnant. Madame de Maintenon (il me démange d’écrire « la Maintenant » tant cette bigote me hérisse le poil !) en a pris ombrage. Comment peut-on jalouser l’affection que porte sa majesté pour cet opéra ? Elle reproche à son époux (je puis bien employer ce mot car leur mariage, tout secret qu’il est,  est de notoriété publique, du moins chez les personnes bien introduites)… Je m’égare. Ma cervelle est vraiment décornouillée et a retrouvé sa vivacité, Dieu merci.  La Maintenon en veut à son roi de mari de trop s’intéresser à ces spectacles qui ne seraient plus de son âge. Elle n’entend rien à cette musique. Pas la moindre longueur dans Atys. Tout y est perfection : quoi de plus charmant que le duo des amants lorsque leurs voix s’enlacent ?

Monsieur de Lully frappa le plancher pour marquer la fin du concert. Il rayonnait sous sa grande perruque bouclée et semblait transpirer très fort sous ses habits chamoirés. Quand je pense que cet Italien a débuté aux cuisines de la Montpensier où il récurait les casseroles, je me dis que son génie doit être bien grand pour lui permettre de passer du potager (x) brûlant aux salons de Versailles. Je sais par des indiscrétions que sa majesté est quelque peu contrariée par les mœurs italiennes de son grand musicien. Ce dernier sait cependant se faire discret et retrouve ses conquêtes masculines au fond des forêts de Sèvres où il dispose d’un petit relais de chasse.

Coudé du Foresto vint me saluer dès les dernières notes émises et alors même que ses convives applaudissaient à tout rompre, ce qui n’est guère habituel chez les nobliaux de province fort réservés dans l’expression de leurs sentiments. Ce pauvre marquis, bien qu’il fût riche, est, il faut le reconnaître, affublé d’un nom qui prête à sourire. D’autant que l’homme n’est pas très bien fait. Quand on prononce son patronyme, je perçois un léger frémissement sur le visage des dames. Et un sourire narquois sur les lèvres des messieurs. Nos pensées ne sont pas toujours aussi vertueuses que le souhaiterait la religion. Et j’ai souvent entendu quelque plaisantin murmurer : « Le marquis serait-il coudé du foresto pour avoir si triste mine ? ». Je ne m’aventurerai pas plus loin. L’honnêteté et la décence me l’interdisent. Une petite plaisanterie de temps en temps n’a pourtant tué personne.

Je reviendrai vers vous dès que possible. Vous devez vous demander où donc est passé mon cher La Ventière. Ne vous alarmez pas, il est toujours de ce monde. Mais à son habitude, par monts et par vaux au service du roi. Il est à présent de l’autre côté de la Méditerranée et dès son retour, qui ne saurait tarder, je me ferai l’écho de ses récits.

Je vous embrasse comme je vous aime, de tout mon cœur.

 

 

*3 heures de l’après-midi

 

**dernière partie de l’office

 

***faire la sieste en gallo

 

****opéra de Lully, 1676

 

(x) cuisinière

 

16:18 Écrit par Jean Julien dans Lettres de la marquise de Sévigné | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : lully, atys, opéra |

19/03/2012

Kotoko au pays du Mogho Naba

Kotoko rêve au bord du fleuve Sénégal dont l’eau boueuse s’écoule lentement. Elle caresse la berge et laisse derrière elle un petit chuintement, celui de son passage. Le frottement de l’eau et de la terre, le petit bruit des mottes d’argile qui glissent dans l’onde et se dissolvent. Kotoko entend tout. Le battement d’ailes des libellules qui effleurent à peine la surface du fleuve. Le moteur poussif du bac qui traverse régulièrement le cours d’eau en aval. Les chameaux qui déblatèrent. Et les chiens qui aboient sans fin et sans raison. Il pourrait rester des heures à écouter ces bruits, les yeux fermés pour mieux se concentrer.

Il suffit qu’une bonne odeur d’igname bouilli vienne lui lécher les narines pour que Kotoko sorte de sa rêverie et se décide à reprendre son chemin vers son Ghana natal. Il doit maintenant traverser le Sénégal, le Mali et le Burkina-Faso avant de rallier la frontière ghanéenne. Il pourrait remonter le fleuve sur une pirogue mais le courant est très fort et ralentirait son voyage. Il pourrait prendre le train fatigué qui rallie Dakar à Bamako à très petite vitesse. Mais il est impatient de retrouver son pays. Ce seront donc les taxis-brousse et les autocars qui le transporteront.

De ce voyage, Kotoko décide de ne retenir que les noms des villes ou des villages dans lesquels il effectue une halte.  Une fois qu’il a franchi le fleuve Sénégal sur une pirogue, Kotoko se retrouve dans le pays du même nom, le Sénégal. Il retient le nom du village de Kidira où il grignote quelques grosses araignées. Puis c’est le Mali : Diéma, Bamako où il franchit le fleuve Niger sur un pont immense. Ségou, puis San où il va se désaltérer au bord du Bani.

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        San, Mali, la mosquée en terre

Au bord de la rivière Bani, affluent du Niger

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Kotoko dort ensuite très longtemps. La route est longue, il fait très chaud. Il se réveille au Burkina-Faso et très exactement à Bobo-Dioulasso, la ville aux mille manguiers. Kotoko déguste des mangues bien fraîches à peine tombées de l’arbre. Arrivé à Ouagadougou, il décide de faire une halte chez ses amis burkinabés : Ramata et Wango. Il retrouve Ramata au marché où elle vend des légumes. Wango, son mari, vient la rejoindre avec la charrette que tire l’âne qui n’a pas de nom. On l’appelle « l’âne », c'est ainsi. Pour gagner la maison, Kotoko s’installe aux côtés de Wango qui lui explique qu’il va partir à la cour du roi Mogho Naba où il doit assister au mariage de son altesse royale et de sa nouvelle et jolie jeune femme.

-        Puis-je t’accompagner, mon cher Wango ? Je serai discret. Tu n’as rien à craindre.

-        Toi, le hérisson à la cour du Mogho Naba !  Tu rêves.

-        Tu me glisseras dans un sac dont seuls mes yeux dépasseront. Personne ne me verra !

-        Soit, répond Wango. Mais si tu sors du sac, je te donne à manger aux crocodiles du roi ! Ils sont toujours affamés.

Sur cette mise en garde, nos deux compères prennent la route et rejoignent rapidement le palais du Mogho Naba où la fête organisée à l’occasion du mariage bat déjà son plein.

 

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Le Mogho Naba, tapisserie de Roger Bezombes, résidence Lucien Paye, Cité universitaire internationale, Paris 

Kotoko s'émerveille devant les fastes de la cour du roi. Il fera le récit de ces noces royales dans une très prochaine histoire. Patience, les enfants !

27/02/2012

La Sévigné aux Rochers

 

Les Rochers, le 10 juin 1681

 

Ma toute bonne,

 

Me voici entre les murs de cette vieille bâtisse des Rochers au sein du domaine qui me vient de votre père Henri et que je me dois de faire prospérer en sa mémoire. Vous connaissez ce château austère tout de pierre de granit, surmonté de toits d’ardoises si pentus que l’eau de pluie y glisse plus vite qu’il ne faut de temps pour le dire. J’aime cette demeure et la vie à la campagne me sied. Outre que la vie y est moins chère qu’à Paris, mes fermiers et mes métayers me gâtent d’œufs frais, de poulets élevés au grain et d’énormes carpes. L’air ici n’est point vicié comme celui de la capitale et les grands vents d’ouest apportent une fraîcheur toute marine, l’océan n’est pas si éloigné. Mon seul trouble est celui de mes articulations car l’humidité est de règle en ses terres bretonnes et elle apporte de la rouille à mes jointures.  Je vais souvent prier pour vous dans la petite chapelle octogonale que j’ai offerte à mon  Bien-Bon oncle, l’abbé de Coulanges.

 

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Le manoir des Rochers près de Vitré (Ille-et-Vilaine)

 

Mon projet de jardin à la française n’avance guère. Je ne suis point le Roi de France et ma bourse a un fond alors que celle de sa majesté n’en connaît pas. Les bois valent cependant tous les parcs tracés au cordeau et les allées qui les percent sont un enchantement, surtout à cette saison. Ah, comme je regrette que tous les oiseaux qui peuplent mes arbres ne puissent point porter jusqu’à vous toute mes marques d’affection !

Ainsi que je vous l’avais laissé entendre dans ma précédente missive, j’ai effectué une halte chez mon ami le duc de Saint-Simon en sa demeure de La Ferté-Vidame. Il m’accueillit sur les marches de son immense bâtisse avec sa nouvelle et jeune épouse Charlotte de l’Aubespine de Châteauneuf. Je ne voudrais pas vous donner l’impression que je m’égare mais un rapide calcul me dit que la jeune femme est plus jeune que son époux de 40 ans, au moins. Elle lui a déjà donné un héritier, Louis* maintenant âgé de 6 ans. Ce qui prouve que la verdeur ne quitte jamais les hommes bien nés.

 

Château de La Ferté-Vidame en 1769.jpgLe château de la Ferté-Vidame au XVIIème siècle (dessus d'une tabatière). Il fut détruit à la Révolution.

 

Enfin il s’agit là du conte officiel. Par la bande, car je ne suis point dans l’intimité des Saint-Simon,  je crois savoir que le duc Claude n’opéra pas ou ne procréa pas seul. Il fut, selon la rumeur, mais comment l’écrire sans vous froisser, utilement secondé par un jeune étalon pour féconder son Aubespine… Le duc Claude s'avéra toujours très arrangeant. Au service de Louis XIII, il avait la réputation de « ne point baver dans le cor du roi », selon les dires de Tallemant des Réaux. Féru de chasse, grand expert dans l’art de vénerie, il offrit mille services au père de notre Louis XIV. A la chasse et à la guerre. Feu notre bon roi ne fut pas ingrat et le dota de terres immenses du côté de Bordeaux à Blayes et à La Ferté. Duc et pair de France, décoré de l’ordre du Saint-Esprit, il n’évita pas la disgrâce à laquelle peu de favoris échappent. La mort de Louis XIII, le juste de triomphante mémoire,  le plongea dans des abîmes de chagrin. Depuis cette disparition, il réside à La Ferté et chasse tout son saoul à travers étangs, forêts et prés. Son amitié avec Louis XIII, son intimité si je puis oser ce mot, a en son temps suscité des rumeurs dont la jalousie était certainement le fondement. Il n’en reste pas moins que ce Louis s’entourait de beaucoup d’hommes bien faits et dociles. Je ne suis pas prude à ce point que j’ignorerais certaines pratiques masculines (féminines aussi semble-t-il) aussi vieilles que notre monde et qui ne furent pas toujours aussi cachées que de nos jours.

Mon séjour à La Ferté fut bref mais enchanteur. Le duc connaît l’histoire de notre pays, de l’intérieur. Il en a vécu tous les grands épisodes non pas comme témoin mais comme acteur. Ses récits sont passionnants. Et comme il devient sourd, il est hors de question de l’interrompre. Une fois lancé, il est comme un cheval au galop. Plus d’une fois, mon nez a piqué de l’avant, entraîné par le sommeil au cours de ses interminables récits. Heureusement pour moi, la vue du duc baissant, il ne prêtait point attention à mon inattention, emporté par ses souvenirs que, pour certains, il devait bien garder par devers lui.

Ma toute bonne, ce sera tout pour cet après-midi. Je dois visiter quelques fermes et je constate que déjà le soleil baisse sur l’horizon. Soyez assurée que mon cœur bat pour vous chaque seconde. Je vous embrasse comme je vous aime.

 

*le futur mémorialiste

 

 

 

24/02/2012

Le garçon et le serpent

Pour Oumar qui a eu la gentillesse de me raconter cette histoire de serpent qu’il a vécue à Kaédi en Mauritanie.

 

Kotoko attend. Depuis qu’il a franchi la terrible fenêtre fermée, il attend. Il ne veut pas remonter vers le nord car le froid devient de plus en plus incisif au fur et à mesure que les feuilles des arbres jaunissent. Kotoko attend patiemment le passage de la cigogne qui descendant de Pologne, où elle s’est gorgée de délicieuses grenouilles tout l’été, va rejoindre l’Afrique pour y passer l’hiver au chaud.

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Dans l'instant elle arrive, toutes ailes déployées.

-        Cigogne, cigogne, crie Kotoko. Ne m’oublie pas. Je veux partir avec toi. Comme Nils Holgerson* le fit en son temps au-dessus de la Suède !

 

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Nils en vol sur son oie

 

La cigogne entend l’appel de Kotoko et descend vers lui en tournoyant lentement. Avant de se poser aux côtés de notre hérisson, elle fait une petite pause au sommet d’un réverbère pour faire attendre un peu son impatient compagnon de voyage.

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Lorsque la cigogne est décidée, elle charge Kotoko sur son dos et tous les deux s’engagent dans un long, très long voyage vers le sud. Ils traversent les montagnes des Pyrénées puis survolent longuement l’Espagne. Après des heures de vol, mais heureusement poussés par un vent du nord, ils aperçoivent Gibraltar et de l’autre côté de la mer la côte du Maroc. Tanger, Kenitra, Rabat, Casablanca, Marrakech. Les villes défilent sous les ailes de notre infatigable cigogne.

Quand le grand désert du Sahara se présente sous leurs yeux, nos deux amis savent qu’il leur reste encore beaucoup de kilomètres à parcourir.  Kotoko décide de piquer un petit somme pendant que son amie le transporte doucement. L’océan Atlantique sur leur droite, le soleil droit devant eux, ils sont dans la bonne direction.

A son réveil, Kotoko a la surprise de se retrouver au bord d’un grand fleuve.

-        Où sommes-nous, cigogne ? demande le hérisson.

 

-        Au bord du fleuve Sénégal, le but de mon voyage. En Mauritanie, à Kaédi très exactement. Je vais me régaler de grenouilles et autres batraciens. Sans parler des poissons. Le fleuve en regorge.

 

-        Je comprends que tu as besoin de reprendre des forces après ce long périple. Je vais aller faire un tour. Je suis curieux de découvrir cette ville que je ne connais pas.

Kotoko se dirige vers une école et plus précisément vers un logement occupé par un enseignant, entouré d’un jardin. A la grande surprise du hérisson, la nuit tombe très vite au bord du fleuve Sénégal et un étrange manège se met alors en route. Un grand garçon, mince et à la peau sombre, revient de son lycée et se dirige vers sa chambre. Rien d’extraordinaire. Mais l’attention de Kotoko est bientôt retenue par un léger bruit, celui d’un froissement de sable et de feuilles séchées. Et tout à coup arrive le serpent. Calme et décidé.

Kotoko a peur. Pas pour lui, mais pour le garçon qui pourrait sortir de sa chambre et se faire piquer par l’animal venimeux… Mais rien de ce cauchemar ne se réalise. Le serpent qui semble familier des lieux, vient se placer contre la porte de la chambre, se love et s’endort comme un fidèle gardien. Du minaret de la mosquée voisine monte la prière d'Al Icha et la paix de la nuit s'installe à peine troublée par le cri régulier et insistant de l'engoulevent qui niche dans le grand manguier installé au milieu de la cour. 

Kotoko n’en revient pas. Il n’a pas peur des serpents en tant que hérisson. Il n’a cependant jamais vu un reptile protéger ainsi un humain, le veiller, sans doute toutes les nuits… Et quand s'élève la prière d'Ach-Chourouq et que le soleil se lève, le serpent part discrètement vers son trou de l'autre côté de la haie où il passe la journée au frais.

Les amitiés sont mystérieuses y compris entre les hommes et les animaux.

Riche de cette nouvelle expérience, Kotoko grignote quelques énormes sauterelles en guise de petit-déjeuner. Il lui reste encore beaucoup de kilomètres à franchir avant de rejoindre son Ghana natal. Comment va-t-il les parcourir ?

 

*Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède par Selma Lagerlof  dont je recommande la lecture à tous les enfants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18:35 Écrit par Jean Julien dans Aventures de Kotoko et autres | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : kaedi, mauritanie, cigogne, serpent, maroc |